Pendant ce temps…

La semaine dernière, pendant que tous les yeux étaient tournés vers le début chaotique des quarantaines obligatoires à l’hôtel, Radio-Canada publiait sur son site une nouvelle passée largement inaperçue. Selon ce qu’a appris la SRC, le gouvernement fédéral voudrait que les citoyens puissent dès 2022 faire leur demande de passeport en ligne. IBM a été choisi pour développer en seulement trois mois une application à cet effet. Elle sera testée pendant un an auprès de 1000 volontaires et exploitée dans le nuage d’Amazon.

Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada n’a pas été mis dans le coup. Il a simplement été informé « de façon générale » de cette initiative au mois d’août, a-t-on confié au Devoir. Maintenant qu’un contrat a été octroyé, il compte bien demander plus d’information au ministère de l’Immigration, responsable depuis quelques années du Service des passeports. Des spécialistes de la protection des renseignements personnels n’ont pas attendu pour faire part de leur inquiétude au journaliste de la SRC.

Professeure à l’Université d’Ottawa et spécialiste en administration publique, Geneviève Tellier se questionne elle aussi, mais surtout sur la sous-traitance. Depuis une vingtaine d’années, note-t-elle, Ottawa y a davantage recours. « On se dit que, si le privé peut le faire, allons-y avec le privé. Il sait mieux faire et ça va sans doute coûter moins cher. » Pourtant, relève-t-elle, la fonction publique a montré de quoi elle est capable avec la mise en œuvre accélérée des programmes d’aide au début de la pandémie, en particulier la Prestation canadienne d’urgence.

Mme Tellier ne peut s’empêcher de rappeler en revanche l’échec du système de paie Phénix auquel est associé IBM et la reddition de comptes déficiente qui a entouré ce projet. On ne sait plus qui tenir pour responsable. Elle comprend donc mal qu’on n’ait pas confié le développement du portail pour les passeports aux informaticiens du gouvernement.

En 2015, les libéraux avaient promis de réduire le recours à des services professionnels externes, une pratique qui s’était répandue sous les conservateurs. Peu de progrès ont toutefois été observés sur ce front, ce que dénonce volontiers l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC). Le syndicat, qui représente les spécialistes de l’informatique, a bien obtenu d’inscrire dans la dernière convention collective une disposition exigeant des gestionnaires qu’ils examinent leurs options à l’interne avant de faire appel à un fournisseur externe. En moins de trois ans cependant, environ 250 plaintes ont été déposées pour non-respect de la disposition en question.

Faire appel au privé peut avoir d’autres effets pervers. Ignorer ou sous-utiliser l’expertise des employés affecte leur motivation et nuit au renouvellement du personnel. C’est le cas au fédéral du côté des spécialistes de l’informatique, confirme Stéphane Aubry, vice-président national de l’IPFPC. Des consultants et entrepreneurs se voient confier le travail de fonctionnaires. Cela peut se défendre pour un projet à court terme, mais difficilement pour des systèmes qui devront être mis à jour et entretenus pendant des années. Autrement, en plus du coût, « d’importantes compétences et connaissances organisationnelles sont transférées dans une fonction publique fantôme », écrit l’IPFPC sur son site.

Une entreprise à but lucratif recherche la rentabilité d’abord, dit Mme Tellier, mais « la logique commerciale ne tient la route qu’à court terme ». L’intérêt public, lui, doit durer. Pour cette raison, il est préférable que le gouvernement soit aux commandes des projets et définisse les objectifs poursuivis, confie un ancien haut fonctionnaire peu friand des partenariats public-privé. La culture de la fonction publique a toutefois graduellement changé depuis 20 ans, la logique budgétaire l’emportant de plus en plus.

Ce qui pourrait expliquer qu’en 2008, le gouvernement Harper ait, comme d’autres pays, fait appel à une compagnie privée pour lui fournir locaux et personnel pour l’opération des centres de demande de visa canadien, y compris en Chine. Or, le Globe and Mail révélait récemment que la multinationale choisie avait elle-même fait appel à un sous-traitant à Pékin, une compagnie appartenant au bureau local de la sécurité.

La sous-traitance est une solution acceptable quand elle est utilisée à bon escient et encadrée de manière à permettre transparence, reddition de comptes et responsabilisation. Elle peut permettre de répondre rapidement à des besoins à court terme, d’obtenir des biens ou des services à un prix avantageux. Mais cela peut devenir difficile à justifier quand les compétences recherchées existent déjà au sein de la fonction publique.

Et inutile de dire qu’on ne peut s’en remettre qu’au marché quand il s’agit de services essentiels de première ligne. Parlez-en aux personnes ayant besoin de soins à domicile ou de longue durée et qui ont subi les affres de services déficients durant la pandémie.

Repenser notre rapport au service public devra être un chantier de réflexion de plus.

15 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 3 mars 2021 03 h 44

    Dégradation du service public

    Je suis étonné d'apprendre que le gouvernement fédéral voudrait que les citoyens puissent dès 2022 faire leur demande de passeport en ligne. De plus, c'est aberrant qu'on ait choisi IBM « pour développer en seulement trois mois une application à cet effet.»

    S'il y a un service gouvernemental qu'on devrait garder au gouvernement, c'est bien celui des passeports, pour des raisons de sécurité. D'autre part, après avoir connu l'expérience désastreuse de Phénix avec IBM, ce serait les récompenser pour ses bons et loyaux «sévices».

    Depuis une vingtaine d'années, comme le souligne Mme Cornellier, on assiste en effet à une dégradation du service public au niveau fédéral. Essayez, par exemple, de parler à quelqu'un à l'Agence de revenu du Canada : 1) vous allez vous décourager à passer à travers leur labyrinthe 2) vous allez attendre trois quarts d'heure avant qu'on vous réponde. Et pas moyen de poser une question par courriel : ils n'ont pas d'adresse.

  • André Chevalier - Abonné 3 mars 2021 05 h 03

    Décision rationnelle?

    Je ne peux m'empêcher de penser que la seule explication pour accorder de tels contrats au privé, c'est la corruption.

    • Denis Drapeau - Inscrit 3 mars 2021 08 h 53

      M. Chevalier

      Vous avez tout à fait raison. Là où il y a de généreux contrats à octroyer, il y a un risque important de corruption. On pourrait penser que cela est peu probable vu le grand nombre de soumissionnaires en jeu. C'est alors qu'il faut parler du devis sur lequel on soumissionne. Le truc c'est de le faire écrire par son "chum" soumissionnaire qui va y inclure des critères, souvent inutiles, mais que seule son entreprise est à même de rencontrer. C'est ainsi qu'on se retrouve en situation d'un monopole, de facto, et que le prix du contrat est surévalué; laissant place à un généreux pot de vin.

      Une autre technique consiste à produire un devis dont on sait qu'il ne convient pas totalement aux besoins du donneur d'ouvrage. On transfère cette information à son "chum" en lui précisant que ce contrat nécessitera de multiples extras sans appel d'offre. Comme par hasard, il sera le plus bas soumissionnaire. Sans compter que ces devis bâclés sont souvent fait involontairement par manque d'expertise interne après des années de sous-traitance et de mise à pied des experts que l'on avaient pourtant dans son personnel. Et que dire des élections municipale « clé en main ». Quelques exemples parmi tant d'autres.

      La Commission Charbonneau offrait une belle occasion d'examiner cette importante question et, à ce jour, rien n'a été fait autre que des peccadilles. Même les partis d'opposition ont vite lâché ce dossier qui les dépasse mais qui vaut portant des milliards de dollars, lesquelles manquent cruellement pour réinvestir dans nos services publics.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 3 mars 2021 09 h 36

      J'abonde dans le même sens, M. Chevalier.

      La corruption fédérale est un tabou. Pourtant, on en possède de nombreux exemples; juges de tribunaux administratifs fédéraux, fonctionnaires, sénateurs, etc.

      En plus du cas du système de paie Phoenix, pensons au registre des armes à feu. Tous deux, des contrats à IBM. Tous deux des gouffres financiers.

      Cette compagnie vit sur les 'extras'; elle fait signer des contrats pleins de trous. Mais si on veut, par exemple, que la boite de saisie du nom (prévue pour contenir des caractères alphanumériques) accepte aussi un trait-d'union, c'est un extra. On veut qu'elle accepte les apostrophes (comme dans O'Brien), c'est un autre extra. Et ainsi de suite.

      La fonction publique est celle qui recommande tel fournisseur plutôt qu'un autre. Les gouvernements passent, mais la fonction publique reste. Si on persiste à recommencer perpétuellement les mêmes erreurs, c'est parce que ça sent le poisson…

  • Richard Lupien - Abonné 3 mars 2021 07 h 53

    Moi, des fois, je commence à penser qu'un comité de citoyens responsables d'un comptoir alimentaire aurait des fois plus de jugement. Penser au bien commun d’abord et avant tout et seulement.
    Si nous accumulons toutes nos déceptions, notre confiance s'effrite. Un premier ministre Pierre–Elliott–Trudeau qui incite son chum Desmarais de mettre des familles au chômage, un général d’armée en chef du Canada et la gouverneur du Canada congédiés.....etcétéra.....etcétéra

  • Michel L’Heureux - Abonné 3 mars 2021 08 h 06

    Le Phénix renaîtra de ses cendres

    Des projets pharaoniques confiés au privé pour les mauvaises raisons. Pas très difficile de prouver que ces projets sont substentiellement plus coûteux que s’ils avaient été développés à l’interne. IBM pour ne pas la nommer n’est qu’un des quelques rares soumissionnaires pour qui sont rédigé des cahiers de charges alambiqués dont les objectifs sont modelés sur leurs compétences plutôt que sur les besoins des citoyens. Après que les règles d’acquisitions aussi coûteuse qu’inutiles aient finalement adjugées à la seule entreprise capable de gérer la conception et la réalisation d’un tel ouvrage il ne reste plus qu’aux professionnels des ministères de prier pour obtenir les informations nécessaires à l’implantation et la gestion quotidienne. Après le désastre et la dépense absurde de millions voir milliards de dollards pour ce champs de cendre le Phénix va renaître dans le prochain chantier à la gloire de nos bons politiciens.

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 mars 2021 08 h 22

    Incompréhensible

    Si le passé est garant de l'avenir, on est pas sortis du bois. Je me souviens du défunt registre des armes à feu du ministre libéral Allan Rock qui avait aussi été confié au privé, possiblement IBM, alors que la GRC avait déjà le registre des armes à autorisation restreinte et ce fut un désastre; ce qui devait coûter quelques dizaines de millions a fini par coûter plus d'un milliard de dollars puis après quelques années, vu que ça ne fonctionnait pas, on l'a confié à... la GRC.

    Puis il y a la catastrophe Phénix pour les fonctionnaires, un système d'IBM chaotique qui a coûté aux contribuables des millions de dollars et qui a causé un stress incroyable aux fonctionnaires les jours de paie. Malgré ces échecs du privé et alors que le gouvernement fédéral a la capacité interne de mener ce projet à terme, il est incompréhensible qu'on choisisse encore le privé et, surtout, IBM. La seule explication possible c'est que des politiciens veulent donner un « retour d'ascenseur » à leurs amis oligarques.

    En tant que contribuable, je suis vraiment tanné de voir les politiciens dilapider les fonds publics pour des chimères et ça ne peut pas durer éternellement. En élisant toujours les mêmes politiciens nous encourageons ce comportement; alors il faut changer et élire des gens qui ont à cœur leur pays, pas leurs poches.