La toilette bleue

Les conservateurs nous avaient habitués à la publicité négative inspirée des États-Unis. Il ne manquait que l’humour de taverne.

Dans une vidéo tournée durant la campagne à la chefferie, Erin O’Toole semblait se trouver très drôle de vouloir forcer Justin Trudeau à déménager de son bureau sur la colline Parlementaire à la toilette chimique qui se trouve à proximité. Les militants conservateurs l’ont peut-être trouvée bien bonne, mais d’autres risquent plutôt d’y voir un manque de classe affligeant.

Ce n’est sans doute pas la fin du monde, mais si le chef conservateur est incapable de comprendre lui-même que ce genre de niaiserie le dessert, quelqu’un dans son entourage aurait dû l’inviter à plus de dignité, sachant que ses adversaires se feraient un plaisir de lui remettre sous le nez. Malgré ses défauts, M. Trudeau occupe un poste, auquel M. O’Toole lui-même aspire, qui commande un minimum de respect.

Six mois après sa victoire surprise sur Peter MacKay, qui aurait cru que M. O’Toole serait encore moins populaire que le très inconstant Andrew Scheer ? Au train où vont les choses, M. Trudeau risque d’être réélu moins en raison de son bilan durant la pandémie, au mieux passable, que faute d’une autre option acceptable.

Ce n’est un secret pour personne que François Legault souhaite un changement de gouvernement à Ottawa. En matière de relations fédérales-provinciales, la conception du fédéralisme des conservateurs correspond bien mieux à la vision autonomiste de la CAQ, même si l’exemple de Stephen Harper démontre qu’il ne faut pas prendre les promesses de renouvellement pour argent comptant, mais personne ne veut d’un malotru la tête du pays.

Pire encore, M. O’Toole ne semble pas être en mesure de mater l’aile radicale de son parti. Il a voulu faire un exemple en expulsant le député Derek Sloane, coupable d’avoir accepté un don d’un suprémaciste blanc, et en retirant son poste de porte-parole en matière de finances à l’abrasif Pierre Poilievre, mais cela a plutôt eu pour effet de nourrir la fronde.

Le chef conservateur a beau assurer qu’il défendra le droit à l’avortement et le mariage gai, savoir que certains de ses députés continueront de s’y opposer quand leur parti sera au pouvoir n’a rien de rassurant. Déjà, ils ne se gênent pas pour publier leurs propres déclarations quand ils jugent que celles de M. O’Toole, soupçonné de pensées révisionnistes, ne reflètent pas leur point de vue.

Pendant quatre ans, bien des Canadiens ont assisté avec effarement aux dérives du gouvernement Trump et constatent que le président sortant a semé des graines qui vont empoisonner la société américaine pendant longtemps. Aux yeux de beaucoup, les libéraux, si imparfaits qu’ils soient, constituent un rempart qui les protégera contre ce virus.

Après l’inquiétude des dernières semaines, l’arrivée en masse des vaccins constitue assurément un soulagement pour Justin Trudeau. À partir de maintenant, les projecteurs se tourneront vers les provinces, qui seront tenues responsables des éventuels ratés dans la campagne de vaccination.

La perspective de retrouver une vie plus normale cet été mettrait sans doute les électeurs dans de meilleures dispositions, mais cela n’avancera pas M. Trudeau à grand-chose de déclencher une élection au printemps si c’est pour se retrouver de nouveau à la tête d’un gouvernement minoritaire.

Pour l’heure, une majorité parlementaire est loin d’être assurée. La plus récente agrégation des sondages disponibles effectuée par CBC, qui date du 22 février, accordait une avance de 4,8 points au PLC dans l’ensemble du pays, ce qui lui assurerait la victoire, mais estimait à seulement 41 % ses chances d’obtenir une majorité à la Chambre des communes.

Au Québec, un sondage Crop effectué entre le 17 et le 22 février accordait 33 % des intentions de vote au PLC, 20 % au Bloc québécois, 13 % au PC et 10 % au NPD. Si l’estimation du vote libéral est la même dans l’agrégation de CBC et dans le CROP, ce dernier accorde 8,7 % de moins au Bloc et 5,2 % au PC, ce qui semble pour le moins étonnant, voire douteux.

Reporter l’élection à l’automne n’est pas sans risque non plus. Si les peuples ont le réflexe de s’unir autour de leur gouvernement en temps de crise, l’histoire démontre qu’il n’est pas toujours payé de reconnaissance une fois qu’elle est passée et que les secours reçus se sont transformés en dettes.

La pandémie a empêché Erin O’Toole d’exposer sa vision de l’avenir du Canada, si tant est qu’il en ait une. Depuis qu’il est devenu chef, son parcours s’apparente à un véritable chemin de croix. Seuls les impairs des conservateurs ont retenu l’attention. Les attentes à son endroit sont maintenant si basses qu’il pourrait surprendre.

P. S. Cette chronique fera relâche la semaine prochaine.

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