Le nouveau maccarthysme

La folie croissante du code de conduite politiquement correct, temporairement en suspens durant la campagne présidentielle américaine, est revenue en force le mois dernier dans « l’affaire McNeil/New York Times », et toute personne concernée par l’avenir de la liberté de parole aux États-Unis devrait en prendre acte.

Malheureusement, la destitution du journaliste Donald McNeil Jr. — pour le crime d’avoir prononcé le mot « nigger » devant des lycéens au cours d’un voyage au Pérou commandité par le journal il y a plus d’un an — n’est pas un scandale assez glamour pour susciter l’intérêt au niveau d’un Zola persécuté pour sa défense de Dreyfus. Selon mes sources, McNeil est simplement un bon journaliste au caractère difficile (un de ses anciens collègues me l’a décrit comme un « porc-épic »). Malgré sa conduite prétendue insociable, McNeil a gagné de nombreux prix au cours de sa longue carrière, se spécialisant dernièrement dans des sujets sanitaires et scientifiques, dont les virus du sida, Zika et de la COVID-19. Invité à accompagner, en tant que guide, un groupe de jeunes durant l’été 2019, il s’est retrouvé dans une discussion au sujet de racisme présumé dans une vidéo d’étudiant. McNeil insiste sur le fait qu’il avait utilisé le « mot en n » comme information, et non pas comme injure. Les lycéens, tous blancs, n’ont apparemment pas apprécié la tournure d’esprit endurcie de McNeil. Révélée dans le Daily Beast fin janvier, la colère de certains étudiants contre McNeil pour son choix de mots ainsi que d’autres commentaires jugés insensibles a soulevé la fureur de nombreux salariés au Times, et la pression est montée jusqu’à ce que McNeil « démissionne ».

Et voilà le maccarthysme et la loi de la populace qui s’installent officiellement au journal de référence. McNeil est désormais marqué « raciste » comme McCarthy et ses alliés marquaient les « rouges », même si un grand nombre avaient renoncé à l’idéologie marxiste ou quitté le Parti communiste. Peu importe que le rédacteur en chef du Times, Dean Baquet, soit obligé de faire marche arrière sur sa sotte déclaration publique selon laquelle « nous ne tolérons pas le langage raciste, peu importe l’intention ». Après avoir réfléchi quelques jours, Baquet a avoué sa bêtise et constaté que « bien sûr, l’intention compte ». Au fait, lors de cette période de réflexion, un chroniqueur du Times, Bret Stephens, avait rédigé un papier critique de Baquet dans lequel il a remarqué que « chaque philosophie morale sérieuse… se soucie profondément de l’intention ». Pas question de publier cette idée hérétique dans le Times. Donc on peut lire la chronique de Stephens dans la presse alternative… le New York Post de Rupert Murdoch, qui l’a reçue par une fuite. Nous arrivons là au comble de l’ironie — l’ogre ploutocrate Murdoch et son journal à sensation dans le rôle de phare libéral.

L’affaire McNeil souligne un mouvement accéléré dans les médias, comme dans la société, vers une chasse aux sorcières identitaire et morale. Au lieu de communistes, on cherche des racistes et des prédateurs sexuels. Rien ne prouve que McNeil soit « raciste », mais l’accusation lui collera à la peau longtemps, et il aura du mal à trouver un nouvel emploi, comme les scénaristes gauchistes des années 1950 à Hollywood qui se sont retrouvés sur une « liste noire ». Être dénoncé par de jeunes étudiants rappelle également la chine maoïste, avec ses gardes rouges fanatiques qui ont martyrisé leurs aînés insuffisamment révolutionnaires. Pire est la pathétique « confession », très Moscou années 1930, de McNeil. Je cite en partie : «… Pour comprendre ce qui était dans la vidéo, j’ai… employé l’injure elle-même. Je n’aurais pas dû faire ça. Au départ, j’ai pensé que le contexte dans lequel j’ai employé ce vilain mot pouvait être justifié… Le fait que j’ai même pensé que je pouvais le justifier a été la preuve d’un mauvais jugement extraordinaire. » Vraiment ? Le Times a publié le « mot en n » 247 fois depuis 2000.

On ne vit pas, évidemment, un nouveau stalinisme. Toutefois, la revendication de « justice raciale » et de parité, normalement saine, a été tordue par les appels incessants à la « diversité », mot aujourd’hui vidé de sens. Est-ce qu’établir des quotas pour tel et tel nombre de Noirs, de Latinos, d’Asiatiques et de femmes en soi va améliorer le piètre état du journalisme américain ? Est-ce qu’un excellent journaliste blanc et mâle mérite d’être sacrifié pour faire avancer les minorités ? Alors que les médias traditionnels se bousculent pour augmenter leur « diversité », notre industrie chute dramatiquement face au vrai danger — le vol massif par les GAFAM de notre contenu et des recettes publicitaires.

Le contexte sous-jacent de cette crise est la timidité et le conformisme historique de notre culture intellectuelle. À l’heure actuelle, ce qui manque dans les médias, c’est la diversité de points de vue. Tocqueville l’avait remarqué lors de sa tournée aux États-Unis en 1831-1832 : « En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours… Il cède, il plie enfin sous l’effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s’il éprouvait des remords d’avoir dit vrai. »

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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