Bouffe et malbouffe - La patate perd du terrain

Photo: Agence Reuters

Le paradoxe du consommateur vient encore de frapper, faisant cette fois-ci une nouvelle victime: la pomme de terre, dont la baisse de popularité laisse désormais une place plus importante dans les paniers d'épicerie à d'autres aliments largement plus délétères lorsqu'on en abuse.

Les signes ne trompent pas: pour la saison 2004, les agriculteurs ont en effet tourné le dos à cet aliment traditionnel qui fait saliver les hommes et désole tellement les femmes, adeptes du légume vert. Avec, à la clé, une diminution de l'espace agricole consacré à l'ensemencement du tubercule. Une première depuis 16 ans, a annoncé Statistique Canada la semaine dernière.

La bonne vieille patate perd du terrain. Au Canada, la superficie où elle prenait naturellement racine est cette année en baisse de 4 %. Au Québec, le recul, lui, se chiffre à 5 %, annonçant du même coup le début d'une tendance qui pourrait bien être là pour rester, à cause de la diminution «des volumes des contrats pour la transformation» et le «faible prix reçu en marché ouvert en 2003», expliquent les spécialistes fédéraux de la quantification des comportements.

Normal. Attaquée à droite par les diètes — dont l'efficacité est discutable — à faible teneur en glucides, malmenée à gauche par la guerre ouverte menée contre les graisses trans, dont les huiles de friture et les croustilles regorgent généralement, la pomme de terre n'est plus la bienvenue sur les tables des consommateurs québécois. Ni dans leur planification des repas pris sur le pouce.

La mise au rancart des Russets, Idaho et autres Yukon Gold était prévisible. Simple question de santé, thème qui préoccupe de plus en plus les consommateurs.

Et pourtant, tout en repoussant du revers d'une main le précurseur des patates pilées ou du cipaille, le gastronome québécois poursuit naturellement sur sa lancée en prenant dans l'autre main, une fois rendu dans les allées d'une épicerie, tous ces aliments transformés qui, préviennent les diététistes, sont bien plus dommageables qu'une pomme de terre lorsqu'on en consomme à outrance.

Certes, dans les dernières années, les pommes fraîches — qui font fuir le médecin pour toujours, paraît-il —, l'huile d'olive, les pains de blé entier de même que les boissons à base de canneberge ont connu, au rayon des habitudes alimentaires, une très forte croissance au Québec. Au grand plaisir des cardiologues et autres pourfendeurs de la surcharge pondérale. Mais ces produits ne sont pas les seuls à séduire.

En effet, selon le document Dépenses alimentaires des Québécois, une analyse des comportements faite par le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ), la dernière décennie a également été celle des repas surgelés, célèbres pour leur forte teneur en graisses et en sel — deux ingrédients bon marché qui ont également l'avantage d'allonger la durée de vie du produit en tablette tout en masquant certains goûts.

Déclinées sous forme de macaroni, de lasagne ou de poulet aux petits légumes, ces «solutions repas», très de leur époque, s'accompagnent aussi dans le panier des ménages d'une proportion croissante de boissons gazeuses, de colorants à café aromatisés — un des produits qui, de 2001 à 2002, a connu la plus forte croissance en valeur de vente: +285 % —, de pizzas, elles aussi congelées (+11 %), ou encore de saucisses fumées préemballées (+4 %), qui étrangement semblent moins indésirables que la pomme de terre.

Alors que les portes de congélateur dans les épiceries se multiplient, comme les problèmes de poids dans la société, d'ailleurs, les consommateurs du Québec jettent également de plus en plus leur dévolu sur les jus de fruits frais, le lait biologique ou encore le tofu, font remarquer les fonctionnaires du MAPAQ, brossant au passage un portrait plus que paradoxal des habitudes alimentaires dans notre coin de pays.

Poussée par le besoin très contemporain de bien s'alimenter, mais aussi par le manque de temps et la perte des habiletés culinaires chez une bonne frange de la société, la chose est d'ailleurs loin d'être étonnante. Contrairement à l'anathème qui frappe désormais la pomme de terre.

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