Le silence est-il d’or?

Dès son audition devant le Sénat, le nouveau secrétaire d’État, Anthony Blinken, a choisi de marcher dans les pas de son prédécesseur : il a rapidement confirmé la déclaration faite à la veille de son départ par Mike Pompeo, qualifiant les exactions chinoises contre la minorité ouïgoure du Xinjiang de génocide. Le terme est fort. Et ses détracteurs ont eu tôt fait de dire que dans le domaine de la diplomatie, parfois, le silence est d’or.

En effet, certains estiment que la relance économique passe par Pékin : les possibilités de croissance que représente la Chine devraient donc supplanter les considérations éthiques. D’autres, comme le professeur Kontorovich, de la George Mason University, considèrent qu’il y a une grande hypocrisie à continuer de commercer avec un pays que l’on dénonce. Ces discours ont trouvé écho, le 13 février, dans The Economist, où un éditorial affirme qu’il vaudrait mieux s’abstenir d’user du terme génocide en l’absence de massacres et arguant de la vacuité d’une convention internationale vieille de 70 ans.

Il y a 27 ans, ces termes auraient été utiles au président Clinton, quand le général Dallaire s’époumonait depuis le Rwanda pour tenter de contourner l’obstruction systématique des Nations unies à New York. Dans son ouvrage A Problem from Hell, Samantha Power explique d’ailleurs les circonlocutions rhétoriques du gouvernement Clinton pour justifier son silence — après le fiasco somalien, il n’y avait aux États-Unis aucun appétit pour une « autre aventure humanitaire ». Il aura fallu 800 000 morts et la fin des massacres pour que l’ampleur du crime soit reconnue à Washington.

Il est évidemment difficile de qualifier une situation « en cours » de génocide. Pourtant la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide précise ce qui le distingue d’un massacre : « l’intention de détruire partiellement ou totalement une nation, une ethnie, un groupe racial ou religieux ». Et cette destruction revêt, poursuit la convention, bien des formes : la commission d’un génocide s’opère graduellement, explique le renommé professeur Stanton, de manière prévisible. Or, ce déroulement qui n’est pas inexorable peut être enrayé : Dallaire, après avoir réclamé à grands cris le droit de saisir les caches d’armes ou de couper le micro de la radio télévision des Mille Collines, se demandera toujours s’il aurait pu modifier le cours des choses, s’il en avait eu l’autorisation.

Sauf que. Au-delà d’images fortes comme la saisie en juillet dernier, d’une cargaison de produits à base de cheveux humains apparemment conditionnés dans les camps de travail du Xinjiang, le faisceau de preuves — confirmé par des documents officiels montrant l’intention derrière les actes — est là. Par-delà la surveillance massive et invasive (le gouvernement chinois collectant empreintes vocales et ADN des membres de cette minorité), outre le placement des enfants ouïgours en pensionnat, Human Rights Watch a recensé des pratiques de détention arbitraires massives, de torture et des camps de travail forcé. L’anthropologue Adrian Zenz a établi, sur la base de documents préfectoraux, l’existence d’une politique visant spécifiquement les femmes : campagnes d’avortement, de stérilisation et de contraception forcées au point de faire chuter de façon draconienne le taux de natalité ouïgour. Le professeur Sean Roberts a documenté l’effacement systématique de la présence de cette minorité musulmane turcophone avec la destruction des lieux de pèlerinage, des mosquées, l’éradication de la langue tandis que le professeur du US Army War College Azeem Ibrahim confirme qu’il y a, dans les documents du PCC, l’intention d’éradiquer une identité minoritaire. Éléments qui entrent, selon l’historien de la région, James Millward, dans la définition de la commission d’un génocide de la convention de 1948. Une prise de conscience que des institutions comme le Montreal Institute for Genocide and Human Rights Studies (MIGS) de l’Université de Concordia s’efforcent, non sans mal, de favoriser.

Pour autant, les vents contraires sont forts. D’un côté, la Chine, explique la docteure Smith Finley dans le Journal of Genocide Research, craint cette précarité interne (son voisin, l’URSS, a volé en éclats en quelques mois à la fin de la guerre froide) alors qu’elle lie la réussite de la nouvelle route de la soie à la stabilité de la région. De l’autre, nombre d’États et d’entreprises hésitent à tenir tête à la Chine sur ce sujet, craignant des sanctions — parmi lesquelles, terrible, figure l’incarcération des deux Michael.

Il reste que, très souvent, la frilosité est avant tout économique. Le cas récent de l’Australie frappée par des barrières tarifaires sur ses céréales, vin et bœuf en raison de ses prises de position sur Hong Kong, Taiwan et, désormais, le Xinjiang, en attesterait. Pourtant, des chercheurs comme Luke Patey, du Danish Institute for International Studies, relativisent ces craintes : la peur des sanctions chinoises serait disproportionnée, car leurs répercussions chiffrées sont, au final, bien moins dramatiques que ne le laisse entendre la mise en scène de Pékin.

Ainsi, la posture du gouvernement Biden serait bien moins téméraire et coûteuse qu’il n’y paraît. D’autant que la vision de Blinken va au-delà de la seule dimension éthique de la question ouïgoure et du rapport de forces économique à court terme. Pour lui, abdiquer la responsabilité de protéger, renoncer à défendre l’État de droit international — même s’il est plus que jamais évanescent —, se désengager du système de coopération, revient à admettre que les normes puissent être définies par d’autres. Si les États-Unis ont bien peu de leçons à donner dans le domaine de la coercition militaire et économique, il demeure que ce qui définit la stabilité internationale pour les États-Unis — et par extension le bloc occidental — n’est pas forcément ce qui convient à Pékin. En d’autres termes, céder sur le Xinjiang signalerait un renoncement plus grand, avec des conséquences durables sur un équilibre global qui favorise encore les États-Unis. Ce n’est donc pas un hasard si William Burns, futur directeur de la CIA, a, devant le Sénat ce 24 février, affirmé que la plus grande menace extérieure pour le pays était la Chine…

15 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 27 février 2021 07 h 22

    Posture, probablement

    Burns a souligné qu'il ne s'agit plus de la rivalité de la guerre froide avec une Russie déclinante, selon ses termes, mais d'une lutte de longue haleine avec un adversaire «extraordinairement ambitieux dans les domaines technologiques et économiques».
    Là est la question, dirait Hamlet. Le sort des Ouïghours ou des Kurdes importe peu; c’est une poignée dans la rivalité économique et technologique avec les USA. La Russie est déclinante mais les USA tiennent à annuler le pipeline gazier Nord Stream 2 vers l’Allemagne. Notre GNL devait être l’alternative américaine.

    La Chine exerce son pouvoir sur sa «cour arrière», l’Asie du sud-est, comme les USA exercent leur pouvoir sur le Canada (l'affaire Meng) et l’Amérique du sud. La taïwanaise Petragon, issue d’ASUS, a fait fabriquer en Chine ses composantes, entre autres pour l’hypocrite Apple. C’est tout dire. «The battle for China’s backyard» The Economist, 21 février.

    C’est le républicain Nixon qui a lancé l’ère de la délocalisation vers la Chine dont les corporations américaines ont grassement profité. Sa croissance et son expansion était donc plus prévisible que la pandémie. Le monde est multipolaire depuis des décennies. Il s’agit probablement de compter des points diplomatiques. L’administration tonitruante qui a précédé a coulé le PTP qui visait à isoler la Chine et elle n’a pas empêché la Chine de s’implanter en Afrique et en Amérique du sud. Du point de vue social, elle a laissé mourir un demi-million de ses citoyens et la menace de l’instauration d’une monarchie(!) plane toujours sur les USA. Sa posture de parangon de la vertu en est d’autant affaiblie.

  • Michel Duval - Abonné 27 février 2021 07 h 24

    De certains génocides

    Il n'y a pas de doute que la Chine, comme elle l'a fait au Tibet, maltraite sévèrement ses minorités et que nous devons la presser de respecter le droit international. Dans ce ca précis, et vous le démontrez très bien, nous montons gaiement au créneau pour plusieurs raisons politiques et économiques tant nous dépendons de la politique étrangère et du commerce des États-Unis. Nous tenons un langage vertueux et le parlement entier vibre d'indignation. Bien sûr personne ne songerait à qualifier plus de soixante-dix ans de purification ethnique, d'expulsions, d'enfermement de communautés entières entre murs et miradors, de destruction de demeures familiales, d'expropriations, de meutres et d'un strict apartheid comme un génocide, même culturel, quand il s'agit de la Palestine. C'est que, voyez-vous, Israël contrairement à la Chine est de nos amis et de bon commerce - d'autant que nous ne voudrions surtout pas déplaire aux USA dans ce dossier. Voilà sans doute pourquoi au Canada on analyse tant la politique intérieure et étrangère des États-Unis sans trop considérer sur le fond et la forme l'intérêt canadien, en effet où le trouver?

  • Pierre Rousseau - Abonné 27 février 2021 07 h 59

    Les États-Unis et le droit international

    D'abord, la définition du crime de génocide de la convention de 1948 n'a rien d'obsolète et s'applique fort bien aujourd'hui. Dans tout crime il y a 2 éléments: le geste commis et l'intention derrière ce geste. Pour prouver le crime de génocide il faut d'abord prouver qu'un des 5 éléments de la convetion a été commis ET avec l'intention de faire disparaître un peuple, un groupe ethnique. La Chine ne se cache pas d'avoir l'intention de faire disparaître l'ethnie ouïghoure pour en faire de bons Chinois han, dans l'intérêt du plus grand nombre. Donc, parler de génocide est légalement tout à fait pertinent.

    Par contre, les États-Unis appliquent le droit international de manière sélective, quand ça fait leur affaire. Les crimes de guerre et contre l'humanité sont aussi proscrits en droit international et il incombe au Tribunal pénal international (TPI) de l'appliquer. Or, les ÉU ont toujours refusé de ratifier le traité de Rome qui a établi le TPI et refusent de voir ses militaires soumis au droit international car il est acquis que pendant les invasions en Afghanistan et en Irak, des militaires américains auraient probablement commis de tels crimes. Cela rend la dénonciation des ÉU un peu moins percutante...

  • Michel Lebel - Abonné 27 février 2021 09 h 31

    Ses intérêts avant tout!

    Tout État défend d'abord ses intérêts. La défense des droits de la personne vient bien après. Le jour n'est pas encore venu pour que la personne soit en premier. Rome ne s'est pas bâti en un jour!

    M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2021 09 h 53

    Le silence des agneaux démocrates

    Les gouvernements américains de l’establishment démocrate sont toujours les pires lorsqu’ils arrivent au pouvoir. Ils se comportent toujours comme des désaxés tout en revêtant un habit de puriste. La liste est longue en commençant par John F. Kennedy.

    Avec Joe Biden comme président, en pleine pandémie où on enregistre entre 4 000 et 5 000 décès par jour et plus de 60 000 contaminations, le plus haut total dans le monde et de loin même si le virus retourne en dormance présentement se préparant pour la 3e vague, mutations obligent, eh bien, il trouve le temps de renouveler les bonnes vieilles guerres d’empire au Moyen-Orient. Bien oui, des frappes en Syrie avec une escalade des opérations militaires qui suivront. En plus, on continu à maintenir plus de 40 000 soldats américains en Allemagne et 50 000 au Japon et ils vont augmenter leur présence en Afghanistan. Donald Trump voulait rapatrier tous ces soldats à la maison. Misère.

    En plus, si ce n’était pas assez, les puristes du parti démocrate n’ont pas condamné le prince saoudien, Mohammed bin Salman qui a fait assassiné le journaliste Jamal Khashoggi. Lorsqu’ils ont eu le rapport entre les mains, c’était le « business as usual » avec l’Arabie saoudite. Ils beaucoup de « guns » à leur vendre. Quels hypocrites.

    Maintenant, c’est le génocide de la minorité ouïgoure qui passe sous le radar américain et leur silence est tonitruant. Bien oui, la relance économique américaine est supposée passer par l’Empire du Milieu. Misère, ils n’ont rien appris depuis quatre ans lorsque Barack Obama était au pouvoir. Ils vont envoyer leur équipe olympique aux jeux de Pékin pour montrer leur bonne volonté envers l’empire qui est devenu le plus machiavélique de la planète. Comme êtres invertébrés, il n’y a pas meilleur et ils s’alignent évidemment avec la position de Justin Trudeau envers l’empire du mal.

    « Ben » oui, Donald était bien plus pire. Vraiment?