Le pape et l’ayatollah

Longuement mûrie et désirée, l’incursion singulière du pape François en Irak, depuis vendredi et jusqu’à lundi, poursuit des objectifs multiples, contradictoires, voire inaccessibles, mais qui redonnent ses lettres de noblesse à un idéalisme de bon aloi. Un idéalisme dont le monde actuel a cruellement besoin.

François veut d’abord soutenir les chrétiens d’Orient, victimes dans bien des recoins de l’islam d’un environnement hostile qui a réduit, par exemple, leur population en Irak de deux millions il y a un quart de siècle à moins de 400 000 aujourd’hui (soit 1 % de la population du pays).

Mais il veut le faire sans lancer de croisade — l’esprit de croisade n’étant plus de saison dans le christianisme du XXIe siècle — et en tentant de nouer les liens avec l’islam chiite, qui domine dans ce pays.

Il espère également, par cette rare visite d’un personnage de premier plan, renvoyer de l’Irak une autre image que celles, accablantes et persistantes, de la guerre, du terrorisme et de la haine intercommunautaire. Vaste programme…

Après la catastrophique invasion américaine de 2003, les chrétiens d’Irak ont connu des saignées à répétition. D’abord entre 2006 et 2008, au plus noir de la guerre civile, qui était d’abord — mais pas seulement — un affrontement entre chiites et sunnites. Puis en 2010, il y eut l’attaque d’al-Qaïda à l’église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, à Bagdad, qui avait fait 58 morts. Enfin, entre 2014 et 2016, ce fut la catastrophe nommée « État islamique », qui aboutit à une véritable campagne d’extermination contre cette minorité martyre (et d’autres minorités).

Le pape vient offrir appui et solidarité à ces populations… Mais d’une façon qui exclut la guerre « sainte » et la dénonciation des autres religions.

Dans un tête-à-tête hautement symbolique, François a rencontré, samedi à Nadjaf, le grand ayatollah Ali Al-Sistani. Entre le pape et l’ayatollah, une rencontre gorgée de sens et d’espoir.

À 90 ans, Ali Al-Sistani est un des personnages vivants les plus importants de l’islam chiite, en Iran, en Irak ou ailleurs. On peut lui trouver beaucoup de convergences avec ce pape. Il est « l’autre » visage du chiisme.

Al-Sistani — à la différence des chiites iraniens — est un authentique partisan du dialogue et de la paix avec les autres religions. Il s’est exprimé en faveur de la liberté de conscience. En 2014, il a dénoncé l’expulsion des chrétiens dans l’est du pays, alors que cette région était contrôlée par le groupe État islamique, parlant d’une « catastrophe pour l’Irak ».

Homme d’une discrétion presque maladive, il représente l’islam dit « quiétiste ». À l’opposé de ce qui se fait en Iran, où les religieux, depuis 1979 avec la Révolution islamique et son supposé « guide suprême », mettent directement et quotidiennement leurs pattes dans la politique. Jusqu’à annuler les éléments « semi-démocratiques » existant sur papier dans le système politique iranien.

Partisan d’un État laïque, démocratique et pluraliste, avare de déclarations hors du champ religieux, Al-Sistani réserve ses interventions « politiques » pour de rares occasions. Interventions dont l’influence est proportionnelle à leur rareté.

Fin 2019, son soutien explicite aux manifestations de la jeunesse qui — toutes communautés confondues — demandait la fin de la corruption et du système de partage confessionnel du pouvoir (inspiré du « modèle » libanais) a été décisif. En quelques semaines, le premier ministre Adel Abdel-Mehdi avait été poussé à la démission. Cinq ans plus tôt, en 2014, par le biais d’une fatwa (décret religieux), il avait poussé des dizaines de milliers de jeunes hommes à combattre le groupe État islamique qui massacrait l’Irak.

Ce voyage est aussi une bonne opération de relations publiques pour un pays considéré depuis des annéescomme « radioactif », un lieu synonyme — avec son voisin syrien — de violence et de malheur… à fuir à tout prix.

Car un autre enjeu d’avenir, c’est de faire de l’Irak un lieu fréquentable, terre de naissance mais aussi de cohabitation des grands monothéismes, que l’on pourra visiter pour sa richesse historique et culturelle. Le pape comme agent touristique !

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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