De la social-démocratie en Amérique

Les républicains qui se sont opposés — tous, sans exception — au plan de relance du président Joe Biden ont évoqué un argument solide. Les 2000 milliards de dollars, a par exemple expliqué Liz
Cheney, « ne visent pas tant à lutter contre le virus qu’à redistribuer la richesse ».

Elle a parfaitement raison. Car ce plan permettra, entre autres, de réduire le taux de pauvreté des enfants américains, de son niveau de 14 % en ce moment (un des plus élevés de tous les pays riches) à 6 %. Les réductions les plus fortes seront enregistrées dans les groupes minoritaires, les Noirs et les Latinos.

C’est en effet le plus grand transfert de richesse de l’histoire récente des États-Unis, depuis que Donald Trump a, il y a trois ans, dopé la richesse de ses amis milliardaires en réduisant scandaleusement leurs taux d’imposition, pour un total équivalant à celui dépensé par Biden.

Ce premier geste de correction des inégalités donne le ton, pendant ces 100 premiers jours de présidence Biden. Un second geste fut le message vidéo diffusé par le président l’autre dimanche, en soutien au droit à la syndicalisation des salariés d’un entrepôt d’Amazon. Ce signal est majeur. La création de la classe moyenne américaine après la grande crise des années 1930 a été nourrie par trois grands facteurs : l’industrialisation, certes, stimulée par l’effort de guerre, une distribution de la richesse permise par des taux d’imposition aujourd’hui impensables (un taux marginal de 90 % pour les plus riches) et une forte poussée de la syndicalisation dans le secteur privé (à 35 %), faisant entrer des millions de salariés dans la classe moyenne et, donc, dans la société de consommation. S’en sont suivies les « trente glorieuses », soit trois décennies de croissance économique et d’enrichissement de toutes les classes sociales. Bizarrement, les CEO de grandes entreprises battaient alors des records en n’engrangeant que 20 fois le salaire moyen de leurs employés. Aujourd’hui, il leur faut 200 fois ce salaire pour afficher des rendements moindres.

L’effondrement, depuis les années 1980, de la redistribution et de la syndicalisation (7 % l’an dernier) a conduit à une forte poussée d’inégalités et de ressentiment. La volonté de Biden de recréer les conditions de l’émergence d’une classe moyenne plus forte et d’une société plus égalitaire est manifeste.

La question n’est pas de savoir si l’Amérique entre dans une nouvelle phase sociale-démocrate. C’est une certitude. La question est de savoir jusqu’à quel point l’environnement politique permettra à Biden de réussir, alors que son contrôle du Sénat est ténu.

L’adoption de son plan de sauvetage démontre que, lorsqu’il se limite à des législations de type fiscal, il dispose d’un point de passage, car il n’a alors besoin que de 50 % des votes. C’est ainsi qu’il pourra, lors de son budget, annuler les baisses d’impôt consenties aux nantis par Trump. Il pourra probablement aussi faire adopter un plan massif de réfection des infrastructures (très amochées par des années de laisser-aller) et créer ainsi, comme il aime à le dire, « beaucoup d’emplois syndiqués bien payés ».

Cependant, dès qu’il s’écarte de questions purement économiques, y compris pour faire passer le salaire minimum à 15 $ l’heure, il fait face à un obstacle infranchissable : obtenir 60 votes au Sénat, dont 10 républicains. Un blocage qui l’empêche de réformer l’immigration, de légiférer en matière d’environnement ou de droit du travail (pour plusieurs démocrates, le Code du travail québécois est l’étalon or des droits des salariés en Amérique du Nord.) Ce mur des 60 votes n’est pas prévu à la Constitution. Il s’agit d’une règle interne qui peut être modifiée avec 50 % des voix. Pour l’instant, quelques sénateurs démocrates modérés refusent de se rallier à un changement pompeusement appelé « l’option nucléaire ».

Mais un tsunami politique pourrait faire sauter cet embâcle et changer le cours de l’histoire. Sonnés par leurs défaites électorales, les républicains ont bien compris que les taux élevés de participation électorale ne leur réservaient que des défaites pour l’avenir prévisible. Dans les États, ils ont introduit 250 projets de loi visant tous à rendre plus difficile le droit de vote, en particulier des minorités qui appuient majoritairement les démocrates. Le cynisme de la manœuvre est innommable. Son objectif est limpide : ravir aux démocrates le contrôle de la Chambre des représentants en 2022 (ils n’ont que neuf voix de majorité).

Il y a un remède : un projet de loi adopté par la Chambre des représentants qui forcerait les États, y compris républicains, à respecter plusieurs règles démocratiques élémentaires et qui, donc, invaliderait ces tentatives de suppression du vote. Sur cet enjeu clé de la démocratie, tous les sénateurs démocrates pourraient s’unir et faire périr la règle des 60 votes.

Cela pourrait avoir des conséquences sur l’équilibre politique et faire entrer au Sénat quatre nouveaux sénateurs démocrates. Comment ? En transformant en États deux juridictions qui le réclament : Puerto Rico, dont les électeurs ont voté à 53 % en novembre pour devenir un État, et le District de Columbia, où siège l’État fédéral et dont la population est plus importante que celle de deux autres États du pays. Il suffit d’un vote des deux Chambres pour les faire entrer dans l’Union. Cela signifierait, pour l’avenir prévisible, deux sénateurs latinos et deux sénateurs noirs, démocrates, de plus.

Assez, donc, pour permettre à Joe Biden de faire renouer pleinement son pays avec l’héritage social-démocrate de Franklin Roosevelt. Et d’ouvrir la porte, qui sait, à trente nouvelles glorieuses.

22 commentaires
  • Claude Saint-Laurent - Abonné 13 mars 2021 02 h 11

    En plein dans le mille!


    J'ai beaucoup de respect pour le talent immense du Lizée journaliste et je fus stupéfait de son échec en politique comme chef démissionnaire du PQ, lequel n'en finit plus d'agoniser...

    Mais le voici dans son élément et il est excellent: une analyse rigoureuse, claire et concise en une synthèse qui ramasse l'essentiel. Son commentaire sur le début de l'ère Biden montre à la fois sa maîtrise de la situation actuelle et sa connaissance de l'héritage historique de ce pays en matière sociale. En tant que prof de politique (retraité), voilà le genre d'article à faire étudier comme modèle tellement il ratisse large et du même souffle va droit au but. Bravo!

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 mars 2021 09 h 56

      On est bien loin des «trente glorieuses» après la Deuxième Guerre mondiale quand les milliardaires étaient imposés des impôts à titre de 90 % et quand la classe moyenne a pu mettre sa tête hors de l'eau.
      Aujourd'hui, au Canada comme aux États-Unis, c'est le pouvoir disproportionné des milliardaires qui imposent leurs intérêts bien avant le bien public de la majorité de citoyens/citoyennes. Ils s'opposent à la distribution de la richesse, ils refusent de payer leur juste part d'impôts, ils refusent la syndicalisation des travailleurs et ils s'opposent farouchement au salaire minimum de 15$ l'heure. C'est une honte internationale.
      Ils ont réussi à convaincre la population des deux pays que le socialisme est le diable incarné. Ils pratiquent le socialisme pour les riches et le capitalisme pour les pauvres. La cupidité est devenue leur raison d'être sans vergogne.

  • Jean Lacoursière - Abonné 13 mars 2021 06 h 08

    « Bizarrement, les CEO de grandes entreprises... » - JFL


    Est-il arrivé quelque malheur à l'acronyme pdg ?

    • Simon Blouin - Abonné 13 mars 2021 11 h 10

      Quand même un ancien chef du PQ s'anglicise...

    • Claude Bariteau - Abonné 13 mars 2021 11 h 46

      CEO se traduit par Directeur général alors que PDG réfère a Président directeur général, ce qui lie le président et la direction generale. M. Lisee le sait. Il a eu recours à l'usage habituelle Etats-Unis.

  • Yvon Montoya - Inscrit 13 mars 2021 06 h 08

    Un énième article plutot résumé de la situation politique états-unienne dont je me demande quelle est l’intention de ce bis repetita de ces mêmes infos lues dans les médias internationaux?

    • Claude Gélinas - Abonné 13 mars 2021 10 h 06

      Commentaire inutile et non pertinent.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 mars 2021 10 h 08

      Plus que d'accord avec vous M. Gélinas.

    • Marc Therrien - Abonné 13 mars 2021 10 h 50

      Si cette information a été publiée dans plus d’un média international, c’est donc qu’il est utile qu’on la fasse circuler. Ainsi, un humble lecteur comme moi qui n’a pas le temps de tout lire ce qui se publie et qui se contente de lire quotidiennement les 3 journaux quotidiens du Québec, peut être satisfait d’y accéder.

      Marc Therrien

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 mars 2021 12 h 35

      On ne le répète pas assez, monsieur Montoya. Il faut absolument casser l'hégémonie disproportionnée des milliardaires, les GAFAM qui bafouent les règles de la concurrence en pratiquant les monopoles interdits par la loi de la concurrence.
      C'est ce que le gouvernement Roosevelt a fait quand il a coupé les monopoles des barons voleurs du 19e siècle.
      C'est la seule chose à faire pour se départir des inégalités qui nous guettent à cause de l'accumulation de la richesse dans les mains de quelques oligarques.

  • Raynald Blais - Abonné 13 mars 2021 06 h 22

    Remise de pauvreté

    Le parti démocrate de M. Biden ne vise pas à mettre fin aux injustices générées par le capitalisme. La social-démocratie américaine est aux mains des capitalistes. Éliminer la pauvreté sans soulever l’ire des magnats est impossible. Par contre, la diminuer temporairement est tolérable. La social-démocratie à l’américaine vise une limite acceptable de victimes dues à la vive concurrence que se livrent les milliardaires aux États-Unis. Bien entendu, chacune des victimes américaines rescapée sera remplacée par des dizaines d’autres de par le monde. "Business is business!"
    « Réjouissons-nous », propagent les sociaux-démocrates. Se servir d’un plan anti-pauvreté pour concentrer davantage la richesse est judicieux. Il y aura moins de pauvres en attendant qu’il y en ait plus. Et ça ne saurait tarder.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 mars 2021 10 h 15

      Bon, vous avez compris M. Blais. Joe Biden n’est que le gros show de boucane du 1%, oui ceux qui ont acheté les élections aux démocrates pour un retour d’ascenseur.

      Pour débuter, Biden n’est pas Franklin Roosevelt. C’est un dernier de classe de l’establishment qui n’a aucun intérêt pour la classe moyenne américaine à part qu’elle vote pour lui. Aucun. Il s’alignait avec les racistes avant de converger ailleurs afin de se faire élire. C’est un politicien professionnel qui n’a rien fait d’autre que de la politique depuis 48 ans. La politique n’est pas une carrière.

      Bon, entamons. Les 2 000 milliards donné à des gens qui gagnent 80 000 $US ou moins est ridicule. La plupart n’avaient aucun besoin de cette manne venue du ciel. On aurait pu comprendre pour les pauvres, mais pour ceux qui gagnent plus de 100 000 à 65 000 en dollars québécois, c'est tout simplement ridicule. Ce plan ne réduira personne de la pauvreté puisque c’est le système éducatif qui est fautif aux États-désUnis. Les frais de scolarité sont de 15 000 à 85 000 $US par année pour fréquenter une université soit un « State College » ou une du « Ivy League ».

      Continuons, l’effondrement des années 80 à aujourd’hui de la classe moyenne américaine est dû à la mondialisation et les accords de libre-échange avec des partenaires qui ont des populations d’esclaves pour produire des biens et services. Rien à voir avec la redistribution des richesses et de la syndicalisation. Les inégalités et l’effondrement de la classe ouvrière trouvent leurs origines dans le fait que Américains ne fabriquent plus rien, tout comme nous d’ailleurs.

      La question n’est pas de savoir si ce pays entre dans une nouvelle phase sociale-démocrate, mais bien de comprendre que c’est la fin de l’Empire américain. Il est à parier que si la tendance continue, eh bien, l’Amérique telle que la connaît n’existera plus. Les États-désUnis sont scindés en deux parties égales et les différences sont irréconciliables.

    • Simon Blouin - Abonné 13 mars 2021 11 h 33

      Non non, les ultrariches ont quand même peur des populistes d'un côté, et de la Chine de l'autre. Alors ils auront besoin des pauvres. Ils vont bien les traiter jusqu'à ce qu'ils n'aient plus besoin d'eux. Ça pourrait donner "trente glorieuses". Le peuple devra être vigilant et construire quelque chose de résilient que les élites ne pourront pas défaire ensuite. Une indépendance énergétique et alimentaire serait un bon début.

  • Hermel Cyr - Abonné 13 mars 2021 07 h 18

    Qui sait ?

    Peut-être que « Joe the Plumber » se rendra compte que le « socialisme » n’est pas une bête immonde !