Comme en 1974

Le premier ministre Justin Trudeau semble impatient de déclencher des élections fédérales ce printemps. Dans une entrevue diffusée cette semaine, il a invoqué les efforts des conservateurs visant à ralentir les travaux à la Chambre des communes pour justifier la tenue d’un scrutin dans les prochains mois, même s’il prétend vouloir éviter un appel aux urnes avant que tous les Canadiens aient la possibilité de se faire vacciner contre la COVID-19.

« J’ai besoin que le Parlement fonctionne, et on a vu avec l’aide médicale à mourir, on a vu avec plein de débats qu’il y a des partis, particulièrement le Parti conservateur, qui sont en train de bloquer et d’interférer avec le fonctionnement du Parlement », a-t-il dit à l’animateur Paul Arcand.

Ne le croyez pas. Ce sont les libéraux eux-mêmes qui font systématiquement fi des conventions parlementaires depuis le début de la pandémie. M. Trudeau s’est caché derrière les règles sanitaires pour justifier ses absences répétées à la Chambre, et son gouvernement a fait adopter une panoplie de programmes d’aide aux individus et aux entreprises sans fournir aux députés le moindre détail sur les coûts à long terme de toutes ces largesses.

Cela fait deux ans que le gouvernement Trudeau a déposé un budget, et la ministre des Finances, Chrystia Freeland, ne semble pas pressée de mettre fin à cette anomalie. Les libéraux préfèrent continuer à dépenser à la carte, plutôt que de fournir un bilan détaillé de l’état des finances publiques fédérales. Ils flirtent maintenant avec l’idée de présenter un minibudget préélectoral plein de cadeaux, dont un programme de relance économique de l’ordre de 100 milliards de dollars que la plupart des économistes estiment superflu étant donné le niveau élevé d’épargne des ménages canadiens et la hausse fulgurante des prix des ressources naturelles.

Quant aux mesures qui seraient nécessaires pour remettre les finances publiques sur les rails une fois la pandémie dans le rétroviseur, les libéraux refusent d’en parler. Oui, ils promettent de taxer davantage les « riches » et les géants numériques, mais de telles mesures ne rapporteraient pas des sommes énormes. Des mesures impopulaires — comme des impôts plus élevés pour la classe moyenne, une hausse de la TPS, une réduction des transferts aux provinces — ne viendraient que dans un vrai budget postélectoral.

Un sondage de la firme Nanos Research Group a néanmoins révélé cette semaine que les Canadiens font davantage confiance aux libéraux de Justin Trudeau qu’aux conservateurs d’Erin O’Toole en ce qui concerne la gestion des finances publiques, pourtant un dossier qui favorise traditionnellement les conservateurs. Le résultat en disait long sur les difficultés qu’éprouve M. O’Toole depuis son élection comme chef du PCC il y a un peu plus de six mois maintenant.

Ayant courtisé les militants antiavortement et les propriétaires d'armes à feu durant la course à la chefferie, M. O’Toole s’est repositionné au centre de l’échiquier politique depuis son élection à la tête du PCC. Mais ses volte-face répétées laissent les électeurs sur leur faim. Personne ne sait où il se situe véritablement. Le moral des troupes conservatrices serait au plus bas alors que la popularité de leur chef baisse de semaine en semaine. M. O’Toole subira une épreuve importante en fin de semaine prochaine, lors du congrès de son parti. S’il ne livre pas une performance digne d’un futur premier ministre, la grogne risque de monter à son égard.

Les déboires de M. O’Toole ne font qu’augmenter l’impatience des libéraux de déclencher des élections. M. Trudeau semble avoir mis derrière lui ses problèmes entourant les livraisons des vaccins, et les Canadiens deviennent de plus en plus optimistes pour l’avenir. Il y a certainement des risques qui guettent les libéraux, dont une résurgence des contaminations à la COVID-19 liées à la propagation des variants du coronavirus. Le rapport du commissaire à l’éthique concernant les allégations de conflit d’intérêts formulées à l’endroit de M. Trudeau dans le dossier UNIS pourrait aussi être déposé à un moment inopportun pour les libéraux. Mais M. Trudeau veut profiter des difficultés de M. O’Toole, dont la confiance serait minée par les attaques provenant des membres de son propre parti.

Le prétendu dysfonctionnement du Parlement qu’il a évoqué cette semaine n’est qu’une ruse. Tous les partis d’opposition souhaitent éviter des élections, et M. Trudeau peut compter sur l’appui indéfectible des députés du Nouveau Parti démocratique en Chambre. Si les conservateurs ont retardé les travaux concernant certains projets de loi, dont celui sur l’aide médicale à mourir, ils n’empêchent pas pour autant les libéraux de gouverner.

Si M. Trudeau a évoqué une dissolution du Parlement, c’est parce qu’il a hâte d’en découdre avec ses adversaires en campagne électorale. Il rêve de répéter l’exploit de son père, qui a été réélu avec une forte majorité en 1974 après avoir failli perdre le pouvoir en 1972. Qui oserait parier contre lui ?

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