Lula contre Bolsonaro?

Le Brésil est sur la sellette : une scène politique polarisée autour de personnalités antagoniques ; une justice politisée à l’extrême ; une épidémie nationale de COVID-19 qui tourne à la tragédie et au contre-exemple absolu de gestion de crise.

Il y a cinq jours, un juge de la Cour suprême (le STF en portugais), agissant seul comme cela se fait curieusement dans ce pays, a pu annuler, d’un claquement de doigts, toutes les inculpations et condamnations qui pesaient sur l’ancien président Lula da Silva.

Dans les heures qui ont suivi, l’ancien chef d’État de 75 ans, revigoré, y est allé d’une sortie médiatique, tirant à boulets rouges sur le président actuel, Jair Bolsonaro, et sa gestion « imbécile » (sic) de la pandémie au Brésil.

Le Brésil, dont le président, pendant des mois, a parlé de « grippette », dénoncé masques et vaccins ; le Brésil, où les courbes morbides continuent de monter… alors qu’elles descendent un peu partout.

Traitant Bolsonaro de fanfarrão — on devinera l’équivalent français —, il a dit qu’avec un clown au palais présidentiel, il n’y a « pas de gouvernement au Brésil ».

De la politisation extrême de la justice, le Brésil donne depuis des années un exemple caricatural. Si l’annulation des procédures contre Lula par un seul juge peut surprendre (en novembre 2019, c’était la plénière des 11 juges du STF qui avait permis sa sortie de prison), que dire des méthodes qui l’avaient conduit derrière les barreaux, en avril 2018 ?

Lula avait été condamné dans la foulée d’un vaste scandale de corruption, à l’échelle de toute l’Amérique du Sud, autour de deux « Léviathans » corrupteurs, Petrobras et Odebrecht, qui « arrosaient » à qui mieux mieux.

Au cœur de cette vaste commission d’enquête, connue au Brésil sous le nom de « Lava Jato », un petit juge régional avait vu l’occasion de monter en grade : Sergio Moro.

Sur la réalité de la corruption de centaines de politiciens brésiliens (et sud-américains), il y a peu de doutes. Des politiciens de tous rangs et de toutes tendances politiques se sont partagé des centaines de millions de dollars… Mais parfois, cette justice a dérapé dans la vendetta politique.

Sergio Moro — le « grand justicier »… devenu en janvier 2019 ministre de la Justice de Jair Bolsonaro ! — avait montré un zèle extrême contre Lula. Il l’a condamné à plus de dix ans de prison, sur la foi d’un seul témoignage et sans preuve matérielle, pour avoir prétendument reçu (en pot-de-vin) un triplex en bord de mer… que Lula n’a jamais occupé et dont on n’a jamais retrouvé le titre de propriété.

Enregistrements téléphoniques à l’appui, le site américano-brésilien The Intercept a révélé, en juin 2019, que ce Moro et les enquêteurs chargés de l’enquête anticorruption avaient tout arrangé entre eux pour piéger Lula et l’empêcher de se présenter à la présidentielle de 2018. (« Il faut le bloquer, celui-là ! »). Ce qui fut fait… et aujourd’hui défait par le même STF qui avait, en 2018, avalisé la condamnation de Lula !

Lula reste un héros pour beaucoup de Brésiliens, qu’il a sortis de la misère entre 2003 et 2011 par ses généreuses politiques de redistribution. Un sondage récent lui accorde 50 %, contre environ 40 % à Bolsonaro.

Mais son retour annoncé crée aujourd’hui un malaise dans les états-majors du centre et de la gauche, dont son propre Parti des travailleurs.

On craint un retour du passé, un revanchisme et une polarisation exacerbée, entre un Lula qui la jouerait très « lutte de classes »… et une extrême droite représentée par Bolsonaro… lequel, malgré sa présidence chaotique, garde un noyau dur important dans les petites classes moyennes.

Les centristes catastrophés craignent que ce retour ne jette à nouveau la petite bourgeoisie (déçue, mais qui hait par-dessus tout le « communisme ») dans les bras de Bolsonaro, qui pourrait alors faire une performance à la Trump… avec un score étonnant.

En politique brésilienne, ça va barder à l’horizon 2022 !

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

3 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 15 mars 2021 07 h 50

    Une performance à la Trump?

    On souhaite à Bolsonova la défaite, comme Trump au second mandat. Une gestion imbécile de la pandémie, c'est vraiment peu dire. Une gestion qui aura décimé davantage les électeurs de Lula et qui lui vaut 33% d'approbation.

    En 2018, il était ce tireur franc tirant sur tout ce qui bouge, de son lit d'hôpital, fuyant toute question des journalistes. Aujourd'hui, il sera la cible à abattre. La corruption, si détestable, l'a rejoint: il a tenté de protéger son fils, le sénateur Flavio, de poursuites pour blanchiment d'argent et Moro, sa caution morale (sic), a démissionné en accusant Bolso d'obstruction à la justice. La situation économique s'est détériorée entre autres parce qu'il n'a pas fait passer les réformes promises. Selon un sondage récent, ce serait 50% pour Lula; 44% contre. Mais Bolosnaro récolte 38% et 56% seraient contre.
    «Lula, a former president of Brazil, could run again in 2022» The Economist, 13 mars

    «Fanfarrão» Qui aime la fanfare? (sourire)
    Ça sied bien au petit capitaine nazillon. Je préfère la bossa nova, littéralement nouvelle vague qui balaiera ce cauchemar.

  • Yves Corbeil - Inscrit 15 mars 2021 10 h 15

    Un peu court votre billet

    https://greenwald.substack.com/p/brazils-high-court-invalidates-lulas

    Et si vous fouillez un peu vous allez trouver son enquête complète sur la corruption américaine au Brésil afin de s'approprier les ressources, la même recette qu'au Moyen Orient et ailleurs dans le monde depuis toujours, on place son dictateur puis on tire les ficelles et quand il ne fait plus le travaille, on le remplace.

  • Pierre Fortin - Abonné 15 mars 2021 12 h 58

    Les autres usages de la presse


    Un autre trait caractéristique de la justice brésilienne est que Walter Delgatti, le courageux auteur de la fuite qui a permis à Glenn Greenwald, le fondateur de The Intercept, d'enquêter et de dévoiler le nœud de vipères, a été arrêté et il est en attente de son procès pour piratage informatique. On verra si ça termine autrement que dans les cas Assange ou Manning.

    L'enquête de Greenwald a aussi révélé que les médias brésiliens étaient de connivence avec les procureurs, au point où ils recevaient les documents relatifs au procès avant même que les avocats de Lula en aient possession. Ces mêmes médias avaient déjà été dénoncés pour leur couverture trop favorable, voire leur participation, à la destitution de Dilma Rousseff de la présidence du Brésil, au point où Reporters sans frontières (RSF) situait le Brésil à la 104e place de son classement annuel de la liberté de la presse. RSF avertissait que l’abandon de sa fonction journalistique, alors qu’elle s’agitait en faveur de la destitution de Dilma, était si grave que la presse brésilienne elle-même mettait en danger la liberté de la presse. Dilma Rousseff, du même Parti des travailleurs que Lula et qui lui a succédé, a été formellement évincée du pouvoir le 31 août 2016.

    Comme quoi on ne prendra jamais assez conscience de l'immense pouvoir de la presse quand il s'agit d'éclairer et d'orienter l'opinion publique.

    On peut lire Glenn Greenwald sur l'invalidation du procès de Lula sur son site :

    https://greenwald.substack.com/p/brazils-high-court-invalidates-lulas?token=eyJ1c2VyX2lkIjoxOTI1OTM2NCwicG9zdF9pZCI6MzM0NTY4ODIsIl8iOiJFYVB0diIsImlhdCI6MTYxNTgyNjc0NSwiZXhwIjoxNjE1ODMwMzQ1LCJpc3MiOiJwdWItMTI4NjYyIiwic3ViIjoicG9zdC1yZWFjdGlvbiJ9.tFDnLJxxawErhugC5K2scaiBK5oqw-Z1DDk8Pr7NafE

    Et l'exellente entrevue que Lula a accordée à Greenwald alors qu'il était encore incarcéré en 2019 :

    https://www.youtube.com/watch?v=93MgeyNqc_k