Brouillard budgétaire

Le 8 mars dernier, le gouvernement Trudeau dévoilait la composition du tout nouveau Groupe de travail sur les femmes dans l’économie. Dix-huit femmes éminentes seront ainsi mobilisées pour donner leur avis et soumettre des propositions pour le prochain budget fédéral et, par la suite, sur des politiques à long terme.

Cette annonce faite trois semaines à peine avant le début de la nouvelle année financière confirme en somme que le dépôt du prochain budget fédéral attendra la mi-avril, sinon plus tard. Autrement, impossible pour ces femmes d’apporter une contribution digne de ce nom. Cette présentation tardive n’est pas anodine. Le dernier budget date du 19 mars 2019. Il y a plus de deux ans, du jamais vu depuis 50 ans.

Il y a eu des énoncés économiques automnaux en plus d’un portrait économique présenté l’été dernier, et la pandémie a causé une incertitude qui rend la planification compliquée. C’est un fait, mais tous les autres pays du G7, toutes les provinces et les territoires se sont pliés à cet exercice difficile l’an dernier.

Ce retard n’est pas sans effet. Les parlementaires, qui doivent d’ici la fin mars adopter les crédits budgétaires pour l’année 2021-2022, n’ont pas toutes les données en main. Les documents qu’on leur a remis n’incorporent pas les nouvelles dépenses qui pourraient se retrouver dans le budget. Des crédits supplémentaires devront être déposés pour lui faire écho, mais le portrait sera alors fragmenté, rendant difficile pour les élus de porter un jugement d’ensemble. « Les députés doivent encore se faire une idée en y allant à la pièce », déplore le directeur parlementaire du budget (DPB) Yves Giroux. La transparence et la reddition de comptes en souffrent.

Les provinces, de leur côté, ont commencé à présenter leur budget, mais elles doivent le faire sans connaître, sauf peut-être de façon informelle, les intentions d’Ottawa en matière de financement des programmes à frais partagés ou encore en ce qui a trait aux différents transferts destinés aux provinces.

Entre-temps, le gouvernement Trudeau continue à faire des annonces et à prendre des engagements pour aider les citoyens et les entreprises à faire face à la pandémie et à la crise économique qui en découle. Les milliards de dépenses s’accumulent, le déficit grossit et la dette s’alourdit. Personne ne dit qu’il faudrait fermer subitement les robinets. En même temps, on n’a pas un portrait complet de toutes ces dépenses.

Jusqu’à l’été dernier, le ministère des Finances fournissait toutes les deux semaines un bilan détaillé des dépenses faites en vertu des mesures d’urgence adoptées par le Parlement. L’exercice a cessé avec la prorogation de ce dernier. L’énoncé économique du 30 novembre dernier a fait le point. Les derniers crédits supplémentaires l’ont fait en partie, alors le DPB tente, avec son petit bureau, de suivre la trace de ces dépenses.

C’est le besoin d’une vision d’ensemble et d’une reddition de comptes robuste qui pousse des économistes comme Jean-Pierre Aubry, un ancien de la Banque du Canada, à demander un budget dès que possible. On le veut d’autant plus que le 30 novembre dernier, la ministre des Finances, Chrystia Freeland, promettait un « plan de relance ambitieux pour stimuler notre économie » une fois la pandémie maîtrisée. L’énoncé économique offrait ce qu’elle appelait une mise de fonds pour des mesures pouvant être mises en œuvre rapidement et promettait des investissements de 70 à 100 milliards sur trois ans pour la suite. Mais sans offrir de détails, ces derniers devant se trouver dans le fameux budget.

De ce plan, on ne connaît d’ailleurs que les vagues contours, la ministre voulant d’abord mener une « vaste » consultation auprès de la population. Un exercice qui n’a été lancé que le 25 janvier en ne laissant aux citoyens que quatre semaines pour répondre à un questionnaire en ligne. Bref, on tergiverse alors que l’Union européenne et nombre de pays riches ont présenté leur plan de relance post-COVID dès 2020, la Corée du Sud coiffant tout le monde au poteau en dévoilant un plan d’aide et de relance verte dès juin 2020.

  

Jean-Pierre Aubry critique sévèrement le manque de transparence du gouvernement, sa piètre reddition de comptes et le manque de concertation avec les provinces pour élaborer le plan économique à plus long terme. Et il ne comprend pas qu’on ne puisse même pas offrir une date pour le dépôt du budget et ainsi calmer une certaine incertitude. « L’idée derrière un budget est de faire des choix », clame-t-il. Et il faut un plan à long terme clair dès que possible pour s’assurer que les investissements sont cohérents avec les orientations choisies, ajoute-t-il.

Interrogés mardi sur la présentation tardive du budget, le premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Finances, Chrystia Freeland, n’ont offert aucune explication ni suggéré d’échéance. Indécision ou simple calcul électoral ? En tout cas, il est difficile d’ignorer que le calendrier apparemment adopté s’harmonise davantage avec une éventuelle élection qu’avec la saine conduite du processus budgétaire.

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui indiquait erronément que Jean-Pierre Aubry a travaillé au ministère fédéral des Finances, a été modifiée.

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