Les données probantes, plus que jamais

Quand notre récente réforme de l’éducation se mettait en place, il y a des années, il m’est souvent arrivé de demander à ses promoteurs s’ils connaissaient Follow Through. C’était et ça reste la plus longue, la plus sérieuse et la plus coûteuse recherche menée sur les méthodes pédagogiques, et ses résultats étaient largement à l’opposé de ce qu’on allait faire.

Devant les aveux répétés d’ignorance, j’en concluais qu’on voulait envoyer quelqu’un sur la Lune, mais sans avoir jamais entendu parler du programme Apollo.

Je ne me suis pas fait beaucoup d’amis.

Mais le fait est que l’éducation devrait prendre exemple sur la médecine et se fonder, partout où c’est possible, sur des données probantes.

Rassurez-vous : je sais parfaitement qu’elles sont souvent difficiles à établir et qu’elles ne dictent pas les finalités. Mais il y en a et on aurait grand tort de les ignorer.

Prenez, par exemple, la tragique situation que nous traversons, avec cette pandémie qui n’en finit plus.

COVID et données probantes

Comment vont les enfants et les jeunes en général ? Sur le plan physique ? Psychologique ? Quel impact la pandémie a-t-elle sur eux en général et sur leurs performances scolaires en particulier ?

Pour répondre à ces graves questions, et pour pouvoir décider de ce qu’il convient de faire pour corriger ce qui doit l’être, il nous faut disposer d’un tableau précis du rendement des élèves. Et pour disposer de ce tableau, il nous faut une culture de rigueur et des données probantes.

J’avance que nous ne les avons toujours pas et que nous risquons, cette fois encore, nous tous en général et nos jeunes en particulier, de payer un prix lourd.

Mais je ne suis pas un spécialiste de terrain, encore moins en temps de pandémie. Je me suis donc tourné vers deux chercheurs que j’estime beaucoup et qui, comme moi, prennent très au sérieux le sujet et qui le connaissent bien mieux que moi : Steve Bissonnette, de la TELUQ, et Christian Boyer, de SESSIONS.

Ce qu’ils m’ont confié me conforte et dans l’importance des données probantes et dans l’idée que l’heure est plus que venue de prendre sur ce plan un virage nécessaire.

Avis d’experts

Boyer et Bissonnette me rappellent pour commencer que devant la pandémie, et considérant les mesures prises par l’école pour y faire face, il y a des endroits (aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Alberta, notamment) où on a pris le temps de mesurer les rendements scolaires des élèves, et de les mesurer, ceci est crucial, selon des évaluations standardisées, donc en ne se contentant pas de mesurer les perceptions des enseignants à ce sujet.

Les résultats de ces évaluations sont préoccupants et indiquent une régression des apprentissages, particulièrement chez les élèves à risque, en difficulté ou provenant de familles moins scolarisées. Ces résultats confirment aussi ce qu’on sait des effets négatifs de l’enseignement à distance : il est moins efficace que l’enseignement face à face.

Chez nous ? Notre situation ressemble sur bien des plans à celle de ces régions et ce qu’on y a mis au jour pourrait donc bien se vérifier ici aussi. Mais on ne dispose pas de ce portrait d’ensemble que seule pourra nous donner une évaluation rigoureuse menée à l’échelle provinciale.

Quand on l’aura, on pourra mettre en place des mesures pour corriger ce qui doit l’être. Cela, une fois de plus, demandera de s’appuyer sur des données probantes.

Boyer et Bissonnette évoquent ici l’importance de mettre en place des approches orthopédagogiques intensives pour les élèves à risque et en difficulté — et ainsi mettre fin aux approches de « saupoudrage orthopédagogique de type homéopathique » — et d’ajuster le curriculum en fonction des données probantes, et non en fonction de « lubies constructivistes ». Sages paroles.

Ils insistent encore sur l’importance de mettre réellement en place dans notre système scolaire ce qu’on appelle une « gestion rationnelle axée sur les résultats », ou GRAR, qui vise à permettre une implantation rigoureuse et rationnelle de ce qu’on préconise. Comme l’écrivent les auteurs dans un récent article sur le sujet, le « Renouveau pédagogique de l’an 2000 au Québec » constitue « le contre-exemple de ce qu’il aurait fallu faire ».

Ils rappellent encore que, selon les meilleures données dont on dispose, penser que le tutorat est une sorte de Saint-Graal est un leurre. Je les cite : « Le tutorat ne fonctionne que pour certains apprentissages limités en autant que plusieurs éléments sont respectés : formation explicite et continue des tuteurs, programmes et matériels scolaires élaborés spécifiquement pour le tutorat, suivi, supervision serrée et évaluation du tutorat. »

Je pense que ces observations, et d’autres que je n’ai pu rapporter ici faute de place, sont aussi justes qu’importantes et qu’elles pointent toutes vers un nécessaire changement de paradigme qu’on n’a pas su faire depuis trop longtemps.

Il est urgent de se préparer dès à présent à l’après-pandémie. Ne pas le faire pourrait avoir des conséquences dramatiques, pour les enfants comme pour nous tous. Une part indispensable de cette préparation passe par la connaissance des données probantes et par des implantations rigoureuses et rationnelles de ce qu’on préconise.

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