Encore le pétrole

Le nom de Gretchen Whitmer vous dit quelque chose ? La gouverneure démocrate du Michigan est devenue une vedette nationale au printemps dernier après que les opposants aux restrictions sanitaires qu’elle avait imposées pour contrer le coronavirus ont envahi l’Assemblée législative de son État et réclamé sa démission. La détermination de Mme Whitmer, qui avait adopté des mesures parmi les plus strictes des États-Unis durant la première vague de COVID-19, avait contrasté avec l’approche laxiste adoptée par le gouvernement du président Donald Trump.

Mais pour les partisans de ce dernier, Mme Whitmer incarnait la gauche bien pensante qui favorise une fermeture totale de l’économie, privant des millions d’Américains de la classe ouvrière de leur gagne-pain. Pour ses propres partisans, Mme Whitmer suivait simplement la science et voulait sauver des vies. Elle est ainsi devenue une personnalité politique qui divise autant que M. Trump. Si les républicains cherchaient à la ridiculiser, beaucoup de démocrates auraient plutôt souhaité que Joe Biden la choisisse comme colistière en 2020.

Mme Whitmer a aussi beaucoup d’admirateurs au Canada. La plus récente croisade de cette étoile montante de la politique américaine crée cependant un problème de taille à Justin Trudeau et risque de compliquer les efforts de son gouvernement pour relancer les relations canado-américaines dans l’ère Biden. Le ministre fédéral des Ressources naturelles Seamus O’Reagan a en effet déclaré cette semaine que la directive de Mme Whitmer visant à fermer l’oléoduc « ligne 5 » de la compagnie albertaine Enbridge constitue une « menace à la sécurité énergétique » canadienne et que sa fermeture serait « non négociable ». Après que Joe Biden a retiré un permis de construction pour l’oléoduc Keystone XL dès son arrivée au pouvoir en janvier, le Canada fait maintenant appel à lui pour sauver la ligne 5, en répudiant la décision de Mme Whitmer.

La ligne 5 d’Enbridge achemine plus de 500 000 barils de pétrole albertain par jour du Wisconsin aux raffineries de l’Ontario en passant sous le détroit de Mackinac qui relie le lac Michigan au lac Huron. Une proportion importante de ce pétrole arrive aussi au Québec grâce à l’oléoduc « ligne 9B » d’Enbridge, fournissant ainsi la raffinerie de Suncor, à Montréal, avec du brut. Construite dans les années 1950, la ligne 5 n’a jamais connu d’incident majeur pendant plus de 60 ans d’opération. Mais en 2018, après qu’une ancre de bateau l’a endommagée, les environnementalistes ont saisi l’occasion pour réclamer sa fermeture. En novembre dernier, Mme Whitmer a annoncé la suspension du permis d’opération d’Enbridge à partir du mois de mai prochain en citant « le risque inacceptable d’une fuite catastrophique » dans les eaux des Grands Lacs. Enbridge conteste la décision de Mme Whitmer devant les tribunaux américains, mais la plupart des experts croient qu’un règlement politique serait nécessaire pour éviter la fermeture de cette canalisation critique pour l’économie canadienne.

Pour M. Trudeau, déjà accusé par les conservateurs de nuire à l’industrie pétrolière albertaine, la décision de Mme Whitmer arrive à un bien mauvais moment. Alors qu’il songe à déclencher des élections dans les prochains mois en vantant ses politiques de lutte contre les changements climatiques, son bilan en matière de défense de l’industrie pétrolière est maintenant devenu une question importante dans plusieurs circonscriptions du Sud-Ouest ontarien. La fermeture de la ligne 5 aurait un effet dévastateur sur l’économie locale, privant non seulement trois raffineries à Sarnia et une autre à Nanticoke du brut, mais nuisant aux opérations des usines pétrochimiques du sud de l’Ontario. Les sources alternatives du brut, acheminées par rails ou bateaux, coûteraient sensiblement plus cher, remettant en question la compétitivité de ces installations ontariennes et des milliers d’emplois qui y sont liés.

Ce n’est pas qu’en Ontario que la menace de Mme Whitmercause des remous. La pétrolière Suncor vient d’acheter lesparts qu’elle ne détenait pas déjà dans l’oléoduc Portland-Montréal afin de se préparer à la fermeture possible de la ligne 5. Suncor pourra ainsi transporter du brut de la côte est des États-Unis vers sa raffinerie montréalaise. Suncor et Imperial Oil pourraient aussi se servir de la voie maritime du Saint-Laurent pour acheminer du pétrole de Montréal vers leurs raffineries ontariennes dans le cas où la ligne 5 tomberait à sec. La ministre de l’Énergie et des Ressources de la Saskatchewan, Bronwyn Eyre a pour sa part récemment dit que l’incertitude actuelle concernant la ligne 5 démontre la pertinence de l’oléoduc Énergie Est, abandonnée par TC Energy en 2017 en raison de l’opposition québécoise au projet.

Décidément, les oléoducs n’ont pas fini d’ennuyer M. Trudeau.

À voir en vidéo