Limiter les dégâts

On ne le répétera jamais assez : en politique, non veut dire peut-être et peut-être veut dire oui. Quelqu’un pensait-il sérieusement que la pandémie constituerait un obstacle pour Justin Trudeau s’il croyait qu’une élection printanière pouvait lui permettre de retrouver une majorité à la Chambre des communes ?

La question n’était pas de savoir s’il hésiterait à profiter de l’occasion, mais si celle-ci allait se présenter. Cette semaine, il a clairement indiqué qu’il en voyait une et il a sans doute raison. Le report de la présentation du budget à une date indéterminée donne à penser qu’il servira de rampe de lancement à la campagne libérale.

Les inquiétudes sur l’approvisionnement en vaccins sont maintenant dissipées et on peut raisonnablement espérer que la promesse de vacciner d’ici la fin septembre tous les Canadiens qui souhaitent l’être pourra être tenue, peut-être même plus rapidement que prévu. Le seul point d’interrogation demeure la possibilité qu’une troisième vague causée par les variants du virus survienne avant qu’un niveau d’immunité collective suffisant soit atteint.

Pour l’heure, les stratèges libéraux ont toutes les raisons de hâter leurs préparatifs. La plus récente agrégation de sondages effectuée par CBC, qui date du 8 mars, accorde au PLC 45 % de chances de former un gouvernement majoritaire, soit une hausse de 4 points, et il est permis de croire que ce chiffre continue d’augmenter.

Après les assurances données par le NPD et le Bloc québécois, qui se sont engagés à empêcher la chute du gouvernement d’ici la fin de la pandémie, personne n’est dupe de l’argument spécieux avancé par M. Trudeau, selon lequel l’obstruction des conservateurs l’empêche de gouverner. Il n’y a aucune raison autre que son intérêt politique d’appeler les Canadiens aux urnes au printemps, mais le débat sur les raisons du déclenchement d’une élection ne dure guère plus de 24 heures une fois les hostilités ouvertes.

  

L’étonnante ineptie d’Erin O’Toole ne peut que conforter le premier ministre dans sa hâte d’entrer en campagne. Au lendemain de son élection à la direction du Parti conservateur, peu de gens doutaient qu’il puisse faire mieux que son prédécesseur Andrew Scheer. Le nouveau chef avait une personnalité plus avenante, parlait mieux français et semblait avoir un meilleur sens politique.

Certes, la pandémie a rendu la vie difficile aux partis d’opposition un peu partout sur la planète, mais les quelques fois où M. O’Toole a réussi à prendre la vedette, c’était pour de mauvaises raisons. Au lieu d’apparaître comme une solution, il a plutôt donné l’impression de faire partie du problème.

Il a eu beau assurer qu’il n’aurait pas été moins prodigue des deniers publics que M. Trudeau pour secourir ceux que la crise avait plongés dans le besoin, l’image de pingrerie des conservateurs est trop profondément ancrée dans les esprits. En revanche, les Canadiens étaient généralement d’avis qu’ils étaient plus aptes à replacer le pays sur le chemin de la prospérité une fois que la pandémie serait passée. Ce n’est plus le cas. Un sondage Nanos publié cette semaine confère une avance de neuf points au PLC à ce chapitre.

  

La perspective d’un retour à une majorité libérale à Ottawa ne peut qu’inquiéter le premier ministre Legault. Justin Trudeau a multiplié les signes que la pandémie n’avait modifié en rien sa vision centralisatrice, bien au contraire. La catastrophe survenue dans les CHSLD aura convaincu de nombreux Canadiens qu’il a bien raison de vouloir y mettre bon ordre et l’explosion du déficit sera l’argument tout trouvé pour justifier un refus d’augmenter les transferts aux provinces.

Le problème est qu’Erin O’Toole devient un allié de plus en plus embarrassant pour M. Legault. Même si l’aileradicale du Parti conservateur a dû renoncer à rouvrir le débat sur l’avortement à l’occasion du congrès de lasemaine prochaine, il est maintenant clair qu’elle demeure bien vivante. Les délégués seront également invités à réaffirmer le soutien à la construction de nouveaux pipelines, invendable au Québec.

M. Legault comptait sur M. O’Toole pour favoriser les projets autonomistes de la CAQ, mais voilà que les conservateurs s’inquiètent à leur tour des emplois qu’une déclaration d’impôt unique administrée par Québec ferait perdre dans les bureaux de l’Agence de revenu du Canada à Shawinigan et à Jonquière.

Tout cela ne peut que faire sourire le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, qui ne demande certainement pas mieux que de faire à nouveau campagne en se présentant comme le porte-parole du gouvernement Legault à Ottawa. M. Legault n’avait pas l’intention de le laisser faire, mais il pourrait bien devoir s’y résigner, dans l’espoir de limiter les dégâts.

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