Cette inflation qui n’inquiète pas

La crainte d’une inflation hors contrôle est venue hanter les marchés, le temps d’une poussée de fièvre du taux sur les bons du Trésor américain à échéance de dix ans au-dessus de 1,6 %. L’acceptation du gigantesque plan de relance du président Biden ajoute une dimension de surchauffe à la reprise économique qui s’affirme. Un choc inflationniste est donc inévitable, mais il ne s’inscrira pas dans la durée.

Olivier Blanchard est du nombre des analystes manifestant leur crainte d’un dérapage inflationniste. L’ex-économiste en chef du Fonds monétaire international reconnaît que les États-Unis disposent de la marge de manœuvre pour s’endetter davantage, mais à ses yeux le plan de relance de 1900 milliards du gouvernement Biden que vient d’adopter le Congrès est beaucoup plus important que nécessaire. Avec cette reprise qui prend forme de manière plus musclée que prévu, il voit poindre un risque de surchauffe qui inciterait la Réserve fédérale à hausser ses taux.

Mais pour la majorité des analystes et pour les banques centrales, les pressions haussières observées sur les taux obligataires à long terme traduisent surtout l’anticipation d’une croissance plus forte que ce qui était attendu aux États-Unis. À eux seuls, l’excédent de capacités et un marché du travail encore loin du plein emploi ne militent pas en faveur d’un enracinement inflationniste hors des frontières établies par les banques centrales.

La dernière référence au « réveil du monstre de l’inflation » — pour reprendre l’expression de M. Blanchard — remonte à 2018 et rappelle la surstimulation fiscale de Donald Trump. Mais l’économie américaine fonctionnait déjà à plein régime, frôlant son plein potentiel et son plein emploi, ce qui n’était pas sans provoquer des pressions à la hausse sur les salaires et sur les coûts de production. La réforme fiscale, l’assouplissement notoire de la réglementation, particulièrement ressenti dans le secteur financier, et le vaste projet d’investissement dans les infrastructures combinaient leurs effets au protectionnisme de M. Trump et aux tensions commerciales à coups d’imposition de droits et de hausses tarifaires à répétition pour alimenter les anticipations d’une accélération de l’inflation.

Aujourd’hui, des tensions sont certes mesurées sur le prix de certains intrants et sur les produits de base sous l’effet du renforcement de la demande, mais aussi de problèmes d’approvisionnement temporaires. Mais en raison de l’importance des capacités inutilisées et de la difficile récupération des emplois perdus lors de la pandémie, l’inflation sous-jacente reste modérée, rappelait cette semaine l’Organisation de coopération et de développement économiques. L’OCDE soulignait que les pays membres comptabilisent encore 10 millions de travailleurs de moins qu’avant la pandémie, que le taux d’Inactivité a augmenté et celui de l’emploi, diminué. Pour sa part, le total des heures travaillées reste encore inférieur de quelque 5 % en moyenne à son niveau d’avant la pandémie.

S’ajoute à l’équation l’effet mécanique d’un indice des prix dont la progression est calculée par rapport à une période correspondante de l’année précédente qui a, ici, pour référence une année 2020 déprimée par la pandémie.

Relance de 1900 milliards

Reste le plan de relance de 1900 milliards du président américain. Il est attendu qu’il viendra ajouter trois points de pourcentage à la croissance du PIB réel américain, qui devrait atteindre les 7 % en 2021. L’OCDE parle pour sa part d’une hausse de la production américaine de trois à quatre points en moyenne lors de la première année complète de déploiement du plan, soit entre les deuxièmes trimestres de 2021 et de 2022, « ce qui correspondrait dans une large mesure à l’excès des capacités dans l’économie américaine ».

Sur la poussée des prix, Oxford Economics estime que le plan gonflera l’inflation de base de 0,5 point de pourcentage. Cette inflation hors composants volatils que sont l’énergie et l’alimentation atteindrait les 2,5 % au printemps pour revenir autour de 2,3 % à la fin de l’année, flirtant ainsi avec son niveau d’avant la pandémie. Plus largement, la hausse de l’inflation telle que mesurée par l’indice des prix à la consommation toucherait un pic printanier de 3,5 % comparativement au printemps 2020.

L’OCDE calcule de son côté que les paiements directs aux ménages en faveur de la relance comptent pour environ 20 % de l’ensemble du train de mesures compris dans le plan de 1900 milliards. Et il n’est pas dit que ces transferts gouvernementaux se traduiront par autant de dépenses à la consommation. Le plan de soutien de 900 milliards adoptés en décembre avait eu pour effet d’accroître de 11 % le revenu personnel disponible des ménages en janvier, mais les dépenses réelles de consommation n’ont progressé que de 2 %, l’essentiel du revenu supplémentaire ayant été affecté à l’épargne ou au remboursement de la dette.

Au Canada, la banque centrale a maintenu le statu quo mercredi, réitérant sa volonté de demeurer accommodante jusqu’à ce que l’excès de capacité soit résorbé et que l’inflation atteigne la cible de 2 % de manière durable. Ce qu’elle n’entrevoit pas avant 2023, disait-elle dans ses projections de janvier, alors qu’elle évoquait une lente récupération du marché du travail. L’inflation pourrait entre-temps toucher la borne supérieure de l’intervalle 1-3 %, mais ce ne serait que temporaire et dû en partie au calcul d’une année à l’autre.

7 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 11 mars 2021 07 h 24

    Le retour des années folles

    Les effets de la pandémie étaient difficilement prévisibles. L'Orient (Chine, Turquie, Inde) et l'Afrique ont été moins touchées que l'Amérique et l'Europe. On présume que des souches parentes de SarsCov-2 circulaient déjà dans certains pays qui ont été moins touchés et pourront récupérer plus rapidement que prévu.
    Les secteurs touchés par la pandémie sont précis: la restauration, l'hôtellerie, les voyages et les spectacles ont été plus touchées que les services et le secteur manufacturier.

    Il est trop tôt pour évaluer les effets du ruissellement vers le haut. Les dépenses n'ont augmenté que de 2% mais le paiement des dettes, un frein à la croissance disait-on en 2017, et l'accroissement de l'épargne se traduira probablement en dépenses accrues une fois la pandémie dans le rétroviseur. À la pandémie de 1918, de beaucoup plus fatale, a succédé les «années folles» et leur exubérance. Il y a déjà de la folie dans le Dow à 32,000 et dans la surestimation de valeurs comme Tesla, qui produit de loin beaucoup moins que la concurrence. On distribue des billets imprimés qui ne reposent sur aucune production.

    • Clermont Domingue - Abonné 12 mars 2021 00 h 43

      !- Je crois qu'il faut distribuer de beaux billets tout neufs pour que la production d'hier soit consommée.
      2- Je crois que l'inflation réduit la dette.
      3-Je pense que les gouvernements peuvent contrôler les prix et les salaires si l'inflation s'emballe.
      4- Je pense que pour les petites gens, l'État doit en faire trop plutôt que trop peu.
      5- Je sais que les bourses et les banques centrales sont des machines à cash.
      6- Je préfère l'action gouvernementale à la main invisible des marchés.
      7- J'observe que la productivité augmente sans cesse depuis des décennies grâce à nos esclaves mécaniques.
      8-Je souhaite que les gouvernements équilibrent production et masse monétaire par les moyens de leur choix.
      9- J'affirme que la juste distribution de la richesse ne peut se faire que par les gouvernants.

  • Cyril Dionne - Abonné 11 mars 2021 08 h 44

    Le mauvais politicien fatigue, le bon calme, mais le grand inquiète

    Quatre mille milliards après, on pense que tout va bien aux États-désUnis économiquement. Vous ne pouvez pas continuez à diluer la soupe économique en imprimant de l’argent et penser que l’inflation ne pointera pas son bout de nez. Misère. Lorsqu’on s’acharne sur la valeur des biens et services, eh bien, ceux-ci sont dévalués.

    C’est plus qu’évident qu’il y aura une croissance plus forte que ce qui était attendu aux États-Unis. La demande supplantera l’offre partout et les prix seront à la hausse et bonjour inflation. Personne ne s’est posé la question pourquoi les marchés étaient en hausse démesurée en pleine pandémie? Cela dépassait le gros bon sens.

    Les ménages ont fait des économies durant le temps de la pandémie puisque les argents publiques pleuvaient de toutes parts. Lorsque la vie de tous les jours enveloppera une certaine normalité, les gens vont courir à la dépense, eux qui étaient déjà endettés. L’économie sera surchauffée et l’hyperinflation risque d’être avec nous pour longtemps. Devinez qui en fera les frais encore, ce sont les plus démunis de nos sociétés.

    Le parallèle entre les années folles de l’après première guerre mondiale et celle d’aujourd’hui est frappante. Mais ce qu’on oublie, ce sont les inégalités omniprésentes et la frivolité des riches et puissants à offrir aux gens ordinaires l’illusion de devenir riche sur les marchés boursiers qui ont conduit à la plus grande crise économique des deux derniers siècles.

    Bon, pour ceux qui ne croient dans les budgets équilibrés et qui pensent qu’on est plus riche que nous le sommes réellement, n’ont qu’à se référer à l’époque de Bill Clinton, le dernier à déposer un budget équilibré. L’économie sous Clinton augmentait de 4% par an, 23 millions de nouveaux emplois sont apparus, le revenu moyen des Américains a augmenté, le taux de chômage était à 4%, l’inflation à son minimum, plus de gens sont devenus propriétaire de maison et enfin, 7 millions de gens sont sortis de la pauvreté.

  • Robert Mainville - Abonné 11 mars 2021 08 h 57

    L'inflation n'est pas un monstre

    Il faut cesser de raconter des histoires de Bonhomme Sept-Heures avec l'inflation. L'hyper inflation (que des recherches associent à de l'instabilité politique et non pas à un quelconque phénomène macroéconomique), est terrible, bien sûr. Mais pas un peu d'inflation.

    Un peu plus d'inflation que la moyenne des 30 dernières années serait bienvenu pour contribuer à la diminution du poids des dettes des pays. 4 à 5% d'inflation pendant 4 à 5 ans serait un ballon d'oxygène tout à fait recommandable.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 11 mars 2021 11 h 29

      Question : vos sources de revenus, présentes et futures, sont-elles indexées a l'inflation ?

      La réponse a une telle question va pas mal déterminer si l'on est inquiet ou insouciant face à l'inflation.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 mars 2021 14 h 17

      Bon, si la dette du Canada se situe à 1 150 milliards aujourd’hui et qu’elle sera augmenté à 1 300 milliards d’ici l’été, à 5% d’inflation et des taux d’intérêts qui devraient suivre la marche, disons à 4%, cela représente plus de 52 milliards d’intérêts pour le Canada par année. Pour le Québec et sa dette de 221 milliards au 31 mars 2021, cela représente une facture de plus de 9 milliards seulement en intérêts. Si par malchance, les taux d’intérêts doubleraient pour courber l’inflation qui résultera de la relance économique, ce serait 104 milliards pour le fédéral et 18 milliards pour le Québec.

      Non seulement le pouvoir d’achat des Québécois serait diminué, ils devraient s’acquitter de payer plus d’impôts pour avoir les mêmes services sociaux d’aujourd’hui. Oui, l’inflation n’est pas un monstre avec des budgets équilibrés, mais dans le cas contraire, c’est un Frankenstein. Et notre Justin Trudeau adoré à créé un monstre pour les générations benjamines et à venir...

    • Robert Mainville - Abonné 12 mars 2021 09 h 31

      @Cyril Dionne Je n'ai ni la place ni le temps d'expliquer en quoi vos calculs sont erronés. Je dirai simplement qu'il faut s'abstenir de faire de bêtes règles de 3. Les phénomènes macroéconomiques sont dynamiques, ce que des règles de 3 ne peuvent refléter.