Qui peut traduire Amanda Gorman?

Elle était si inspirante à l’intronisation de Joe Biden, Amanda Gorman, poète noire de 22 ans, derrière son micro avec un aplomb d’enfer. Son texte The Hill We Climb résonnait comme une promesse d’avenir après quatre années de trumpisme et plusieurs mois de fléau pandémique. Les gens ont besoin de figures symboliques pour entrevoir la lumière. La sienne brillait comme Mars au firmament.

Et pourquoi faut-il que tout dérape toujours ? Un moment de grâce nous aurait-il fait oublier la médiocrité du monde ? Retour au sol…

Victime de profilage racial vendredi dernier par un agent de la sécurité qui la jugeait suspecte alors qu’elle rentrait à son logis à Los Angeles, la nouvelle idole des nations. « Un jour, on dit de toi que tu es une icône, le lendemain, une menace », a-t-elle publié le jour même sur Twitter. Ainsi le quotidien des femmes noires en Amérique nous est-il revenu au visage, par effet boomerang. Quoique jeunette, connaîtra-t-elle aux États-Unis cette égalité raciale appelée de tous ses vœux ? Probablement pas. La fin de la bêtise, Amanda Gorman ne la verra guère non plus. Il lui reste tant de collines à gravir et à débouler la tête en bas.

Prenez cette histoire de traductrice vilipendée aux Pays-Bas pour avoir voulu offrir, après commande d’éditeur, une version néerlandaise de l’œuvre poétique de Gorman. Trop blanche ! Un tollé national a suivi l’annonce de son nom pour la mission devenue périlleuse.

Marieke Lucas Rijneveld, non binaire en plus (qu’est-ce que ça leur prend ?), lauréate du prestigieux Booker Prize pour son roman L’inconfort du soir, 29 ans, adoubée par la poète, dut reculer. Plus question de traduire l’icône afro-américaine. Pour des raisons de couleur de peau, vraiment ? L’une trop noire pour ceci, l’autre trop blanche pour cela. Au secours !

L’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou (Prix Renaudot en 2006 pour son roman Mémoires de porc-épic), dans une vidéo sur Twitter, estime l’affaire complètement raciste. « Cette polémique, au lieu de grandir l’œuvre de celle qui pourrait devenir une grande poète de notre époque, est plutôt en train de l’enfermer dans cet instinct grégaire qui est le contraire de la littérature, s’indignait-il. C’est cela, le désastre auquel nous assistons ! »

Faire sauter les verrous

On vit une époque impossible. Comme si la traduction n’était pas avant tout affaire de connivence, d’intuition et de respect entre deux différences. Il y a tant de combats à mener contre le racisme, pourquoi faudrait-il enfourcher les mauvais chevaux pour la route ? La littérature et la poésie érigent des ponts entre les peuples. Laissons les mots toucher plusieurs cibles sans les emprisonner dans une race, une couleur, une langue ou une frontière. Que sautent les verrous !

Mabanckou rappelle qu’André Breton avait composé en 1943 la préface de Cahier d’un retour au pays natal, puissant chant de négritude du Martiniquais Aimé Césaire : « Et ce poème n’était rien de moins que le plus grand monument lyrique de ce temps », écrivait le pape du surréalisme en levant son chapeau au génie de son frère antillais.

L’auteur Jean Guiloineau a traduit en français des œuvres de Toni Morrison et de Nelson Mandela (à qui il consacra aussi une biographie). Le Québécois David Homel demeure le traducteur anglophone attitré de Dany Laferrière, lequel, ironie du sort, a intitulé un de ses livres Je suis un écrivain japonais​. C’est par le truchement de Beate Thill que le romancier de L’énigme du retour est apprécié en langue allemande. À ces Blancs de teint, faudrait-il suggérer le blackface ? Ou signifier dès lors leur congé à tous ?

Quand justement un Japonais traduit un auteur nord-américain ou européen, c’est une graine qui pousse dans un nouveau champ. Les grands écrivains fertilisent le monde grâce à ceux qui les révèlent sous d’autres cieux, à travers leurs mots et leurs cultures. Kazuyoshi Yoshikawa a consacré treize ans à traduire À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, monument littéraire français dont ses compatriotes sont follement épris. Asiatique, pourtant.

La traduction, par ses va-et-vient entre les communautés des cinq continents, est la moins sectaire des disciplines. Sensible à ces questions d’appartenance et pliant sous la pression populaire, la jeune Néerlandaise a créé un dangereux précédent en retirant ses billes. Car d’autres ailleurs n’oseront même pas faire adapter dans leur langue l’œuvre d’Amanda Gorman, effrayés par cette polémique ou faute de traducteur noir accessible. C’est le rayonnement de la poète afro-américaine qui en pâtira. Le mouvement « woke » devrait favoriser vraiment l’éveil plutôt qu’étouffer des réseaux littéraires planétaires. Le manque de culture et l’aveuglement militant expliquent ces dérapages, mais comment pourrait-on les avaliser ?

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