Le télégramme américain

On savait depuis longtemps que Pierre Elliott Trudeau était prêt à tout pour bloquer le projet souverainiste, qu’il avait qualifié de « crime contre l’histoire du genre humain » dans un discours prononcé devant le Congrès américain en février 1977, trois mois après la prise du pouvoir par le Parti québécois (PQ).

En 1970, il n’avait pas hésité à instrumentaliser la crise d’Octobre en inventant de toutes pièces un sombre complot visant à établir un « gouvernement parallèle » et à faire arrêter sans la moindre justification des centaines de personnes dont le seul tort était d’être soupçonnées de sympathie indépendantiste.

Pendant des années, la GRC a multiplié les actes illégaux (cambriolages, incendies, etc.), y compris la création d’une cellule fictive du FLQ et le vol de la liste des membres du PQ, qui ont été abondamment documentés par la Commission Keable. Quarante-quatre accusations criminelles ont été portées contre 17 agents et anciens agents de la GRC.

Il est clair que l’élection du PQ, le 15 novembre 1976, a été perçue comme une catastrophe à Ottawa et comme une insulte personnelle par Trudeau père, qui n’a cessé de mettre des bâtons dans les roues du gouvernement Lévesque. On ne croyait cependant pas qu’il irait jusqu’à demander aux entreprises de transférer leurs opérations à l’extérieur du Québec afin de faire grimper le taux de chômage.

  

Le télégramme secret que l’ambassadeur américain à Ottawa, Thomas Enders, avait envoyé à Washington le 22 décembre 1976, et que Radio-Canada a déterré dans une série de documents déclassifiés par le département d’État américain, est très explicite.

« Le président de Power Corporation, Paul Desmarais, qui est le principal allié de M. Trudeau dans le milieu des affaires et le plus important homme d’affaires du Canada français, me dit que M. Trudeau suggère de “rendre les choses aussi difficiles que possible” pour le Québec, écrivait l’ambassadeur Enders. M. Desmarais, dont les entreprises emploient 48 000 personnes au Québec, pense que M. Trudeau veut qu’il laisse intactes les structures organisationnelles de son entreprise dans la province, tout en transférant dans le reste du Canada autant d’opérations et d’investissements que possible. L’idée serait de faire passer le taux de chômage provincial de 10 % à 15 % ou même à 20 % l’année prochaine. »

Un diplomate aussi expérimenté que M. Enders n’a certainement pas déformé les propos de son interlocuteur. L’ancien ministre Marc Lalonde, toujours prompt à disculper son ancien patron et ami, estime qu’il s’agit plutôt d’un « malentendu dans la transmission de l’information », suggérant que M. Desmarais, qui n’était pourtant pas né de la dernière pluie, avait peut-être mal interprété les propos du premier ministre canadien.

  

Connaissant la duplicité dont M. Trudeau a fait preuve par la suite, on peut penser que M. Desmarais avait, au contraire, très bien compris le message. Et ce, même si ses entreprises n’ont pas délocalisé d’emplois à l’époque, alors que d’autres, comme la Sun Life, ont déménagé leur siège social à Toronto.

II n’y a pas davantage eu de « malentendu dans la transmission de l’information », mais plutôt une tromperie délibérée, quand M. Trudeau a déclaré que les députés libéraux mettaient leurs sièges en jeu pour qu’il y ait des changements si les Québécois votaient non au référendum de 1980. Comment pouvait-on imaginer qu’au lieu d’ouvrir la porte à une plus grande autonomie, cela serait interprété comme le feu vert à une diminution des pouvoirs de l’Assemblée nationale ?

L’ancien chef de cabinet de Jean Chrétien, Jean Pelletier, avait tenté de justifier le tristement célèbre programme des commandites en disant que le risque de voir le pays éclater en 1995 équivalait à une situation de guerre et qu’il fallait la gagner à tout prix. Il était certainement choquant de voir des amis du PLC empocher illégalement des millions pour faire la promotion du plus-meilleur-pays-au-monde, mais ce scandale ne compromettait pas le bien-être des Québécois, même si le Canada anglais s’est empressé d’y voir une nouvelle manifestation de leurs déplorables mœurs politiques.

Ce que révèle le télégramme de l’ambassadeur Enders va au-delà de la vilenie. C’était une chose de menacer les Québécois du pire si jamais le oui l’emportait — ce qu’Ottawa ne s’est pas privé de faire d’ailleurs, aussi bien en 1995 qu’en 1980. C’en était une autre de planifier un sabotage préventif de l’économie québécoise.

Au nom de l’unité canadienne, Pierre Elliott Trudeau était prêt à plonger des milliers de familles dans la détresse. On comprend que le bureau du fils ait préféré ne pas faire de commentaire.

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