L’éléphant dans la ville

Montréal, au coin de l’avenue Vincent-d’Indy et du boulevard Édouard-Montpetit, là où l’on creuse un tronçon du Réseau express métropolitain (REM), il faut avoir l’œil bien aiguisé pour pouvoir lire : « De l’université au centre-ville en 3 minutes ». Les graffitis ont depuis longtemps envahi le chantier de construction — où rien, par ailleurs, ne semble bouger. Mis à part les barbots, le chantier ressemble aujourd’hui à ce qu’il était il y a deux ans. Dans mon quartier, personne ne semble particulièrement préoccupé par la chose.

Jusqu’à maintenant, je ne m’en préoccupais guère moi-même. Je crois parler pour le commun des mortels en disant qu’il s’agit d’additionner les mots « projet majeur de transport en commun » et « Caisse de dépôt » pour se sentir rassuré. On croit dans l’un et on a suprêmement confiance dans l’autre, après tout. Mais c’était avant que ne surgisse le REM / phase II avec ses rumeurs de cicatrices permanentes, d’effondrement souterrain et d’architectes en colère. Tout à coup, les écailles nous tombent des yeux.

La phase I de ce mégaprojet est passée plutôt inaperçue, car elle concerne davantage le centre-ville et s’arrime, dans bien des cas, à des structures existantes. Mais la phase II voit proliférer de gros pylônes en béton à l’est — comme à l’ouest et sur la Rive-Sud —, annonçant un projet « qui pourrait être aussi horrible que l’autoroute Métropolitaine », selon l’expert en planification des transports Pierre Barrieau. C’est-à-dire un projet hors terre sur plusieurs kilomètres, construit à peu de distance d’édifices existants. Les conséquences pourraient être particulièrement dramatiques dans l’est de la ville, où le REM doit surplomber les rues Sherbrooke et Notre-Dame ainsi que le boulevard René-Lévesque. Vous voyez un peu la balafre sur le visage de la métropole ?

Il n’y a pas que la laideur, évidemment. Il y a les quartiers qui ne se remettent jamais de ces expropriations massives, de cette coupure en deux, comme jadis le Faubourg à m’lasse avec l’installation de Radio-Canada, Notre-Dame-de-Grâce avec l’autoroute Décarie, la Petite-Bourgogne avec la 720. Comment peut-on refaire les mêmes erreurs plus d’un demi-siècle plus tard ? C’est d’autant plus incompréhensible qu’on parle ici de transport en commun. Le projet, par définition, doit être fait pour améliorer la vie des gens, pas la détruire.

En remontant la filière, on se rend compte que l’origine du problème coïncide avec l’origine du projet. En 2015, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) décide de créer « une nouvelle filiale pour la planification, le financement, la réalisation et l’exploitation de projets majeurs d’infrastructures : CDPQ Infra ».

C’est un énorme virage pour la Caisse qui, depuis 50 ans, investit le bas de laine des Québécois dans l’immobilier et le marché bancaire. Le REM n’est donc pas le fruit d’une réflexion minutieuse des problèmes de transport de Montréal, mais le désir d’appliquer un nouveau « modèle d’affaires », beaucoup plus ambitieux que tout ce que la Caisse a connu auparavant, en créant à Montréal un projet inspiré du SkyTrain de Vancouver (1985).

Le virage n’est pas de taille seulement pour la Caisse, il l’est aussi pour le transport collectif montréalais, qui se voit soudainement sur la pente savonneuse de la privatisation. Le but ici n’étant plus de fournir le meilleur service en fonction des besoins des usagers, comme c’est le cas pour tout service public, mais de rentabiliser l’entreprise. C’est ce qui explique le refus de CDPQ Infra d’entrevoir un train souterrain plutôt qu’aérien, à la suite des critiques qui ont été récemment formulées. Ce n’est pas que le sous-sol « s’effondrerait », comme la direction du projet l’allègue — car « tout est possible », répliquent urbanistes et ingénieurs —, c’est uniquement une question de vouloir investir davantage, ou pas.

L’impératif du « modèle d’affaires » explique également l’absence de concertation entre CDPQ Infra et l’Autorité régionale de transport métropolitain, l’organisme créé en 2017 pour planifier et coordonner le transport collectif. On boude toute autre option sur la table — un tramway, par exemple, serait beaucoup mieux adapté à l’est de la ville et coûterait trois fois moins cher — parce que le REM est un projet « clé en main ». Vous voyez grand ou vous ne voyez rien.

Jamais un modèle semblable n’aurait pu être proposé en santé ou en éducation — des services publics, eux aussi — sans protestations face à un tel délestage de responsabilités gouvernementales. Or, loin de s’en mordre les doigts, les autorités, au contraire, se bombent le torse. Pour le gouvernement Couillard, le premier à avoir entériné le projet, comme pour le gouvernement Legault, c’était se targuer de s’occuper de l’environnement. Sans oublier la séduction de l’électorat. Dans le bon vieux temps, on achetait les électeurs à coups de « bouts de route » ; aujourd’hui, on offre des bouts de train. Le parcours du REM, surtout dans ses phases II et III, est en rapport direct avec l’électorat de la CAQ.

Bref, le projet du REM est urgemment à revoir et à corriger. Vivement un comité d’experts indépendants, mais aussi un débat public qui nous permettrait enfin d’y voir clair !

35 commentaires
  • Yvan Michaud - Abonné 3 mars 2021 05 h 19

    La rue Sherbrooke n'est pas le boul. René-Lévesque.

    Le parcourt prévu du projet du REM pour l'Est passe par le boul. René-Lévesque et non la rue Sherbrooke, pour ensuite emprunter la rue Notre-Dame.

    • Anne-Sophie Bally - Abonnée 3 mars 2021 09 h 32

      Le tracé du REM passe bien sur la rue Sherbrooke quand il traverse la 25 et arrive à Honoré-Beaugrand. Le train file ensuite jusqu'à Pointe-aux-Trembles sur Sherbrooke à partir de là. Un des problèmes avec le tracé actuel est que la portion de la rue Sherbrooke entre Honoré-Beaugrand et Georges-V est assez étroite et résidentielle. Le train passera donc directement sous le nez de résidents.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mars 2021 10 h 01

      Tous les projets que le gouvernement Couillard a entrepris dans le passé ont fini par devenir un cauchemar, un éléphant blanc pour les Québécois, comme l'hôpital qu'il a construit avec la corruption du bon docteur Porter. En privatisant le REM, les décisions seront motivées par le profit plutôt que par le bien du public.
      Il faut se méfier de tous projets qui envisagent la privatisation de nos instances publiques. La privatisation de l'infrastructure et le transport en commun ont été un échec épouvantable dans tous les pays du monde. Il faut se questionner sur la pertinence d’ouvrir la porte à la privatisation du transport en commun. Présentement, le projet n’est pas une bonne politique publique. Arrêtons de dorloter le capital privé.

    • Gabriel Rompré - Abonné 3 mars 2021 10 h 22

      Si je ne m'abuse il est à la hauteur de la rue Sherbrooke plus à l'est, vers PAT.

  • Jean Lacoursière - Abonné 3 mars 2021 06 h 32

    Francine Pelletier écrit :

    « Jusqu’à maintenant, je ne m’en préoccupais guère moi-même. Je crois parler pour le commun des mortels en disant qu’il s’agit d’additionner les mots "projet majeur de transport en commun" et "Caisse de dépôt" pour se sentir rassuré. »

    Çà c'est de la vigilance journalistique, madame !

    Les citoyens peuvent dormir tranquilles, des journalistes veillent au grain.

    • Isabelle Nodorakis - Abonnée 3 mars 2021 07 h 54

      Le projet aboutit sur Sherbrooke à partir de la 25.

    • France Marcotte - Abonnée 3 mars 2021 08 h 10

      Ce n'est pas parce que vous détestez Francine Pelletier que tout ce qu'elle écrit est mauvais..

    • Claude Gélinas - Abonné 3 mars 2021 09 h 09

      Commentaire inapproprié d'une personne qui cherche la bête noire au lieu de se focsliser sur le contenu du texte. L'important à retenir c'est que si rien n'est fait pour modifier le projet notamment par un train au sol ou en sous-sol au lieu de reposer sur des piliers, Montréal sera défiguré alors que l'on souhaite en faire un projet Signature.

    • Diane Charest - Abonnée 3 mars 2021 09 h 24

      Mme Pelletier méritait ce commentaire, empêtrée qu'elle était dans ses gué guerres idéologiques, qu'elle n'a pas va vu le train arriver.

      Et tout ça,pour finir par un commentaire acide sur la clientèle de la CAQ , qui ne vit pas sur l'île,elle.

    • Jean Lacoursière - Abonné 3 mars 2021 10 h 47

      Monsieur Gélinas,

      Inapproprié, mon commentaire, vraiment ?

      Madame Pelletier est journaliste. Elle enseigne le journalisme.

      Ce projet sent mauvais depuis le jour 1, J.-F. Lisée l'a bien expliqué récemment et le BAPE l'avait montré.

      Mais madame Pelletier « ne s'en préoccupait guère ». Pourquoi ? Elle entend « projet majeur de transport en commun » et « Caisse de dépôt » et s'en est trouvée rassurée.

      Franchement... .

  • Brigitte Garneau - Abonnée 3 mars 2021 07 h 46

    Plutôt insultant pour les éléphants..

    Je partage entièrement votre avis Mme Pelletier. Cependant permettez-moi de me porter à la défense de l'éléphant, cet animal si noble. En parlant du REM , j'aurais tendance à le comparer à une monstruosité bétonnée sans âme. De plus, n'oublions pas que le valeureux mammifère a beaucoup de mémoire et que même si notre devise est "Je me souviens " , l'oublie est plutôt ce qui forge la nôtre...

  • Jacques Bordeleau - Abonné 3 mars 2021 08 h 02

    Éléphant

    L'éléphant dans la ville sera un éléphant blanc, gouffre financier, balafre architecturale,, fiasco de non-rentabilite et danger public. Qui l'eût cru? N'importe qui et tout le monde. C'était à prévoir.

    Jacques Bordeleau

  • Cyril Dionne - Abonné 3 mars 2021 08 h 16

    Nous en sommes en l’ère 2021 postpandémique

    Pourquoi de l’université au centre-ville en 3 minutes? Le monde a changé au mois de mars 2020. On peut facilement communiquer à la vitesse de 0,00002 seconde entre ces deux endroits. L’attraction pour les villes a perdu son lustre avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication qui nous libèrent du va-et-vient journalier. Les gens perdent moins de temps dans les embouteillages monstres et la pollution qui en découle est rétrécit comme une peau de chagrin. Les projets majeurs de transport en commun et d'infrastructure sont peut-être une chose du passé vu la réingénérie sociale et de notre façon de travailler et de produire en 2021.

    Ici, on se concerne pour l’aspect peu attrayant d’un projet monstre qui avait peut être sa raison d’être a priori de la pandémie, mais aujourd’hui, il devient de plus en plus redondant tout comme le tramway de Québec. Si on se fie aux statistiques d’achalandage du métro et des autobus, eh bien, la panacée d’un système de transport rapide a bien perdu son lustre. Les centres-villes avec leurs tours gargantuesques risquent d’être une chose du passé ou un souvenir lointain. Les entreprises ont compris qu’ils est moins dispendieux pour eux d’avoir des gens faire du télétravail et ceci avantage aussi les travailleurs. Tous sont gagnants dans cette équation sauf pour les villes et les impôts et taxes qui en découlent et qu’ils collectent évidemment.

    En bref, le projet du REM risque d’être un éléphant blanc à la même hauteur que celui de l’aéroport Mirabel où on avait exproprié des terres agricoles pour construire cette abomination. Ah! Le fantôme de PET est encore omniprésent et qui nous hante encore. Oui, vivement un comité d’experts indépendants pour comprendre que le monde a changé en mars 2020.

    • Jean Richard - Abonné 3 mars 2021 14 h 27

      Le merveilleux monde du télétravail semble se rétrécir. Ils sont de plus en plus nombreux les gens qui en ont soupé du travail à la maison et qui rêvent de retourner travailler pour de vrai.
      Il y aura sans doute nombre de locaux vacants dans les centres-villes, mais cela aura, pendant un certain temps, un effet bénéfique en agissant sur le coût du loyer. Le milieu des affaires ne semble pas s'inquiéter des centres-villes devenus déserts. Et en dehors de certains commerçants à la vision milieu du XXe siècle, on voit avec optimisme les efforts des villes qui commencent enfin à s'attaquer (timidement dans le cas de Montréal) au fléau automobile. Il n'est probablement pas si loin le jour où les centres-villes redeviendront des lieux de convergence aussi animés qu'avant la pandémie mais surtout, avec un environnement bien différent. Il y a des professions si on peut dire qui s'accommodent très mal du travail éparpillé minant ce qui est de plus en plus la norme, le travail en équipe. L'individualisation du travail qu'entraîne le travail à la maison peut faire le bonheur de certaines entreprises du XXe siècle, mais nous sommes au XXIe. Le télétravail est un rejeton du confinement dû à la pandémie et de la suprématie automobile. Que la première prenne fin et qu'on s'affranchisse de la seconde et tout espoir est permis : la fréquentation de ses semblables sera plus recherchée que l'isolement déprimant.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 mars 2021 22 h 43

      Bon M. Richard. Le télétravail était une réalité qui prenait de plus en plus de place avant la pandémie. Les centres-villes n’auront plus le même aura qu’auparavant. Montréal va en souffrir grandement, taxes et impôts obligent. Pardieu, on peut travailler partout si on a un Internet rapide, même en Antarctique. Ce phénomène, on l’observe présentement aux États-Unis où l’état de la Californie est en train de se vider de ses cerveaux puisque tout le monde à réaliser qu’ils peuvent travailler et vivre ou bon leur semble sans être à un endroit physique précis. Les gens quittent les emplacements congestionnés tout simplement s’ils ne sont pas obligés d’y vivre. On ne parle pas d’isolement lorsqu’on est à la maison avec sa famille et assis dans un grand espace de villégiature. On ne parle pas d’isolement lorsque nous sommes connectés à une plateforme numérique pour travailler. C’est tout le contraire. De toute façon, aller visiter ces gens qui travaillent dans ces tours à Montréal et tout ce qu'ils font, c'est de fixer leur écran toute la journée.

      Bon. Vous nous parlez des voitures et de la congestion et pollution qu’ils engendrent dans les grands centres urbains. C’est vrai, mais je doute très fort que les gens vont être très chaud à l'idée d'utiliser le transport collectif suite à une pandémie. Aujourd’hui, la plupart des gens évitent ces modes de transport de peur d’être contaminés et ceci va continuer à s’accentuer. La majorité des gens, surtout ceux avec un famille, aimeraient travailler chez eux avec quelques déplacements ici et là.

      Alors pour les éléphants blancs des villes, on repassera.