Santé - Ô danger, quand tu nous menaces

Je revenais de la Bottine aux herbes, un petit commerce rue Saint-Denis où l'on trouve des herbes de première qualité. On m'avait expliqué que Santé Canada l'oblige à revoir l'étiquetage, lui interdit la vente de certains produits et, en gros, menace son existence même.

Sont-ce donc là les premiers effets de la nouvelle réglementation sur les produits naturels, me suis-je demandé? L'inquiétude palpable des marchands, les prix des produits qui vont augmenter au point de faire fermer des entreprises, ainsi que notre choix à nous, consommateurs, réduit comme peau de chagrin? Ce sont les pharmaceutiques qui seront contentes!

Nous sommes tous pour la protection du public, c'est comme la vertu, on ne peut pas être contre ça. Le vrai défi consiste à faire des liens entre des éléments disparates et à voir quel public on protège par les réglementations.

Car, à la sortie de la Bottine aux herbes, le malaise que je ressentais n'était pas cet agacement de la cliente qui se dit: «Ben oui, il faut écrire que la consoude est pour usage externe seulement, y a pas de quoi en faire une histoire» (je me trompais, j'y reviendrai dans une autre chronique). Non. Je ne pouvais m'empêcher de me dire: «Voilà, les herboristes se sentent menacés, car la tendance lourde est de dénoncer les herbes. Qu'est-ce que ça cache? Une intention noble de nous protéger ou une bataille larvée contre une modeste industrie qui relève la tête un peu trop fièrement et contre sa clientèle en expansion?»

Voilà le malaise: tous ces gens qui utilisent les soins «alternatifs» montrent une indépendance d'esprit envers la médecine, voire contestent une mentalité en matière de soins. Des libres penseurs de la santé qui ont choisi une autre approche du corps. Comme on parlait à l'époque de contre-culture, on pourrait parler aujourd'hui d'un mouvement contre-médical. Depuis des années, lentement et laborieusement, des curieux, des désenchantés, des avant-gardistes s'organisent. Il y a là des gens qui ne sont pas du tout regroupés, d'autres qui ont rationalisé une formation, accordent des diplômes, se sont donné des paramètres déontologiques. Parfois, comme pour les acupuncteurs, le jeu des influences les assujettit à la médecine officielle. Parfois, prenons les herboristes, ils restent indépendants. Pour combien de temps?

Comprenez bien que je suis pour les contrôles de qualité. Je souhaite acheter un produit en sachant qu'il ne met pas ma santé en danger. C'est pourquoi j'évite le plus souvent possible — sans les rejeter radicalement — les médicaments de l'industrie pharmaceutique. C'est la raison pour laquelle je choisis des herbes fabriquées par l'Armoire aux herbes ou la Clé des champs, deux des grands producteurs québécois qui cultivent des plantes certifiées biologiques et dont je connais le souci de la grande qualité. Je préfère un petit effet à un effet secondaire et je suis contente d'avoir le choix.

S'il faut contrôler la qualité des produits qui sont mis sur le marché, jusqu'à quel point faut-il contrôler leur vente, une fois les critères de qualité approuvés? Je pense ici à tout le vrac des herboristes, la verveine aussi bien que l'échinacée. On a une plante de qualité, faut-il contrôler qui la met dans le sac que j'emporte? Sont-ils en train de virer fous, à Santé Canada? Ultrasévères avec les plantes, ils me laisseront les fraises OGM en héritage.

Mettons dans le même panier la valériane, le tatouage et les jouets pour enfants. Dénonçons-nous à l'unisson le danger et seulement le danger des tatouages et des jouets? Nous contrôlons la qualité de fabrication — il serait plus juste de dire que nous avons parfois les effectifs pour vérifier l'application des normes que nous avons édictées — nous mettons en garde contre des usages à risque... et le jeu du marché fait le reste. Pas pour les plantes. Pour les plantes, on parle des dangers, des contre-indications, des problèmes d'interaction. Et on repart pour un tour.

J'entends dans ce chorus médiatisé du «Attention, danger» une petite vengeance. Ah, vous voulez sortir de notre réseau d'influence. Ah, vous vous soignez sans nous. Ah, vous vous croyez bien malins! Votre temps est compté. À nous le pouvoir de décider de la preuve, à nous les critères de sécurité. Et je lance une tribune à la radio pour dénoncer les dangers, et je fais une nouvelle sur les interactions pour le quotidien. À malin, malin et demi.

Est-ce l'ignorance qui donne cette aura de danger à la phytothérapie? Ce ne sera pas la première fois que l'ignorance entraîne le rejet... On exagère les dangers, on diabolise les effets, hop, expulsé. Après, on invoque le principe de précaution... qui sert quand ça fait l'affaire, ne me faites pas repartir sur les médicaments que l'on retire du marché en comptant les morts! Parce que, là, je vais me sentir obligée de reparler de Santé Canada... Trois scientifiques congédiés pour avoir publiquement manifesté leur désaccord. Ce n'est pas le premier incident du genre. Santé Canada est-il une église dogmatique? Détient-il des secrets de la défense nationale? Est-ce un conseil d'administration d'une entreprise privée?

On me protège de moi-même, car je ne pourrais pas comprendre? C'est ça que protège Santé Canada? Car, franchement, la confidentialité, c'est dans l'intérêt de qui? Dans un domaine où les débats viennent de tous bords et de tous côtés, où les questions sont plus nombreuses que les réponses, où les intérêts des uns ne sont pas nécessairement ceux des autres, il faudrait cacher et faire taire? Et moi qui pensais que connaître la teneur des débats avant que les décisions se prennent, qu'entendre l'opposition, c'est un des aspects de la démocratie... Peut-être que la santé, à Ottawa, c'est un gouvernement minoritaire?

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vallieca@hotmail.com

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