Sous la flamme des femmes cinéastes

Dimanche dernier, au gala virtuel des Golden Globes — dans l’ensemble fort ennuyeux —, la mine d’une petite femme asiatique tranchait avec celle d’autres candidats endimanchés de la course. Tous avaient des sourires accrochés aux joues et des yeux avides de gloire. Sauf elle. Un sphinx dans le coffret aux illusions.

Des tresses, un visage presque enfantin, un simple chandail et des pantalons : Chloé Zhao, captée au naturel comme au saut du lit. La cinéaste chinoise, qui sema les œuvres indépendantes américaines, était pourtant la reine de la fête : Golden Globes de la meilleure réalisation et du meilleur film dramatique pour son admirable Nomadland.

En direct de son foyer, on sentait Chloé Zhao à l’aise dans ses baskets. Chez les spectateurs, rien pour lancer des Oh ! et des Ah ! après sa prestation. Pas de grand discours mémorable. « Je fais juste ce que j’aime », disait-elle, avant de parler de compassion, cette faculté de rire et de pleurer avec autrui, à l’origine de son désir de cinéma. C’est cette compassion qui l’a portée du côté des sans-grade, devenus, au fil de films comme Songs My Brothers Taught Me, The Rider puis Nomadland, des héros de légendes. Bientôt de retour avec la superproduction Marvel The Eternals. On verra ce que ça donne…

Déjà auréolée du Lion d’or à la Biennale de Venise, plébiscité au TIFF, Nomadland, balade en caravane à travers les États-Unis parmi les aventuriers de la route, porté par la rumeur critique depuis l’automne, s’aligne avec son maître d’œuvre vers des consécrations aux Oscar. Les femmes ne gagnent pas souvent le gros lot en Californie. Et cette cinéaste-là le mérite haut la main. Pour sa vision humaniste, sa caméra embrassant les visages des routards et la splendeur des paysages de l’Amérique, et Frances McDormand en fusion totale avec son personnage, on parle du meilleur film du cru, sur nos écrans le 9 avril, en principe.

Et tandis qu’Hollywood cherchait son glamour dans cette édition en ligne, tandis que la pandémie assurait à la ronde que le rêve américain n’est que poudre aux yeux, le profil de la lauréate et le sujet de son film semblaient inviter toutes les filles du cinéma à suivre leur inspiration profonde, et basta ! Si le succès survient, tant mieux. Sinon, gardez le cap, les amies. Et accrochez-vous au mat en restant sourdes au chant des sirènes quand la tempête se lève.

De regards et d’antennes

À l’approche de la fête des femmes du 8 mars, j’ai envie de lever mon chapeau aux réalisatrices qui s’imposent un peu partout : cette Chloé Zhao, à la tête froide sous les lauriers, ses sœurs aussi. Car plusieurs m’épatent et m’allument. Longtemps, on a senti plusieurs réalisatrices, isolées dans une chasse gardée masculine, tenter d’imiter des formules éprouvées sans creuser leur propre sillon.

Toutes n’avaient pas le culot de la vétérane française Agnès Varda, qui sut aiguiser une griffe d’audace au long de son imposante filmographie. Bien sûr, jusqu’ici, seule Jane Campion a remporté une Palme d’or à Cannes avec son admirable Leçon de piano et Kathryn Bigelow a reçu un Oscar de mise en scène pour The Hurt Locker. Mais le chemin des dames débouche sur de nouveaux horizons, reconnus, célébrés.

Les femmes ont des perceptions et des antennes qui colorent autrement la matière même du cinéma. Question de regard, de sensibilité, de thématiques aussi. Les rangs de celles qui ont marqué le septième art étaient chez nous aussi trop clairsemés. On énumère leurs noms avec des pensées pour les Québécoises de la fiction ayant déblayé la voie : Mireille Dansereau, Micheline Lanctôt, Léa Pool, Catherine Martin, d’autres encore et plus nombreuses désormais. Sophie Deraspe, Louise Archambault, Sophie Dupuis n’ont pas fini de s’imposer.

C’est l’ardente et farouche Déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette qui a occupé au Québec la première place aux guichets dans nos salles fraîchement rouvertes. Les jeunes se sont rués sur ce spleen de l’adolescence, brûlant miroir tendu.

Cette semaine, à la Berlinale en ligne, j’ai vu Petite maman de la Française Céline Sciamma. Et après l’incandescent Portrait de la jeune fille en feu, son regard d’intimité et de magie sur l’enfance se tissait de finesse, d’émotion et de poésie pure. Longue vie à cette grande cinéaste !

Le 8 mars, au Cinéma du Musée, un des plus beaux documentaires de l’année, Je m’appelle humain de Kim O’Bomsawin, sur la poète innue Joséphine Bacon, sera projeté sur grand écran. Tout dans ce film en survol de cultures et de paysages québécois si disparates célèbre la résilience d’une dame exceptionnelle aux mots qui portent au loin. La renaissance des salles de cinéma se fait avec les femmes. Ça tombe à point nommé. Pour le souffle et l’humanité que tant d’entre elles ont à poser sur nos temps chamboulés.

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