Les aveux

Je repense souvent ces jours-ci aux prises de parole optimistes et contemplatives qui ont ponctué les premières semaines de la pandémie, dans lesquelles on lançait un appel à aborder le confinement comme une occasion de se réinventer, de se recueillir, de se recentrer. C’était déjà grotesque il y a un an : exalter les petites joies de remplacement, célébrer la « résilience », en osant même appeler cela de la solidarité, alors qu’on avait sous les yeux la démonstration éclatante de la non-résilience de notre organisation sociale, de notre économie et des formes d’existence en commun que nous avons choisies. Or, au-delà des paroles faussement réconfortantes, qui sans doute ont fait écran à l’essentiel, la crise a surtout été ponctuée par des aveux.

Le premier aveu, le plus spectaculaire sans doute, est arrivé tout de suite, alors que nous regardions avec effroi la maladie se répandre dans les CHSLD, dans les hôpitaux. La souffrance et la mort dans la solitude, l’angoisse des familles, le deuil irréel d’une personne aimée que l’on n’a pas pu veiller. Il a fallu admettre dès ce moment que nous ne savions pas quoi faire de la vulnérabilité humaine. Admettre que, pour résoudre le conflit, pourtant central à nos sociétés, entre les exigences de productivité et la fragilité rencontrées aux deux extrémités de la vie, nous n’avions rien d’autre à offrir que la sous-traitance à bas coût des activités de soins. Et qu’il s’agit là de l’exacte mesure de la valeur que l’on reconnaît autant à ceux qui soignent qu’à ceux qui dépendent de la sollicitude d’autrui.

Et ironiquement, au moment où nous constations les conséquences de ce froid calcul, nous étions forcés d’admettre notre propre dépendance ; une dépendance à une main-d’œuvre volontairement maintenue dans la précarité, et de longue date. Notre dette est immense envers celles et ceux qui ont passé l’année derrière un comptoir surmonté d’un plexiglas, qui ont préparé, livré la nourriture, qui se sont entassés dans les usines, les entrepôts, les camions, afin de fournir tout ce qu’il fallait pour rendre nos vies enfermées un peu plus supportables. La reconnaissance soudaine du caractère essentiel de ce travail a d’ailleurs pris une tournure perverse par moments ; elle s’est transformée en injonction morale à travailler plus, envers et contre tout. Le langage de l’héroïsme, du sacrifice, s’est souvent substitué à celui de la justice et de la dignité.

Au-delà de la mise en lumière de ce rapport tordu entre la valeur concrète du travail et sa reconnaissance sociale et salariale, il a fallu admettre que la crise a secoué plus que les assises matérielles de notre quotidien. Cette crise a aussi révélé la pauvreté de notre manière de vivre ; elle a trahi la définition excessivement étriquée de ce que l’on estime important, précieux, indispensable.

Prenez la culture, voilà un autre aveu sans équivoque. Si nous croyions vraiment que la culture est importante, la réflexion sur les conditions de possibilité de l’art en temps pandémique — non pas en tant qu’industrie, mais en tant que fulgurance, en tant qu’espace de liberté — ne se serait pas limitée au dénombrement des têtes de pipe dans les salles de spectacle et à la rentabilité d’une salle de cinéma sans popcorn. Nous aurions su dire qu’avant d’être le combustible qui propulse une industrie, l’art est une pratique qu’il faut alimenter, soutenir dans le temps. Nous aurions agi pour freiner la réorientation des artistes qui n’ont plus de quoi vivre, nous aurions soutenu cette période de création forcée, priorisé l’accès aux espaces de rencontre et de représentation lors de la grande loterie des réouvertures.

Peut-être aussi aurions-nous nommé la profondeur du sentiment de manque associé à la disparition des frictions, des expériences sensibles produites au contact de l’art, qui nous relient les uns aux autres en même temps qu’à une culture commune, partagée. On touche ici à la part impossible à nommer de la souffrance pandémique. Impossible à nommer, je crois, parce qu’elle est difficile à articuler politiquement : comment défendre la beauté, le relief de la vie sociale, alors que les hôpitaux croulent sous le poids de la négligence passée et que la seule satisfaction des besoins de base de la population mène à une propagation soutenue du virus ? On a l’impression de faire des caprices.

Je n’ai pas de réponse, évidemment. En fait, à mes yeux, la faillite est complète : depuis un an, nous avons dévoilé toutes les carences, toutes les failles créées par des décennies de choix politiques sans empathie, tout en renonçant en même temps à nos meilleurs atouts pour traverser la tempête d’abord, et ensuite préparer l’avenir. L’art, l’imagination, la spontanéité, l’amitié, la solidarité, la compassion qui naît au contact des autres… En cela, la crise que nous traversons n’est pas seulement sanitaire, ni économique, elle est aussi spirituelle. Pour le dire vite, et sans doute avec un peu d’emportement, j’ai peur qu’à force d’être contraints de sacrifier la beauté, nous désapprenions à la reconnaître ; peur que nous ne sachions plus voir combien elle est indispensable pour mieux penser le monde d’après.

À voir en vidéo