Netflix 1 - Buckingham 0

Il y a des jours comme ça où les Français se félicitent d’avoir coupé la tête de leur roi. Au moins n’ont-ils pas eu à se farcir l’affligeant déballage auquel se sont livrés, dimanche dernier, le duc et la duchesse de Sussex.

La comédienne de série B et son figurant avaient pris place dans le jardin d’un ami de l’animatrice Oprah Winfrey. Costume clair et robe Armani surmontée d’une fleur de lotus, Harry et Meghan n’avaient pas oublié d’exhiber les bijoux de la bien-aimée Diana. On a beau vouloir voler de ses propres ailes, « chez ces gens-là », comme disait Brel, on est avant tout le fils ou la fille de quelqu’un.

Tout était en place pour une nouvelle représentation des Joyeuses commères de Windsor. Sauf qu’ici le bouc émissaire n’était pas ce cher et bienheureux Falstaff, mais la vieille aristocratie anglaise et ses valeurs un tantinet surannées. Dans le rôle du chef de meute, Oprah Winfrey était parfaite. « Aucun sujet ne sera interdit », avait-elle annoncé. Sauf le fabuleux montant du contrat d’exclusivité signé par le couple avec Netflix afin, dit-on, de « créer du contenu qui informe et donne de l’espoir ». Un « Megawatt Deal » estimé à plus de 100 millions de dollars.

Deuxième fortune de l’industrie du divertissement, selon le magazine Forbes, la reine de Malibu passait en revue ses jeunes hobereaux, devenus ses voisins. Histoire de vérifier s’ils avaient bien appris leur leçon et retenu les règles de cette oligarchie médiatique à laquelle ils aspiraient dorénavant.

L’ancienne aristocratie se caractérisait par un certain sens du devoir et une forme de retenue, pour ne pas dire de dignité. Du moins devant le peuple devait-elle éviter cette attitude ostentatoire qui consiste à trop s’exhiber. Les nouveaux riches n’ont pas ces pudeurs de gazelles. « Nous ne faisons pas que survivre, nous prospérons », affirma de but en blanc Meghan Markle. 

L’examen de passage fut parfaitement réussi. Chacun a pu constater que nos tourtereaux manient avec dextérité les codes de leur nouvelle église. Pour recevoir l’Ordre de la jarretière aujourd’hui, rien ne sert d’être un héros. C’est même déconseillé. Mieux vaut minauder et se faire plaindre. La vieille devise « honi soit qui mal y pense » a depuis longtemps été remplacée par « je souffre donc je suis ».

Ainsi a-t-on appris que la duchesse se sentait seule dans ces grands châteaux vides et qu’elle avait même songé au suicide. Les experts auront noté l’étonnant parallèle avec le personnage de Lady Di dans la dernière saison de The Crown, d’ailleurs produite par Netflix. Mais, pour cocher toutes les cases de la déploration moderne, encore fallait-il accuser la belle-famille d’avoir commis l’infâme. Or, qu’est-ce que l’infâme aujourd’hui sinon le racisme ?

Ce dernier n’a pas besoin d’explication et encore moins de preuve. Il suffit qu’on le devine tapi dans l’ombre ou au détour d’une phrase. Il suffit que quelqu’un, dont on taira évidemment le nom, s’interroge sur la couleur de peau du bébé à naître pour que l’opprobre s’abatte sur ce que Meghan appelle « la firme ». On ne saura ni le contexte ni de qui il s’agissait. Le procédé est éprouvé. C’est le même que pour le « racisme systémique ». Celui de la suspicion généralisée. N’accuser personne en particulier, mais semer le doute sur tous.

Dans le bras de fer qui oppose Buckingham à Hollywood, cette dernière l’a déjà emporté haut la main. D’ailleurs, la transition de l’une à l’autre n’est peut-être pas si éprouvante que le couple princier le laisse croire. Après tout, la bonne vieille noblesse puritaine anglaise ne doit pas se sentir complètement dépaysée par le néopuritanisme diversitaire qui transpire de tant de productions hollywoodiennes.

La racialisation du monde qui s’accélère sous nos yeux ne respire-t-elle pas elle-même un étrange parfum d’Ancien Régime ? Interdire à une écrivaine blanche de traduire l’œuvre de la poétesse noire Amanda Gorman, comme cela vient d’arriver à la Néerlandaise Marieke Lucas Rijneveld, n’est qu’une autre façon de ressusciter les privilèges de la naissance. Il en va de même lorsqu’on reproche à un ministre responsable de la lutte contre le racisme de ne pas avoir la bonne couleur de peau.

Il y a quelques siècles de cela, n’a-t-on pas renversé l’Ancien Régime pour donner toute la place à l’effort, au mérite et au talent de chacun indépendamment de sa naissance ? En classant à nouveau les populations selon des critères ethniques, raciaux et sexuels, on rétropédale dangereusement vers le passé.

Il n’est donc pas certain que nos nouveaux aristocrates aient quelque chose à envier aux anciens. On s’ennuierait presque de la vieille noblesse, tant la nouvelle respire l’arrivisme et la suffisance. Au moins, les aristocrates d’hier avaient-ils un code de l’honneur et s’imposaient-ils un devoir de discrétion et de bienséance. Conscients peut-être que, comme disait Montaigne, sur le plus haut trône du monde, un roi n’est jamais assis que sur son cul.

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui affirmait erronément que l’entrevue avait été menée dans le jardin de la villa californienne du couple et qu’elle leur avait rapporté sept millions de dollars, a été modifiée.

43 commentaires
  • Guy Archambault - Abonné 12 mars 2021 02 h 02

    Belle envolée.

    Belle envolée. Mais ce vent nous fait planer sur un désert.
    Rien pour découvrir un cap vers où nous pourrions nous retrouver.
    Loin des aristocrates. Mais vraiment entre nous.

    Guy Archambault abonné

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 mars 2021 10 h 40

      Monsieur Rioux n'arrive pas à constater le bien fait que cette interview a fait pour dévoiler l'aspect sombre et caché de Buckingham Palace.
      Megan a dévoilé le racisme inhérent d'une royauté censée inclure le Commonwealth, des états majoritairement noirs, auparavant colonisé par l'Empire britannique.
      Dans l'esprit de «Black Lives Matter», du mouvement «me too», de la pédophilie éhontée de l'Église catholique, Megan a dévoilé «l'hypocrisie» inhérente dans cette grande institution présumée être un bon exemple de rectitude et d'intégrité.
      Finalement, Megan a bien fait de divulguer la grande royauté anglaise comme un géant aux pieds d'argile.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2021 13 h 07

      Pardieu Mme Alexan, nous n’avions pas besoin d’une entrevue faite avec une multimilliardaire américaine, Oprah Winfrey, fortune personnelle évaluée à 2,6 milliards, pour comprendre et voir la face cachée de la monarchie britannique. Cette dernière a été construite sur le droit divin et le racisme abject. Meghan Markle n’a rien dévoilée de nouveau sous le soleil démocratique et n’a fait qu’enfoncer des portes ouvertes en 2021. Enfin, ils l’ont fait pour leurs propres intérêts puisque les contrats de livres, films, séries télévisées et j’en passe vont garnir leur fortune personnelle qui s’élève déjà à plusieurs millions. Diantre, elle pourrait jouer son propre rôle dans une série télévisée. Il faut des argents pour payer pour leur protection et les richesses qu’ils ont accumulées en communautés fermées puisque la seule chose que le prince a fait dans sa vie, c’est de venir au monde. Le Canada ne voulait pas s’acquitter de cette dépense inutile lorsqu’ils sont venus s’installer en Colombie-Britannique. Ils sont ensuite repartis vers les USA. Pas si pire pour une actrice de série B. Non, il ne faut pas pleurer pour elle ou son conjoint.

  • Françoise Labelle - Abonnée 12 mars 2021 07 h 34

    C'est dur de gagner sa vie

    J'aurais aimé titrer: «Rioux saves the Queen» mais je suis plutôt d'accord avec vous, sauf pour ce qui est du racisme, bien ancré aux USA. Les 253 lois présentées pour éliminer le vote des noirs en est une manifestation.

    Sur France24, un commentateur ferré dans ce genre de sujets, soulignait l'absence de noms, à part celui d'un chroniqueur de tabloïd, que les royautés britanniques en tout genre doivent subir. Le flou artistique masquerait l'absence de preuves. Un autre concluait que c'était plutôt le couple de tourtereaux qui battait de l'aile, effrayé par l’obligation de gagner sa vie royalement. D’ailleurs, le couple n’avait que de bons mots pour Sa Majesté, blâmant plutôt serviteurs et courtisans; ils ont besoin de l’institution pour vivre. La cour devant accueillir des dignitaires africains du Commonwealth, qu’importe que le teint de l'enfant ne soit pas d'un blanc laiteux diaphane?

    Le New Yorker notait que Meghan «aurait pu être l'invention d'Henry James: une Américaine innocente à l'étranger, joyeusement inconsciente et et à la limite coupable de croire que les règles archaïques d'une aristocratie impénétrable ne s'appliqueraient pas également à elle». Pendant ce temps, on discute de la succession du roi des tabloïds et des fausses nouvelles.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 mars 2021 10 h 58

      Il faut dire qu'en matière de racisme les "wasps" du défunt "British Empire" n'ont de leçon à donner à personne et que la proximité des Pères Fondateurs avec la mère patrie a facilité l'esclavage. La fameuse guerre d'Indépendance n'étant après tout qu'une affaire de taxes...

    • Pierre Hurteau - Abonné 12 mars 2021 15 h 06

      Bien D'accord avec vous. Les effets de style du chroniqueur ne pourront jamais me faire avaler que la discussion sur la couleur de la peau de Archie à Buckhingham puisse servir de plaidoyer pour nier l'existence du racisme systemique. La magie du verbe ne supplante la réalité

    • Jeannine I. Delorme - Abonnée 12 mars 2021 15 h 49

      On discute, on discute... Qui nous dit que la Meghan plaintive dit la vérité ? Tout le monde prend pour acquis ses dires et ses déclarations bien étudiés. ce n'est rien pour elle de jouer les éplorées et Harry n'y verra rien, tout amoureux qu'il est, et la pièce sera acceptée et commentée par la planète entière !

  • Jean-Charles Morin - Inscrit 12 mars 2021 07 h 40

    L'importance croissante de la couleur du sang.

    Le rétropédalage de la nouvelle gauche sectaire, au nom d'un faux progressisme et d'une fausse vertu, a vraiment de quoi inquiéter pour l'avenir de la race humaine. Le Siècle des Lumières a engendré là une bien funeste progéniture.

    Avec cette nouvelle affaire qui vient miner le parcours de la jeune poétesse Amanda Gorman, dont on ne sait si elle doit sa notoriété au caractère inédit de son talent, à un simple concours de circonstances ou à la couleur de son sang qui déteint sur sa peau, on s'aperçoit qu'on n'est pas encore rendu au fond du baril et que l'étroitesse d'esprit des nouveaux curés, rendus fous par la couleur du sang, a encore de beaux jours devant elle.

    Personne ne sait encore jusqu'où se rendra cette propension maniaque à promouvoir la bêtise et le ridicule. Une chose est sûre : la carrière naissante de la nouvelle égérie de la poésie n'avait nul besoin de cette controverse inutile qui se révèle davantage un singulier croc-en-jambe qu'un véritable coup-de-pouce de la part de ceux qui prétendent vouloir défendre ses intérêts.

    À l'autre bout du spectre, ceux qui ont du sang bleu n'en finissent plus d'étaler leur misère à la face du monde. Il faut croire que la victimite, à l'instar de la COVID-19, est indifférente à la couleur du sang et affecte toutes les communautés, racisées ou non, et toutes les classes d'individus sans égard au privilège. Toutefois en être atteint si on a le sang bleu semble rapporter gros et fait remplir les poches des intéressés. C'est sans doute pour cela que les riches qui se disent malades deviennent encore plus riches, et que ceux qui se laissent piéger par leurs lamentations deviennent encore plus cons.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2021 11 h 39

      Bon, il faut le dire, Amanda Gorman est issue d’une famille monoparentale (mère enseignante) de Los Angeles, de confession catholique, multimillionnaire malgré ses 23 ans et diplômée d’Harvard en sciences sociales. Elle fut acceptée à cette université grâce à une bourse d’étude de la fondation de la famille Milken, discrimination positive oblige. Mais il faut le dire, elle a gradué avec une mention honorable, « cum laude », ce qui la situe dans les 25 à 35% des meilleurs de sa classe). Joe Biden pour sa part, était un dernier de classe (76e sur 85) tout comme pour George W. Bush. Les frais de scolarité pour cette université non inclusive sont de l’ordre de 50 000 $US par année. Elle veut briguer la présidence en 2036 aux États-désUnis.

      Ceci dit, il existe beaucoup de gens aux États-désUnis qui ont la même prestance, capacité intellectuelle et talent que Mme Gorman. La question se pose, si elle avait été blanche et dans la même situation, est-ce qu’elle aurait été le récipient d’air d’une bourse d’étude basée sur la discrimination positive? Est-ce qu’elle aurait fréquenté Harvard? Est-ce qu’elle serait multimillionnaire aujourd’hui et penserait à devenir présidente? Poser les questions, c’est y répondre. Et la discrimination positive est toujours de la discrimination.

      Enfin, écrire des poèmes sans changer le monde est facile, mais faire une différence réelle dans la vie des gens est une autre histoire. La première qui aurait dû s’objecter au tollé de protestions vis-à-vis une blanche qui est non binaire, Marieke Lucas Rijneveld, et des foudres « wokiennes » qu’elle a subie parce qu’elle avait été choisie pour traduire son poème, eh bien, c’était Mme Gorman. Pourtant, c’est le silence radio de sa part et de son clan. Oui, M. Rioux a raison de dire que c’est : « qu’une autre façon de ressusciter les privilèges de la naissance ».

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 12 mars 2021 14 h 18

      "La première qui aurait dû s’objecter au tollé de protestions vis-à-vis une blanche qui est non binaire, Marieke Lucas Rijneveld, et des foudres « wokiennes » qu’elle a subie parce qu’elle avait été choisie pour traduire son poème, eh bien, c’était Mme Gorman." - Cyril Dionne

      Remarque fort judicieuse. Amanda Gorman a manqué là une belle occasion de prouver son courage, sinon sa pertinence. Son poème idéaliste se réduirait-il à des mots creux qui sonnent faux? Elle devrait plutôt prendre garde: son silence pourrait amener certains à penser qu'elle serait plutôt en accord avec les curés de la ségrégation supposément positive. Cela augure mal pour sa future campagne à la présidence en 2036.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 12 mars 2021 08 h 10

    Tout dans votre texte

    que j'ai relu plusieurs fois, nous démontre que : «...en classant à nouveau les populations selon des critères ethniques,raciaux et sexuels, on rétropédale dangeureusement vers le futur. ».... Et j'ajoute: Ce futur devient vite: " une impasse" , "un cul de sac"... où les démagogies foisonnent.
    La (mal nommée) "bien-pensance" de la gogauche, qui sévit en ce début de siècle, nous y amène forcément.. Misère.

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 mars 2021 08 h 24

    Monsieur Rioux monarchiste?

    Franchement, qui aurait envie de brailler sur les déboires de la famille royale de Grande-Bretagne? Que ses membres se tirent la couette, ce n'est strictement que du spectacle et la famille royale britannique n'a besoin de personne pour se défendre. Ces reliques du passé et ces oligarques ne feront pas pleurer le 99% de la population qui peine jour après jour.

    Quant à s'ennuyer de « l'ancienne noblesse » au code d'honneur? Voyons donc, ces aristocrates étaient surtout des colonialistes violents non seulement avec les peuples qu'ils avaient asservi à travers la planète mais aussi envers les gens de leur propre peuple, les soi disant prolétaires de Marx et Lénine.

    En France, ils n'ont pas volé leur sort de guillotinés après avoir abusé du peuple pendant des siècles; ils auraient dû savoir que le mépris n'aurait qu'un temps. Il est extraordinaire aujourd'hui de voir des gens s'apitoyer sur leur sort, sur celui de la famille royale anglaise. Pour le reste, ce n'est que du cirque, du vaudeville. Si les Anglais veulent garder cet anachronisme, c'est leur choix mais ici au Canada et au Québec, ne devrait-on pas y mettre fin malgré la sensibilité de M. Rioux?

    • Léonce Naud - Abonné 12 mars 2021 11 h 17

      M. Rousseau : si ce n'était de l'Empire britannique, il n'existerait aujourd'hui ni Canada ni Québec et la Nouvelle-France eût été vendue par Napoléon pour faire pièce justement à la Grande-Bretagne ou balayée par les Américains à l'époque de la Manifest Destiny. Conclusion: quand il devient inévitable d'être conquis, mieux vaut l'être par des gens qui fabriquent de la bonne marmelade.

    • Christian A. Comeau - Abonné 13 mars 2021 12 h 39

      S'il-vous-plaît, relisez le texte, lentement cette fois soyez plus attentif au style et à la ponctuation.