Le contrôle des hommes, et celui de l’État

On parle souvent de violence conjugale comme si la solution était tout indiquée.

Une femme est frappée par son conjoint. Elle cherche à quitter son foyer. Trouve un hébergement de transition. Dénonce son conjoint aux autorités. Reconstruit sa vie. Voilà.

Depuis quelque temps, on comprend mieux que de trouver une place en maison d’hébergement n’est pas toujours facile. Il manque de fonds, il manque de personnel, il faut augmenter le financement. On promet de le faire. Ensuite, les femmes pourront reconstruire leur vie. Voilà.

Sauf que ce n’est pas si simple. Encore faut-il que ces ressources soient accessibles aux victimes qui sont en milieu rural, tout en étant assez discrètes et protégées pour que les hommes violents ne puissent aller y faire du harcèlement et maintenir leur emprise sur elles. Encore faut-il que le milieu d’hébergement soit accessible aux femmes handicapées, qui subissent de la violence conjugale en proportion particulièrement alarmante. Encore faut-il que ces ressources soient prêtes à intervenir auprès de toutes les femmes, qu’elles soient trans ou cisgenres, immigrantes à statut précaire ou citoyennes, autochtones ou non, athées ou issues d’une communauté religieuse très orthodoxe, médecins ou travailleuses du sexe, analphabètes ou doctorantes, francophones ou allophones récemment arrivées au pays.

Et si on arrivait à étendre ainsi la portée des ressources d’urgence, la bataille ne serait pas encore gagnée. Dans un rapport de 2018, le Réseau d’action des femmes handicapées (RAFH) estimait déjà que, chaque année, 276 000 femmes au Canada subissent un traumatisme crânien à la suite de violences conjugales. Même que 80 % des femmes victimes de violence conjugale pourraient avoir des lésions cérébrales, selon certaines recherches. Et bien sûr, les conséquences de la violence conjugale sur les femmes sont aussi profondes sur la santé mentale. Les troubles anxieux, la dépression et les troubles de stress post-traumatiques sont le lot d’une grande partie des survivantes. Bref, la violence handicape. Et les personnes handicapées sont encore très nombreuses à vivre dans la pauvreté. Parce que l’État ne les soutient pas assez, et parce que les employeurs les discriminent. Faire sortir les personnes handicapées de la pauvreté, et faire cesser la discrimination en emploi, c’est aussi ça, soutenir les survivantes de violence conjugale. Est-on prêt, à Québec, à faire ce pas de plus ?

Comme l’écrivait ma collègue Francine Pelletier cette semaine, la violence conjugale est d’abord une affaire de contrôle. Le contrôle, dans la grande majorité des cas, d’un homme sur sa victime, qui est là aussi le plus souvent une femme — quoique bien d’autres scénarios existent et méritent une plus grande attention du public, particulièrement dans les communautés LGBTQ+. Le problème, c’est que l’on conçoit le plus souvent ce contrôle comme provenant du seul pouvoir de l’individu violent, sans toutefois s’attarder à la manière dont l’État, nos lois et nos politiques publiques peuvent être maniés par un bourreau comme des armes. Pour soutenir les victimes de violence conjugale, il faudrait retourner toutes les pierres, et mettre en place des réformes structurelles importantes pour réduire la possibilité même pour une personne d’exercer du contrôle sur la vie d’une autre.

En haut de liste, il y a la sempiternelle question de l’équité salariale. Les femmes sont nombreuses à avoir quitté leur emploi depuis le début de la pandémie pour s’occuper des enfants restés à la maison, notamment parce que leur salaire était souvent moindre que celui de leur conjoint. Il n’est pas normal qu’encore en 2021, bien des professions traditionnellement féminines qui requièrent une technique collégiale ou un baccalauréat soient moins bien rémunérées que bien des métiers de la construction qui requièrent un diplôme secondaire professionnel. Et non, ce ne sont pas les femmes qui ont « choisi » de faire moins d’argent, mais bien les employeurs — et très souvent l’État — qui ont choisi que les compétences dites féminines avaient une valeur moindre. On sait pourquoi. Il faudrait admettre que le contrôle que les hommes violents exercent est souvent un contrôle financier, et que le fléau de la violence demeurera tant que cette question ne sera pas réglée.

Il en va de même pour le régime de conjoints de fait au Québec, qui laisse souvent les femmes dans la pauvreté après une rupture. Tout comme les processus d’obtention du Certificat de sélection du Québec, qui donne des « points » à la candidature à l’immigration en fonction du statut conjugal. Et que dire de la DPJ, qui intervient encore trop souvent auprès des mères victimes de violence en laissant planer le doute sur la perte de la garde de leurs enfants, particulièrement si ces femmes sont pauvres ou issues des communautés noires et autochtones ? Combien de femmes restent plus souvent qu’il ne le faut dans des relations toxiques, au prix de leur santé, voire de leur vie, parce que le père, aidé par l’État, nourrit en elles la peur de perdre leurs enfants ? Et combien d’hommes instrumentalisent le droit familial pour garder un contrôle sur la vie de leur conjointe avec qui ils ont des enfants, bien après la séparation qui devait mettre fin au cauchemar ?

On le sait, le gouvernement du Québec est profondément allergique au mot « systémique ». Mais pour sauver des vies et mettre fin aux féminicides, il faudra bien le comprendre, ce maudit mot, et venir à bout de tout le système — oui, système — qui donne aux hommes des moyens pour contrôler les femmes.

C’était pire, bien sûr, à l’époque où les femmes ne pouvaient avoir de compte en banque sans l’approbation de leur mari, et où l’Église catholique refusait le divorce. Mais l’ère des réformes judiciaires et politiques est encore loin d’être terminée. Lancer quelques millions ici et là, ça fait certainement du bien. Mais seuls, les fonds ne viendront jamais à bout du système qu’est le patriarcat, et de son impact sur la santé et la sécurité des femmes et des filles.

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