Sourire un peu, malgré tout

Tout le monde en éducation ou presque — enseignants, élèves, professeurs, étudiants, professionnels — est en ce moment à bout de souffle et la semaine de relâche qui commence est plus que bienvenue pour refaire ses forces.

On fera, le moment venu, sur tous les plans où il le faudra, le bilan des dommages causés par la pandémie. Puis on cherchera, très sérieusement je l’espère, des moyens de corriger tous ces maux qu’on aura identifiés, en matière notamment de retards scolaires, de décrochage et de troubles psychologiques.

En attendant, je profite de cette pause pour essayer de vous faire sourire un peu avec des écrivains qui parlent d’éducation. Procédons par ordre chronologique.

Rabelais et les pédagogues

Le géant Gargantua est confié par son père Grandgousier à Maître Thubal Holoferne, pédagogue à l’ancienne manière, que Rabelais veut combattre.

Rabelais grossit (c’est facile avec un géant !) les traits d’une absurde éducation, qui se veut la caricature de celle qui a cours : elle est artificielle, en reste aux mots, surcharge inutilement la mémoire, ne fait appel ni au jugement ni à l’intelligence, épuise les forces de l’élève en le rivant à des lectures insipides et à des exercices scolaires idiots. Gargantua met par exemple des années à apprendre son alphabet, qu’il peut réciter… à l’envers.

Sur le conseil d’un ami, le père met Gargantua en présence d’un jeune homme de 12 ans, Eudémon, élevé selon les nouvelles méthodes. C’est le moment de la confrontation des résultats de l’ancienne manière et de la nouvelle. Au discours que prononce Eudémon, qui doit être suivi du sien, Gargantua ne sait que répondre ; pire, il se met « à pleurer comme une vache » et il n’est pas plus possible d’en tirer une parole… « qu’un pet d’un âne mort ». C’est dans le texte !

La décision de Grandgousier est prise : Gargantua sera confié au pédagogue d’Eudémon.

Rabelais est aussi l’auteur de la maxime bien connue : « Ignorance est mère de tous les maux. »

Montaigne et les pédants

Montaigne a écrit dans ses Essais un des plus célèbres textes de toute l’histoire de la pédagogie : De l’institution des enfants.

On sait moins qu’il le fait précéder d’un texte, très drôle et tragique à la fois, qui porte sur les pédants, ces gens qui se croient savants sans l’être, victimes d’une éducation déplorable.

Il raconte alors cette scène : « J’ai vu chez moi un mien ami, par manière de passe-temps, ayant affaire à un de [ces pédants], contrefaire un jargon de galimatias, propos sans suite, tissu de pièces rapportées, sauf qu’il était souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à débattre, pensant toujours répondre aux objections qu’on lui faisait. »

Ça donne des idées…

Pour la nouvelle éducation qu’il prône, Montaigne demande, la phrase est restée célèbre, de choisir « un [enseignant] qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît tous les deux. »

Russell et les complotistes

On ne le sait pas toujours, mais il y a de nombreux traits d’humour chez le philosophe et mathématicien Bertrand Russel. Il a souvent eu affaire à des gens qu’on appellerait aujourd’hui des complotistes et il a suggéré une manière de (ne pas) discuter avec eux : faire mine d’accorder la thèse avancée, mais en y apportant une modification, une nuance, que l’intéressé trouvera inacceptable.

Supposons un complotiste qui vous dit : « Comme tous les habitants de ce pays, vous commettez sans doute la grossière erreur de penser que les Anglais sont les Dix Tribus perdues. Mais cela n’est pas vrai. Nous sommes seulement les Tribus d’Éphraïm et de Manassé ». Russell lui répondra : « Je pense que vous commettez une légère erreur. Je pense que les Anglais descendent d’Éphraïm et les Écossais de Manassé. » À partir de là, un échange amusant mais sans issue devient possible.

Russell a aussi écrit : « Les êtres humains naissent ignorants, pas idiots. C’est l’éducation qui les rend ainsi. » Montaigne et lui devraient bien s’entendre…

Wittgenstein et pi

Celui qui fut l’élève de Russell contait, avec délice, dit-on, cette blague :

Un mathématicien rencontre un collègue à bout de souffle qui récite :… 9, 5, 1, 4, 1, 3. Ouf !

Il lui dit : « Tu as l’air épuisé. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Je viens de finir de réciter pi à l’envers… »

Pagnol et la lecture

Marcel Pagnol a appris très tôt à lire et d’une manière qui fait sourire. Pour aller faire ses courses, sa mère le déposait au fond de la classe de son instituteur de mari. Un jour, l’enfant, d’ordinaire silencieux, lance à voix haute :

« Maman ne m’a pas puni ! Tu n’as pas bien écrit ! »

Son père s’avance vers lui, stupéfait, et lui demande qui lui a dit qu’on l’avait puni. C’est écrit, répond le petit. Et en effet, le père avait écrit au tableau : « La maman a puni son petit garçon qui n’était pas sage. »

« Est-ce que tu sais lire ? demande-t-il.

— Oui, répond l’enfant

Le père dirige sa baguette vers le tableau.

  Eh bien, lis ! »

Pagnol lit la phrase à haute voix. Le père prend un abécédaire, et le fils lit sans difficulté plusieurs pages…

Pagnol pensera que son père a, ce jour-là, connu la plus grande joie de sa vie.

Bonne semaine de relâche. Bonnes lectures.

2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 27 février 2021 04 h 32

    Pagnol et la lecture...

    Voici deux phrases «vraies» (véridiques, etc.).
    «Les morts des batailles perdues sont la raison d’espérer des vaincus.» et «Les morts des batailles perdues sont la raison de vivre des vaincus». Les deux phrases sont «le fruit» d'une seule et même personne, mais dites par 2 personnes différentes en des temps différents. L'une, l'a été à la télé par l'auteur (in archives d'une société hexagonale), l'autre dans un «film» par une actrice (in archives d'une société hexagonale), mais censurée à l'époque, ladite ayant été remise dans la «trame» dudit pour fins d'h(H)istoire (!). La question qui tue. Si les deux phrases sont «vraies» (elles le sont), laquelle est la «vraie»? Énigmatique Pagnol!? ?! (!) Mouarf!

    JHS Baril

  • Marc Therrien - Abonné 27 février 2021 11 h 38

    Le canard-lapin de Wittgenstein


    Parlant de Wittgenstein, je rapporte cette anecdote tirée d’un de vos propres livres, c’est-à-dire « L’arche de Socrate. Petit bestiaire de philosophie ». Au chapitre 4, Le canard-lapin de Wittgenstein (pour mieux voir de quoi il s’agit, le lecteur n’a qu’à « googler » canard-lapin) :

    « Une fois les lumières éteintes, le professeur alluma le projecteur et l’image suivante apparût à l’écran (celle du canard-lapin) :

    - Nous avons montré cette image à des enfants nord-américains durant la période de Pâques, expliqua le professeur, et en grande majorité ils y ont vu un lapin. Nous l’avons ensuite montrée, toujours à des enfants nord-américains, mais cette fois à l’automne : en grande majorité, ils y ont vu un canard. Un étudiant du Nunavut récemment arrivé leva la main :
    - Je vois bien le canard. Mais qu’est-ce qu’un lapin et où est-il donc? »

    En ouverture de ce chapitre, une citation de Jonathan Swift : « La vision est l’art de voir les choses invisibles ».

    Marc Therrien