Vous avez dit âgisme?

Comment ne pas réfléchir sur l’âgisme par les temps qui courent ? Cette pandémie a pris un an pour nous mettre les yeux en face des trous. Tous ces aînés abandonnés à leur sort et à leur mort dans les CHSLD taraudent les consciences. Dire « on aurait pu faire mieux », c’est manier l’euphémisme. La dernière période de la vie serait-elle un épouvantail à moineaux ? Denys Desjardins se penche sur le sort des personnes âgées délaissées par le système dans la websérie documentaire L’industrie de la vieillesse, sur ICI tou.tv, en 11 épisodes. Il faut dire et montrer. Même les aînés actifs se font regarder de travers. Un manque de culture et de sens historique crée ces fossés. Les communautés en respect des anciens possédaient des racines profondes. Nos temps suspendus endiguent la sève de transmission. Nous voici prisonniers d’un présent en apesanteur. Avec les effets pervers meurtriers en fin de compte.

La chroniqueuse et écrivaine polémiste Denise Bombardier s’est levée contre une animatrice de Télé-Québec qui lui avait demandé comment on fait pour être pertinente à son âge. Nos sociétés effrayées par la perspective du déclin et de la mort déconsidèrent l’expérience. Tant de références, de précieux enseignements de la vie sont tenus pour des cacahuètes… Folie amnésique, quand tu nous tiens. Autant profiter des atouts de chacun. En temps de crise, créer des liaisons sur la ligne du temps devient essentiel. La fougue de la jeunesse fouette les sociétés, mais les générations du dessus ne s’en laissent guère conter. Tant de mises en perspective des débats contemporains, tant d’œuvres-sommes sont composées du haut de la montagne. On enterre de grands artistes, de grands scientifiques avec les honneurs de la guerre. Si vite oubliés…

Remarquez, la sagesse ne vient pas nécessairement avec l’âge. Tant d’humains demeurent obtus du berceau à la tombe. On en voit se cramponner farouchement à leurs préjugés d’antan. À l’autre bout du spectre, certains jeunes désolent par leur conformisme aux diktats de l’époque. Les gens vieillissent comme ils ont vécu, munis d’antennes ou pas. « Le temps ne fait rien à l’affaire », chantait Brassens. Mais le respect se perd. Toute cette violence déversée à pleins médias sociaux le crie.

Reste que les aînés avisés puisent à des eaux profondes. Ironie du sort, en temps de jeunisme, certains d’entre eux trouvent même des adeptes enthousiastes dans la génération de leurs petits-enfants. Fragiles, les ponts, mais pas tous coupés. Ainsi, ces derniers mois, des têtes blanches enflammaient les réseaux sociaux. La fameuse photo de Bernie Sanders mitaines aux mains, masque au visage et air ennuyé à l’intronisation de Joe Biden n’en finissait plus de se voir pastichée sur la Toile. Au Québec, le cri du cœur de la comédienne Louise Latraverse lancé à l’émission de fin d’année En direct de l’univers, « L’amour, crisse ! » est devenu viral, reproduit à pleins t-shirts.

Le nonagénaire cinéaste et mage des temps modernes franco-chilien Alejandro Jodorowsky compte six millions d’abonnés de tous âges en ligne qui l’écoutent religieusement évoquer la thérapie par l’art et la nécessaire prise de conscience collective. La poétesse innue Joséphine Bacon inspire les Québécois par sa sagesse et sa résilience, comme Janette Bertrand par sa générosité et son art de vivre. Aux Golden Globes, dimanche dernier, c’est Jane Fonda qui prononça le discours le plus engagé, le plus porteur et le plus visionnaire de la scène hollywoodienne.

Je lisais cette semaine le recueil de chroniques Un café avec Marie, de Serge Bouchard. Et dans ces textes si bien écrits, pétris de références non seulement à la vie et aux deuils de l’auteur septuagénaire mais à ceux qui l’ont précédé, aux Innus, aux coureurs des bois, aux écrivains, la trame de son existence s’y relie à une humanité plus vaste que son parcours personnel. « De quoi se souvient une poussière d’étoile ? demande l’anthropologue. Elle se souvient des unicellulaires dans l’océan, de l’évolution des formes de la vie, des poissons primitifs, des amphibiens. » Ces chroniques-là, mêlées de réflexions sur la beauté, le bonheur fugace, le miroir du moi qui s’ignore, le doute et la peur, n’auraient pu être composées à un âge plus tendre. Ça prenait les amours disparues, les ennuis de santé, les rencontres avec l’ours, les vieux mots oubliés en remontée de mémoire, la lecture de Montaigne et les trajets infinis avec des camionneurs au long cours. « Or, comment se fait-il que, dans un monde où la mémoire individuelle prend une si grande importance, la mémoire collective, elle, soit en si grande perte de vitesse ? » lance-t-il au vent qui passe. Apprendre à écouter les témoins du passé est aussi prolonger sa propre destinée.

39 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 4 mars 2021 03 h 44

    L'âgisme n'est pas une nouveauté.

    La professeur Adèle Chené (UdeM) a écrit et publié multitudes d'études sur le sujet.

    Ce qui "frappe" aujourd'hui, c'est le résultat de l'insignifiance du système éducatif. C'est lui le premier responsable, car sans cours d'histoire... et bien le principe du "avant "moi" c'était le néant ou presque... et ceux qui étaient là... Ben... c'est certains qu'ils étaient des nuls... Et les GV ne font rien pour combattre cela.

    Écouter les discours de Legault durant l'Affaire Virus... Les vieux-ci, les vieux-ça... Le summum " les vieux-ci, les vieux-ça, mais y'a pas juste eux-autres, mais il faut faire attention aux vieux-ci, les vieux-ça...". En fait, c'est comme dire "moi j'aime pas les n...(oirs)" et de corriger le tout suite à la tollée générale par le "moi j'aime les n...(ègres)". La situation n'est pas changée du tout, c'est juste un peu plus hypocrite... Pire, elle en mets une couche supplémentaire à la haine...

    • Jérôme Guenette - Abonné 4 mars 2021 10 h 04

      M. Pelletier,
      Permettez-moi d'être partiellement en désaccord avec vous. Le système éducatif est peut-être responsable d'une certaine amnésie ou d'un aveuglement volontaire, mais c'est aux adultes (yous et chacuns d'entre eux) de valoriser et faciliter la rencontre entre les jeunes et les vieux. Pour que les cours d'histoire soient plus pertinents, il faut d'abord que les jeunes "rencontrent" leur propre histoire et il faut que les vieux qu'ils connaissent acceptent de se raconter.

      Ce n'est pas le système qui est le premier responsable, c'est chacun d'entre nous.

      Je vous invite à aller regarder les manuels d'histoire de sec. 3 et 4. Ce que j'y lis est pas mal plus détaillé et complet que ce que j'ai appris il y a 40 ans. Ils sont conçus pour acquérir des connaissances, faire réfléchir, créer des liens et faire des synthèses, contrairement au par coeur qu'on attendait trop souvent des élèves autrefois.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 mars 2021 10 h 46

      M.Pelletier,votre premier paragraphe frappe en plein dans le mil en mentonnant l'insignifiance du Ministère de l'Education

      pour l'histoire d'ici et des auteur(e)s du passé et du présent dans les arts en général comme le dit Mme Tremblay.....

  • Pierre Boucher - Inscrit 4 mars 2021 05 h 33

    Chapleau

    La très pertinente caricature de Chapleau pour l'impertinente papesse de Plus on est de fous...

    https://mobile-img.lpcdn.ca/lpca/924x/30ac9665-7ad3-11eb-a88b-02fe89184577.jpg

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 4 mars 2021 12 h 12

      La question de Marie-Louise Arsenault n'avait rien de méprisant ni d'impertinent. Il y a des limites à faire comme si les gens âgés étaient d'innocentes victimes. L'âgisme, c'est aussi bien des fois les incessantes jérémiades de gens sur qui le temps a laissé de bien vilaines cicatrices... ou qui s'emploient à se gratter le bobo.

    • Marc Therrien - Abonné 4 mars 2021 12 h 39

      Et peut-être, M. RMD, que la tentation de l'âgisme s'accentue avec l'expression continue du passéisme.

      Marc Therrien

  • Louise Collette - Abonnée 4 mars 2021 05 h 51

    Citation

    La vieillesse est un mirador qui permet d'avoir une vue panoramique sur la vie.
    Dona Maurice Zannou

    • Marc Therrien - Abonné 4 mars 2021 07 h 25

      Il y a des optimistes et il y a des pessimistes comme Émile Cioran : « la vieillesse, en définitive, n'est que la punition d'avoir vécu ». Et même en étant lucide comme Cioran qui est mort à 84 ans, on peut vivre vieux.

      Marc Therrien

  • Germain Dallaire - Abonné 4 mars 2021 07 h 31

    Prendre sa place!

    Bien sûr, nous sommes dans une période avide de nouveautés où tout se passe rapidement à l'image d'un groupe de gens où chacun regarde son téléphone. À mon avis, c'est une période qui passera. Le Québec pousse peut-être un peu plus loin que les autres, englué qu'il est dans son impasse concernant l'indépendance.
    J'ai lu récemment un récit écrit par un homme de 78 ans de Saint-Gédéon au lac Saint-Jean ("Les enfants du lac, Cérénus et Ludovic", Jean-Marc Girard, Éditions Vivat). Il y raconte la vie dans ce coin de pays à la fin des années 20. Son grand-père (Cérénus) s'est réveillé un bon matin de 1926 avec le lac qui inondait le quart de sa terre. Cette eau était là à demeure parce qu'elle résulttait de la fermeture des vannes du barrage d'Iles Malignes. C'était le début d'un cauchemar affectant des centaines de cultivateurs. Une plaie vive encore aujourd'hui parce que caractétrisée par le mensonge, la fourberie et le mépris des autorités.
    M. Girard raconte cette histoire tragique en même temps qu'il nous rappelle la vie quotidienne de l'époque. C'était le temps où l’aïeul défunt était exposé et veillé trois jours trois nuits dans le salon familial, le temps du gramophone à manivelle et du téléphone à roulette. Le temps aussi où l'attribution des bancs d'église reflétait la hiérarchie du village, le temps où les couples de soupirants étaient chaperonnés jusqu'à leur mariage. Toutes des choses difficiles à imaginer pour la jeunesse d'aujourd'hui. Pourtant, c'est une époque accessible à plusieurs d'entre nous. Ma mère et mon père sont nés dans cette décennie. À lire ce récit, on se prend à penser que c'est pas tellement le temps qui passe vite comme les choses qui changent rapidement.
    Il y a l'âgisme qu'on subit mais aussi celui qu'on véhicule, inconsciemment ou non. Vous parlez Mme Tremblay de vieux et vieilles inspirantes qui prennent leur place. En bout de ligne, c'est la responsabilité de chacun. La victimisation ne mène nulle part sauf... au grand repos.

    • Françoise Labelle - Abonnée 4 mars 2021 18 h 25

      Il y a une chose qui ne change pas, M.Dallaire: notre mort à moyen terme. «À long terme, nous serons tous morts», disait l'économiste Keynes. La peur de la mort explique en bonne partie le jeunisme si vite disparu et l'agitation permanente que vous appelez changement. On en sera tou(te)s victimes et ça ne justife pas le sacrifice ou l'exclusion de qui que ce soit.

    • Jeannine I. Delorme - Abonnée 4 mars 2021 21 h 05

      Vous parlez de l'âgisme, voici une anecdote qui date de quelques années. Je devais avoir 80 ans et je marchais sur un trottoir quand face à moi une groupe de quatre jeunes s'en venaient vers moi sur le même trottoir. Lorsque la rencontre inévitable se produisit, je dus descendre dans la rue car aucun d'entre eux ne fit le geste de me laisser passer. Les jeunes ne sont pas tous comme ceux-là mais une bonne partie d'entre eux ne connaissent même pas le sens du mot respect. Encore moins l'usage. Un travail monumental est à faire pour donner à notre société le sens du respect des générations qui les ont précédés.

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 mars 2021 07 h 54

    Le bois mort

    Dans une société capitaliste où le profit est le dieu qui mène le monde, les vieux c'est du bois mort car ils sont moins « productifs » et prennent la place des jeunes quand ils persistent à travailler au lieu de prendre leur retraite. Chez les sociétés collectivistes, les aînés ont pour rôle de partager leurs expériences de vie avec les plus jeunes pour les préparer à leur avenir. On se transmet donc un certain savoir d'une génération à l'autre au sein de la grande famille, ce qui devrait assurer une permanence à la culture et à l'identité.