Ceci n’est pas un parti

Aurait-on pu imaginer un gouvernement péquiste développer une politique linguistique sans consulter ses militants ? Pendant des décennies la question a été examinée sous tous les angles dans toutes les instances du parti. En novembre 1996, Lucien Bouchard est venu à un cheveu de démissionner parce que les délégués au congrès du PQ exigeaient le retour à la loi 101 originelle.

Depuis plus d’un an, le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, parle de « mesures costaudes » pour renforcer la loi, sans qu’aucun débat ait eu lieu au sein de la CAQ. Certes, la pandémie a plongé les partis politiques dans une sorte d’hibernation, mais la réalité est que, dix ans après sa fondation, la CAQ demeure une coquille vide, sans grande pensée propre.

On peut sans doute être reconnaissant à François Legault d’avoir redonné une certaine fierté aux Québécois, qui se faisaient dire depuis des années que la différence dont ils réclamaient la reconnaissance n’avait rien de très édifiant et qu’ils devraient plutôt se pénétrer des valeurs canadiennes. La CAQ en tant que parti n’a cependant joué aucun rôle dans ce réveil, sauf de servir de porte-voix à son chef.

Le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », qui sert de bible à l’autonomisme caquiste, a été rédigé entièrement par les adjoints de M. Legault. Il a été présenté à un conseil général en novembre 2015 et la supposée consultation n’a entraîné aucune modification. La même chose peut être dite du rapport sur la langue que la députée d’Iberville, Claire Samson, a produit en 2016 et que M. Legault a tout de suite présenté comme la politique de son parti.

  

Depuis longtemps, le PLQ n’est plus la « machine à idées » qu’il était à l’époque de la Révolution tranquille et que Philippe Couillard avait prétendu faire renaître. Jean Charest avait commandé à Claude Ryan un opuscule sur les « valeurs libérales », mais cela ne pouvait masquer l’incurie intellectuelle du parti lui-même.

Il est cependant arrivé que des militants aient le courage de s’opposer aux dérives les plus choquantes. La tentative de privatisation du mont Orford par le gouvernement Charest a provoqué une levée de boucliers. En 2010, un délégué au conseil général, Martin Drapeau, a osé dénoncer le refus de déclencher une enquête sur la corruption de l’industrie de la construction et ses liens avec le financement du parti. Il est vrai que personne ne l’a appuyé.

Si le PQ s’est bien assagi depuis quelques années, les révoltes périodiques contre les atermoiements du chef ont marqué son histoire. M. Legault est bien placé pour le savoir. À QS, les militants ont brutalement mis un terme aux tentatives de « convergence » avec le PQ et rappelé la direction du parti à l’ordre sur la question de la laïcité.

Quelqu’un a-t-il entendu la moindre voix s’élever au sein de la CAQ pour discuter les orientations décrétées par le chef ? René Lévesque était le père fondateur du PQ, mais le parti n’a jamais été sa créature, tandis que la CAQ a été dès le début l’instrument des ambitions de François Legault, et c’est ce qu’elle demeure largement dix ans plus tard.

  

Malgré quelques recrues notables, comme Jacques Duchesneau, Gaétan Barrette ou Dominique Anglade, on a longtemps reproché au chef caquiste de ne pas être entouré d’une équipe suffisamment solide pour aspirer au pouvoir. Cette lacune a été comblée en 2018. Sans parler d’une « équipe du tonnerre », son gouvernement compte des éléments dont la qualité ne jure pas avec celle de leurs prédécesseurs.

Il n’y a cependant là personne qui soit de taille à forcer la main au premier ministre, comme Camille Laurin l’avait fait avec René Lévesque, auquel il avait imposé sa vision de la loi 101. Simon Jolin-Barrette est sans aucun doute désireux de la renforcer, mais c’est M. Legault qui va tracer la ligne. Aux Finances, tout le monde reconnaît qu’Eric Girard est un homme compétent, mais il n’a certainement pas la marge de manœuvre dont bénéficiait Jacques Parizeau.

En décembre 2019, M. Legault avait surpris tout le monde en réfléchissant tout haut à la possibilité de se retirer à mi-mandat s’il était réélu en 2022. Réalisant la perplexité dans laquelle cette perspective risquait de plonger les électeurs il a rapidement corrigé le tir, mais voilà maintenant qu’il saute par-dessus le cheval et confie dans une entrevue à La Presse qu’il se voit encore au pouvoir dans dix ans. Il ne devra pas se surprendre d’être comparé à Duplessis.

Il reste que l’après-Legault soulève des interrogations. Il ne manquera certainement pas de prétendants à sa succession, mais il sera difficile de maintenir la relation très personnelle que M. Legault a établie avec les Québécois. Si lui-même peut et préfère sans doute se passer d’un véritable parti, qui n’est pas toujours de tout repos, celui ou celle qui le remplacera pourrait en avoir grand besoin.

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