Les profits de la pandémie

À moins d’un an du creux boursier ayant précédé une chute de 34 % de l’indice new-yorkais S&P 500 en un mois, le choc causé par la pandémie a produit un effet contrasté, allant jusqu’à pousser les cours boursiers et les prix de l’immobilier en zone d’exubérance.

American for Tax Fairness et l’Institute for Policy Studies n’en avaient cette semaine que pour ces 657 milliardaires américains ayant vu leur fortune croître de 1300 milliards $US depuis mars 2020. Compilant les données de Forbes, ces organisations retiennent que la valeur nette de ces riches Américains est de 44 % plus élevée qu’au début d’une pandémie qui aurait fait 43 nouveaux milliardaires.

L’image frappe. Elle n’est pas sans faire ressortir une particularité de cette crise sanitaire socialement et économiquement douloureuse. Au terme de la récession atypique qu’elle a engendrée, la santé financière des ménages canadiens, dans leur ensemble, ne s’en porte que mieux. À la fin de 2020, la valeur nette nationale par habitant atteignait 357 955 $, en hausse de 7 % par rapport à décembre 2019, les ménages ayant vu leur valeur nette croître de quelque 1000 milliards dans l’intervalle, en hausse de 9,3 %, soulignait Statistique Canada vendredi.

Uniquement dans les comptes auprès des institutions financières, les ménages ont accumulé des dépôts à un rythme record. Cet actif a augmenté de 207,4 milliards en 2020, soit près du double de l’augmentation de l’année précédente.

Sur le plan des finances personnelles, l’effervescence immobilière et boursière après le plongeon de février-mars a été le fait dominant de cette crise sanitaire. En Bourse, au Canada, le S&P/TSX, indice de référence, dépassait de 2,2 % sa valeur prépandémique à la fin de l’année. Les portefeuilles en actions, les régimes de retraite et les fonds communs d’investissement en ont grandement bénéficié. D’une année à l’autre, les actifs financiers ont augmenté de 6,8 %, contre 4,2 % pour les passifs financiers, ajoute Statistique Canada.

Sur la scène immobilière, « plus de 61 000 unités de plus ont été vendues en 2020 comparativement à 2019, tandis que la valeur des biens immobiliers résidentiels a augmenté de 11,6 %, le rythme le plus rapide depuis 2006 », indique l’agence fédérale. Les prix de revente ont progressé de 9,4 % et ceux des nouvelles constructions, de 6,4 %.

Place aux risques

Évidemment, cet « enrichissement » est inégal, d’abord entre les jeunes ménages et ceux plus établis, puis entre les ménages propriétaires et locataires. Et il n’est pas sans renfermer des risques découlant des évaluations excessives. L’investissement en logement a atteint au quatrième trimestre son niveau le plus élevé jamais enregistré, « éclipsant ainsi largement le sommet atteint au trimestre précédent ». La demande pour les prêts hypothécaires s’est chiffrée à 34,9 milliards, s’ajoutant au sommet précédent atteint également au troisième trimestre.

Cette fébrilité s’inscrit dans un contexte de surchauffe et d’accélération des prix détectées dans le Grand Montréal, avec une surévaluation s’approchant du seuil problématique, écrivait la Société canadienne d’hypothèques et de logement dans son évaluation de décembre. Si le degré de vulnérabilité demeure faible dans la région de Québec, « le marché de la revente continue de montrer des signes de surchauffe en raison du resserrement prononcé entre l’offre et la demande ».

Les analystes s’attendent généralement à une décélération de la croissance des prix sous l’effet d’une augmentation de l’offre sur le marché et de l’épuisement de la demande refoulée. Mais tant l’accès à la propriété que celui au logement s’en trouvent aujourd’hui fortement restreints ou sous forte pression.

En Bourse, les études se multiplient concluant que l’environnement d’investissement demeure favorable encore cette année, en supposant l’absence de surprise sur la scène pandémique. Que la croissance anticipée des bénéfices des entreprises viendra prendre le relais de l’expansion du ratio cours-bénéfice observée en 2020. La Banque des règlements internationaux (BRI) reconnaît que ce ratio se situe parmi les plus élevés jamais enregistrés mais, prise en compte avec le niveau des taux d’intérêt, cette évaluation s’aligne sur la moyenne historique.

Mais les signes d’exubérance sont là, illustrés par la frénésie des premiers appels publics à l’épargne et par l’activité de petits investisseurs affichant un appétit élevé pour le risque. Des investisseurs qui n’hésitent pas à recourir au levier, notamment par l’utilisation d’options à des fins spéculatives et par le recours à l’endettement. Le BRI a fait ressortir que les marges dans les comptes des courtiers atteignaient les 750 milliards de dollars aux États-Unis en décembre, soit la taille la plus élevée depuis 1997. Quelque 60 % de la progression de ces marges est venue après mars 2020.

L’OCDE ajoutait cette semaine à la liste de risques la pression haussière sur les rendements obligataires, qui demeurent toutefois encore très bas. Et le niveau élevé de la dette, en particulier celle des entreprises, « le poids du service de la dette du secteur privé s’établissant au même niveau que pendant la crise financière mondiale, voire au-dessus, en dépit de taux d’intérêt nominaux historiquement bas ».

Et selon la rapidité avec laquelle l’économie comblera son excédent de capacités et récupérera les emplois perdus durant la pandémie, l’atteinte des cibles des banques centrales, qui évoquaient quelque part vers la fin de 2022, pourrait être devancée.