Les perdants, les gagnants et les femmes

Larguées dans la solitude et loin du «village», les mères font partie des groupes qui ont dû mettre les bouchées doubles depuis un an.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Larguées dans la solitude et loin du «village», les mères font partie des groupes qui ont dû mettre les bouchées doubles depuis un an.

Vous avez peut-être votre liste mentale des pertes et profits. J’ai la mienne aussi. À vol d’oiseau, les trois groupes qui ont joué de « malchance » depuis ce funeste 12 mars 2020 sont les jeunes, les vieux et les femmes. Les jeunes ont fait les frais de la peur des vieux, les vieux ont écopé de l’incurie des jeunes et les femmes ont épongé les dégâts comme elles l’ont pu, tant sur le terrain de l’éducation que sur celui de la santé, y compris ces « milieux de vie » où vont mourir les vieillards qu’on a privés de l’essentiel, c’est-à-dire une dignité.

Les masques n’étant pas toujours fournis (au début), les femmes ont aussi été celles qui ont le plus attrapé la COVID et qui en sont décédées, du moins au Québec. Pour bien illustrer, au Canada, les femmes représentent 89,5 % du personnel infirmier, 84 % des préposés aux bénéficiaires et 94 % des éducateurs. Le féminin l’emporte sur le terrain de la contagion.

Il y a eu des gagnants, certes ; un ami me racontait qu’il vend plus que jamais de livres et de casse-tête de 1000 morceaux de la piazza San Marco dans sa librairie. La SAQ, la SQDC et la porno en ligne peuvent en dire autant. Les agoraphobes et ceux qui souffrent d’anxiété sociale ont connu un répit. Le plein air a vécu un essor qui ne se résorbera pas. Et même si la solitude a fait des écorchés vifs, les couples fusionnels (il en reste ?) ont pu être seuls au monde, en mou et en moche. Après un an, les survivants sur le terrain de la séduction méritent une médaille. Jeff Bezos est content, Amazon engrange des profits records. Par contre, je lisais récemment dans un article de La Presse canadienne qu’en affaires aussi, les femmes ont perdu leur chemise. Leurs entreprises, tous secteurs confondus, mettent deux fois plus de temps que celles des hommes à se remettre des effets secondaires de la COVID. Et elles ne vendent pas que du rouge à lèvres, grand perdant des mesures sanitaires lui aussi.

Mère courage est fatiguée

La raison derrière ces pertes sèches tient surtout au nombre d’heures que ces mêmes entrepreneures ont dû consacrer à leur famille. Selon une étude de l’Université Cambridge sur les inégalités dans le soin accordé aux enfants, tant au Canada qu’en Australie durant le confinement du printemps dernier, les mères canadiennes ont ajouté 27 heures par semaine (passant à 95 heures) à leur charge familiale, alors que pour les pères, c’était 13 heures (passant à 46 heures). Les femmes allouent toujours 2,5 fois plus de temps que les hommes aux enfants, selon les chercheurs.

Comme le faisait remarquer la solidaire Françoise David à l’animatrice Annie Desrochers à l’occasion d’un très discret 8 mars, cette semaine : qui abandonne son boulot pour s’occuper des enfants s’il y a — et il y a très souvent — disparité salariale ?

Donc, les mères, ces bénévoles sous-payées sacrifiées sur l’autel de l’amour inconditionnel sanctifié, y sont allées d’instinct et au radar pour s’ajuster à une crise sanitaire inusitée. Du jamais vu de leur vivant, ni de celui de leur mère ou de leur père, qui, du reste, n’étaient pas là pour les épauler. Elles ont improvisé. Certaines ont subi de la violence, jusqu’au meurtre, un autre corollaire angoissant de cette pandémie.

J’ai demandé aux mères sur FB — surtout celles d’enfants en bas âge et d’ados — de m’écrire comment elles avaient traversé cette période chaotique. Certaines m’ont répondu en privé, se sentant trop coupables d’afficher leur épuisement et / ou découragement, jusqu’au choc post-traumatique. Une mère risque toujours de passer au tribunal de la maternité si elle ose remettre en question son enthousiasme dans cette mission périlleuse et trop souvent ingrate. Bénir ce moment où les enfants partent pour l’école ou regretter ces marches de santé (mentale) après les avoir couchés à 20 h n’est pas bien vu socialement. On associe toujours l’esprit de sacrifice immodéré à un amour pur et dévoué.

Le bonheur n’est pas un choix. Vos sentiments, vos émotions et vos états psychologiques ne sont pas toujours des choix.

 

Ça prend un village, bordel !

Devant les commentaires maternels recueillis, la disparition du fameux « village » saute aux yeux. Les pauses offertes par tatie Marie-Soleil ou mamie Francine ont disparu. Les monoparentales ont pleuré la nuit ; certaines ne rêvent que de quelques heures de silence dans le bois (ou leur salon), d’autres ont compensé avec le vino, les antidépresseurs ou le sport. Beaucoup ont vécu une culpabilité qui s’est ajoutée à l’épuisement.

Quelques rares spécimens ont apprécié la fin des activités sportives de la marmaille et l’allègement d’un agenda trop chargé, les déplacements remplacés par le télétravail. Mais le village reste capital. C’est le filet de sécurité. Et lorsque l’eau du puits est contaminée, il faut aller se ressourcer ailleurs.

Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances.

 

L’autre jour, une amie m’écrivait à propos de la santé mentale de sa petite voisine préado qui a perdu sa joie de vivre et qui entretient des pensées morbides. Elle me demandait un avis, les psys sont débordés. « Mon conseil à deux cennes ? Ça prendrait un chat ou un chien ! » Je fais partie du village de cette enfant, désormais. Parfois, comme parent, nous avons besoin d’un regard extérieur, bienveillant et plus détaché.

Les femmes sont encore le moteur de la domesticité à bien des égards et des éponges sur le plan émotionnel, sans compter qu’elles veillent au relationnel dans un sens large. Une jeune grand-mère entrepreneure, toujours en activité, qui a eu cinq enfants, me confiait aussi que contrairement à sa fille (mère de trois), elle n’avait jamais songé au ménage. « C’est une génération qui surveille toujours l’arrière-plan. Qu’ils fassent un selfie ou sur Zoom, il faut que ce soit parfait derrière. »

S’il y a une chose que cette pandémie m’aura apprise, c’est de lâcher le contrôle et d’accepter que derrière comme devant, plus rien n’est certain. Tout est possible, surtout le bordel.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog

Ressorti le sondage SOM-Châtelaine « Des femmes heureuses… mais à bout de souffle », paru en octobre dernier à l’occasion des 60 ans du magazine. Sous la plume de Noémi Mercier, on décortique tout ce qui freine ou galvanise les Québécoises. À lire ou relire en cette semaine du 8 mars. « Qu’elles soient riches ou pauvres, jeunes ou moins jeunes, résidantes de la métropole ou d’ailleurs, les femmes s’accordent sur une chose : la lourdeur des responsabilités familiales. Les deux tiers (65 %) des répondantes les considèrent comme l’une des principales barrières à l’avancement professionnel des Québécoises. C’est, de loin, le facteur qui recueille le plus ample consensus. » 

Consulté l’étude des chercheuses de l’IRIS Eve-Lyne Couturier et Julia Posca, « Inégales dans la tourmente », publiée cette semaine, sur l’impact des crises sur les femmes. La dernière partie porte spécifiquement sur la crise sanitaire de la COVID. S’il était besoin de chiffrer les dommages, c’est fait. Merci ! 

Aimé le livre Ça va, maman ? Minithérapie pour surmonter l’angoisse et la culpabilité maternelle, de la psychologue Lory Zephyr. Au départ, le titre m’a rebutée. Mais les propos de la psy spécialisée en santé mentale parentale (ça existe !) visent juste. On voit qu’elle a entendu bien des femmes sur le sujet. Elle dédramatise, ne juge pas, nous console de notre « incompétence », de nos « erreurs ». Bref, à défaut de village, je recommande son livre mille fois. Il se présente sous forme de réflexions étalées en 90 jours. En trois mois, vous aurez retrouvé vos ailes et largué bien des choses derrière, dans l’arrière-plan. Pour ma part, je l’ouvre n’importe où et j’y puise ma vérité du jour : « Être maman, c’est essayer d’être soi tout en essayant de délaisser une partie de soi. »
 

Une larme dans le désert

J’ai plongé dans le livre Le sablier d’Édith Blais en sachant ce que j’allais y trouver, mais j’ai découvert bien davantage. Otage durant 15 mois dans le Sahara, livrée aux mains des djihadistes avec son copain Lucas Tacchetto et libérée (ou plutôt évadée) le 13 mars dernier, son livre n’est pas qu’un récit de voyage exotique doublé de poèmes et de jolis dessins volés à la captivité. C’est une leçon de vie pour confinés, un exemple de résilience exceptionnel. Le dire relève du cliché ; le lire dans ses mots nous plonge dans l’émotion brute.

Condamnée à rester immobile à l’ombre d’un acacia, Édith affirme que le yoga l’a empêchée de devenir folle. Vous irez voir à quoi ressemble un acacia en Afrique. C’est la solitude végétale qui s’enracine dans le sable, un maigre espoir entouré d’aridité, une larme dans le désert.

Le récit haletant de ce cauchemar se termine sur des paroles sages : « J’ai appris à ne rien tenir pour acquis. On prend conscience de ce qu’on avait une fois qu’on l’a perdu. C’est seulement alors qu’on se rend compte que la richesse de la vie se trouve dans les choses les plus simples. »

Dans votre équipe de fin du monde pour motiver les jeunes, vous penserez à solliciter Édith Blais. Cette survivante téméraire et courageuse m’a inspiré de l’admiration et de l’affection. Son destin exceptionnel est servi par une plume authentique. 



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