Émotions et médias sociaux

En entrevue à Tout le monde en parle, le fou du roi sortant, Dany Turcotte, a eu une sage parole. Il a en effet suggéré de donner, dès le primaire, des cours sur la gestion des médias sociaux.

M. Turcotte venait, une fois de plus, de recevoir des torrents de haine pour une blague lancée à Mamadi III Fara Camara — une première vague de haine l’avait submergé après son coming out comme homosexuel, en 2005, donc à l’époque de ce qui semble déjà être la préhistoire des médias sociaux…

M. Turcotte n’est pas le seul à avoir fait cette douloureuse expérience et, surtout si vous êtes un tant soit peu connu, il y a fort à parier que vous avez, vous aussi, été la victime de ces harceleurs 2.0, avec leurs appels à la haine enrobés de vertueuses indignations.

Mais il y a plus, et pire encore, si c’est possible.

Le rôle de l’école

La tragique situation que nous traversons, avec cours en ligne et confinement, semble avoir hélas aggravé, chez les élèves, enfants et moins jeunes, des calamités déjà bien présentes. Marco Fortier et Lisa-Marie Gervais rapportaient ainsi en ces pages, le 25 février dernier, ce troublant cocktail, en hausse, chez les élèves, de problèmes d’anorexie, de menaces de suicide, avec ces chicanes qui dégénèrent, ces menaces, ces attaques à la réputation, ces diffamations, et j’en passe.

Je défends depuis longtemps l’idée que le cours Éthique et culture religieuse devrait être remplacé par un cours d’éducation à la citoyenneté, un cours dans lequel l’éducation aux médias, anciens et nouveaux, devrait justement occuper une place de choix.

Que pourrait-on y enseigner susceptible d’aider nos enfants et nos adolescents à mieux faire face à ce nouveau monde médiatique ?

On connaît une importante part de la réponse à cette question, et j’ai souvent évoqué tout cela : rappeler ce que sont ces nouveaux médias, expliquer comment ils fonctionnent, dire ce que sont les algorithmes qu’ils utilisent, les bots, mettre en garde contre les atteintes à la vie privée qu’ils peuvent causer, inciter à la civilité, et ainsi de suite.

Mais il y a aussi une chose dont on ne parle que très peu et qui me semble d’une importance plus grande que jamais : l’apprentissage socioémotionnel (ASE).

Freiner la haine en ligne

Les nouveaux médias ont de nombreux effets sur nos émotions et il est crucial de les connaître et de savoir comment ils les produisent. La recherche sur tout cela avance, mais moins vite que se déploient les nouveaux médias. Ceux-ci ont sans doute des effets positifs, mais ils peuvent aussi engendrer de la tristesse, de la jalousie, de l’ennui et de la haine.

Pour comprendre tout cela, un peu d’histoire de l’évolution de notre espèce et de notre cerveau est nécessaire. Certaines importantes données à ce sujet devraient être connues de tout le monde et enseignées — le livre cité plus bas en fait une excellente présentation.

Prenez par exemple ce fameux nombre de Dunbar (150). Il désigne le nombre maximal d’individus avec lesquels on peut entretenir une relation stable. Dunbar soutient que cela vaut aussi pour notre existence en ligne et permet de comprendre que les interactions qu’on y entretient, mais avec un nombre restreint de personnes, peuvent tout à fait avoir des effets bénéfiques. Cela est aussi très utile à connaître pour comprendre pourquoi et comment l’empathie, cette importante émotion capable d’aider à freiner la haine, a peu l’occasion de se déployer en ligne.

C’est dans ce contexte que ce qu’on appelle l’apprentissage socioémotionnel devient particulièrement intéressant et prometteur.

L’apprentissage socioémotionnel

La chose, sauf erreur, est peu connue et peu pratiquée chez nous, mais il existe bel et bien des programmes par lesquels les enfants et les jeunes apprennent notamment à reconnaître et à gérer leurs émotions et à faire preuve d’empathie. C’est là, pour employer un vocabulaire à la mode, une compétence particulièrement utile pour naviguer sur les eaux troubles de l’océan virtuel.

En 2017, une méta-analyse a étudié les effets de 82 programmes d’apprentissage socioémotionnel impliquant près de 100 000 élèves du préscolaire au secondaire et conclu qu’ils ont bien des effets positifs, ceux-ci se prolongeant dans le temps.

Une deuxième, publiée la même année, portait sur de tels programmes dans 213 écoles et pour 270 000 élèves. Une des conclusions des auteurs mérite d’être cité : « Ces résultats viennent s’ajouter aux preuves empiriques croissantes concernant l’impact positif des programmes ASE. Les décideurs politiques, les éducateurs et le public peuvent contribuer au développement sain des enfants en soutenant l’incorporation de programmes d’ASE basés sur des données probantes en éducation. »

Un curriculum d’éducation à la citoyenneté pourrait, devrait faire une place à tout cela. Comme au Danemark, où cet enseignement est obligatoire…

Une lecture

Michel Rochon, L’amour, la haine et le cerveau. Au temps des médias sociaux, des changements climatiques, de la COVID-19 et du terrorisme, Éditions MultiMondes, Montréal, 2020.

Signé par un grand vulgarisateur, voici un ouvrage chaudement recommandé, tout particulièrement en ces temps de confinement, d’apprentissage en ligne et d’intense fréquentation des réseaux sociaux.

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