Des délices de la conversation

La distance ne fait pas mal qu’aux postillons. La conversation a perdu de sa fluidité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La distance ne fait pas mal qu’aux postillons. La conversation a perdu de sa fluidité.

Si j’aime la conversation ? Je l’estime tellement qu’elle devrait être enseignée très tôt. Pour le simple plaisir, comme les philosophes prisaient la dialectique, cet art de discuter, j’adore m’y attarder avec le thé vert du matin, débattre de tout et de rien sur l’oreiller, en découdre mollement avec mon Français favori sur des sujets que nous défendons par défi davantage que par conviction. Se narguer verbalement est un art et je pourrais réécouter la tirade du nez de Cyrano ad nauseam tant elle clôt magistralement une discussion qui n’eut jamais lieu, du reste.

Je dois beaucoup à la France dans l’art de brandir le fleuret verbal. Et à mon grand-père Alban, maître en badinage, qui m’a initiée très jeune à la manière de lier conversation avec des étrangers, comme si nous nous retrouvions après une courte séparation. Cette façon plutôt bon enfant de briser la glace pour entamer le dialogue m’a servie dans mon métier, avec les plus timides comme avec les plus perchés.

Depuis un an, avouons-le, la conversation a pris du plomb, comme l’eau dans les abreuvoirs d’école. Derrière un masque ou un plexiglas, à deux mètres ou en Zoom, la fluidité des échanges peine à traverser le quatrième mur, celui du théâtre. La distance ne fait pas mal qu’aux postillons. Les repas entre amis nous manquent tous ; ces échanges fleuris ou plus tanniques, ces échappées de la domesticité routinière, ces envolées de l’esprit où la taquinerie l’emporte sur la raillerie, où la blague et le bon mot terrassent l’anecdotique et le « passe-moi le beurre ». Et où le philosophique se taille parfois un passage dans la paroi du commentaire trop campé ou sérieux.

Me manquent aussi ces conversations entre inconnus, petits hommages courtois à la vie en société, entre deux portes d’ascenseur, sur le trottoir, dans les commerces, au hasard des rencontres. Me manque la sève de ces parenthèses badines et parfois profondes qui requinquent et donnent le sentiment d’appartenir à une communauté, une humanité.

Un art littéraire

On pourrait penser que la conversation s’évapore et que les écrits restent, que ce babil inutile est une perte de temps pour poseurs. Alors que la littérature, elle, imbibe nos esprits assoiffés d’idées. Ce serait se tromper sur les origines très littéraires de la conversation de salon. J’ai plongé dans 58 pages (plus 32 pages d’index, si intérêt) sur le sujet à l’entrée « Art de la conversation » dans Wikipédia. Passionnant cours d’histoire sur ce qui n’existe plus, selon les experts du discours, faute de temps, de culture générale (?), et en partie à cause des écrans.

La grâce en s’exprimant vaut mieux que ce qu’on dit

 

Cet art littéraire révolu et très français aurait connu son apogée de la mort de Richelieu (1643) jusqu’à la Révolution (1789). Les Salons tenus par des femmes de lettres en marquèrent le temps fort, mais ce qui frappe, c’est la dimension esthétique et hédoniste de cette pavane des beaux quartiers. « Hommes et dames badinent en promenade ou dans les salons, échangent des flatteries, des pointes, dans la recherche d’un plaisir réciproque, se défiant de la rhétorique du débat. »

La cour n’est pas étrangère à l’exercice de délassement et ces chefs-d’œuvre éphémères laissent peu de traces, sauf pour quelques pièces de Molière, dont ses célèbres Précieuses.

Madame de Staël, philosophe de Salons, enfanta d’une évidence qu’approuverait le fou du roi Dany Turcotte : La gloire est le deuil éclatant du bonheur. Elle prétendait aussi que la conversation « est un exercice dangereux, mais piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets ». Le trait d’esprit y est très prisé, mais la pédanterie, non.

On butine de fleur en fleur, mais le sujet des sujets demeure l’amour et le mariage. On pouvait même poser des questions épineuses comme « La beauté est-elle nécessaire pour faire naître l’amour ? » ou « Le mariage est-il compatible avec l’amour ? »

On peut l’affirmer avec impertinence, les Français sont presque seuls capables de ce genre d’entretien

 

De ces échanges de bon goût, l’honnêteté et l’élégance accompagnent la création poétique. Mais il n’y a qu’à réécouter le film Le souper d’Édouard Molinaro (gratuit sur YouTube) pour se rappeler que la conversation — ici entre Talleyrand et Fouché en 1815 — peut également servir d’arme politique entre deux bouchées d’asperges en petits pois préparées par Carême. Mensonges et vérités se livrent ici une chaude lutte.

Le chevalier de Méré mentionne dans L’art de la conversation (1677) : « La vérité a toujours ce je-ne-sais-quoi de sérieux qui ne divertit pas tant que le mensonge. »

De l’écoute à la réplique chantée

Reste que dans l’art de la conversation, il faut de l’écoute. Et tenter de ne pas préparer la riposte trop rapidement. Je plaide coupable, j’ai trop de répartie, sauf chez mon hygiéniste dentaire. Avec mon (vieil) ami français, Philippe, nous nous amusons régulièrement à ponctuer nos échanges de répliques chantées, piquées dans le répertoire de la chanson à textes. On se la joue Parapluies de Cherbourg.

Nous pouvons passer des heures au téléphone sans voir le temps filer. Il me chante « Elle avait peu d’avantaaaaages » et je réplique « Quelle a-va-nie. Avanie et framboises sont les mamelles du destin ! ». Ou alors mon vieil ami me donne du « Si tu t’imagines, fillette, fillette », et je rétorque « Qu’ça va, qu’ça va, qu’ça, va durer toujours. Ce que tu te go ures. Fillette, fillette, ce que tu te goures. » La pandémie, c’est comme l’amour, ça ne dure pas toujours.

La conversation chantée nécessite un sens du jeu qui le dispute à la clémence. C’est aussi un excellent exercice pour déjouer l’alzheimer. Comme Bourvil, Philippe me fredonne candidement « Non, je ne me souviens plus du nom du bal perdu », et j’enchaîne avec « Ce dont je me souviens, c’est de ces amoureux qui ne regardaient rien autour d’eux. »

Une amitié qui perdure depuis 30 ans survit à la mémoire. Ce qu’on s’en pardonne, des fausses notes. L’humour nous sauve et le ridicule de la vie aussi. « Hé ! Blanchette ! Ferland chantait : “Mes amis t’aiment / Et moi j’t’adore / Les années filent / C’est l’an deux mille.” »

C’est toujours sa façon de me dire que la conversation est terminée.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette  

Joblog

Aimé le petit livre de conversation avec Hubert Reeves, Parmi des millions, illustré par Pascal Lemaître. L’astrophysicien québécois répond à des questions simples comme « Nous sommes très puissants. Mais sommes-nous si formidables ? » (Réponse : l’espèce la plus menacée, aujourd’hui, c’est nous), ou « La nature n’a-t-elle pas de morale ? » (Réponse : elle est ce qu’elle est. Elle n’a pas de morale). Les réponses sont beaucoup plus longues et invitent à réfléchir et à discuter sur notre place dans la biodiversité. Une question chaque soir avec les enfants durant la relâche ? 

Adoré le film Captain Fantastic avec l’excellent comédien Viggo Mortensen dans le rôle d’un père qui vit avec ses six enfants selon un modèle parental idéalisé en marge de la société de consommation américaine. En bloc : l’école à la maison et celle de la nature, Noam Chomsky plutôt que le père Noël, l’espéranto comme langue seconde et la vérité plutôt que les mensonges. Film familial idéal pour la relâche et parfait pour amorcer la conversation. Les enfants sont craquants. Pour tout dire, je compte le revoir avec mon ado malgré le titre nul. (Netflix) 

Pris une semaine de relâche pour converser avec mon ado, avec certains auteurs, et pour faire du treehugging (câlins pandémiques). De retour le 12 mars.

Vous

Merci pour vos lettres reçues comme une liesse depuis vendredi dernier. Vous m’avez fait du bien. J’en publie une, qui me semble résumer un peu l’idée générale, pénétrer d’autres univers.

« Si le doute ronge l’esprit, la certitude l’aveugle. Face aux gazouillis qui favorisent la “tyrannie de l’offense” et les discours victimaires, que devient la parole dans ce jeu de miroir aux alouettes ?

« Chaque vendredi, je me plonge volontiers dans votre Zeitgeist, pour le plaisir des mots et des idées, à la découverte de votre rapport au monde et de celui des personnes que vous faites parler. La parole nous permet de résonner, au sens d’écho que Lacan lui prête, et de partager une même humanité.

« Dans le contexte actuel d’une immense solitude pandémique, de rectitude politique et de censure qui émergent dans l’espace public, votre écriture percute nos bulles individuelles et les fait vibrer comme des ronds dans l’eau. Mieux, comme des gouttes de mercure au contact les unes avec les autres. La liberté d’expression est davantage une responsabilité qu’un droit acquis. L’aseptiser pour éviter qu’elle éveille ou révèle chez l’autre sa part de vulnérabilité serait nier que c’est par là que pénètre la lumière (Cohen).

« L’altérité respectueuse permet d’exposer nos propres failles afin de résonner ensemble, chacun avec sa conscience singulière d’être (unique) au monde, chacune liée à autrui dans sa solitude profonde, là où l’aventure spirituelle commence.

« Ainsi, la parole authentique devient-elle une caisse de résonance pour se reconnaître comme partie intégrante du Vivant qui nous habite et contribue à notre évolution et à notre accomplissement. »

Robert

6 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 février 2021 08 h 10

    Jaser en marchant et marcher en jasant

    Saint-Exupéry disait quelque chose comme : «Aimer ce n'est pas djuste se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction.»... en marchant peut-être?
    À regarder dans la même direction, ça ne veut pas nécessairement dire avoir la même opinion ou point de vue.
    Car «du choc des idées jaillit la lumière.»
    Et quand ça craque : «That's where the light gets in.» Cohen

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 février 2021 09 h 55

      Pas mal Spécial...: J'ai lu «Robert dans Vous» après avoir écrit et envoyé ce qui précède.

  • André Cantin - Abonné 26 février 2021 09 h 42

    Deux suggestions

    Autre film pertinent, Le ridicule, de Patrice Leconte, où la conversation, notamment à table, devient le bras droit de la méchanceté.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ridicule

    Autre livre intéressant, mais en anglais, Conversation, de Theodore Zeldin, que Stéphane Bureau a déjà interviewé, il me semble.

    Bonne relâche!

  • Jean-Paul Charron-Aubin - Inscrit 26 février 2021 13 h 20

    Mérite d'être félicitée

    Quel professionalisme. Excellent travail. Je n'acuse, pas bien au contraire. Grand mérite à cette excellante journaliste pour cet article entre autre touchant. Moi, lecteur du Devoir, je vous salut !! Bien à vous,

  • Pascal Barrette - Abonné 26 février 2021 18 h 12

    Badinage


    Chère Josée,

    Je puise de La Fontaine:

    Sans mentir, si votre badinage
    Se rapporte à vos images,
    Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.

  • Sylvain Auclair - Abonné 27 février 2021 18 h 02

    Espéranto

    Parle-t-on vraiment espéranto dans Captain Fantastic?