Montréal, centre commercial

« On veut transformer Montréal, et pas juste le centre-ville, en un DIX30 ou un Carrefour Laval, qui sont vibrants économiquement. » Voilà l’horizon avoué, sur un ton décomplexé, par un nouveau candidat à la mairie de Montréal, Jean-François Cloutier. Son parti, baptisé Équité Montréal, entend refaçonner la métropole, rapporte le journal Métro.

Ancien conseiller municipal au temps de l’Union des citoyens du peu tonique Gérald Tremblay, Jean-François Cloutier avait fait défection de cette organisation, tout juste avant qu’elle ne s’enlise dans le bourbier que l’on sait, pour rejoindre en 2017 la formation politique de Denis Coderre. Partisan des défusions, il s’est présenté par la suite tel un vaillant promoteur de la décentralisation.

Au fond, il importe assez peu ici d’examiner si cet individu plutôt qu’un autre a des chances d’être élu maire. Que ce soit lui ou un autre, à Montréal comme ailleurs, un paysage urbain structuré en fonction de galeries marchandes se dessine irrémédiablement, selon un sens de la vie sociale restreint aux besoins d’une économie à courte vue.

C’est à se demander si le destin des municipalités se joue désormais entre les mains de quelques gestionnaires de centres commerciaux dont les idées sont recyclées par des acteurs politiques tandis que les mieux nantis de la société obtiennent en contrepartie la garantie que leur mode de vie consumériste sera épargné. Le gros de la société, en tout cas, se retrouve volontiers sacrifié quelque part dans ce processus d’abrutissement.

Au temps du maire Coderre, des promoteurs ont lancé le projet Royalmount, calque de cet étourdissant quartier DIX30, où l’on fait désormais aboutir le REM. En 2015, lors de la présentation initiale du projet Royalmount, ses promoteurs n’avaient pas manqué de lui accoler une onction écologique, comme tout ce qui nécessite aujourd’hui de la publicité. Un responsable du projet était allé jusqu’à affirmer que les plantes en plastique qu’on projetait d’y installer devaient être tenues pour plus écologiques que les vraies. « Ce sont des plantes qui ont une empreinte écologique beaucoup plus faible que des plantes naturelles », disait-il. À preuve, les vraies plantes demandent de l’entretien et des soins tandis que le plastique laisse tout le monde vaquer à ses précieuses affaires. Une ville toute de plastique, au nom du commerce, n’est-elle pas à terme l’assurance d’un monde bien meilleur ?

À l’heure où les élections de novembre se profilent, un nombre record de Montréalais quittent l’île. Plus de 35 000 personnes sont parties de la métropole en 2020. Un record qui peut s’expliquer, du moins en partie, par la pandémie. Cela n’empêche pas Montréal de continuer de très légèrement croître au chapitre de sa population. La ville se trouve cependant bien loin de l’élan qui, dans la première partie du XXe siècle, conduisit à sa densification.

Montréal continue au contraire, depuis plus de deux décennies, de perdre de nombreuses familles et leurs enfants, au seul profit de banlieues qui ont la particularité de se comporter comme des baronnies. Croyez-vous que ces gens s’en vont grossir le pourtour de l’île de Montréal pour la promesse d’un monde meilleur offerte par des centres commerciaux ?

Alors qu’on s’inquiète davantage de la désertion commerciale de Montréal que de l’érosion de son tissu social, le français, lui, continue d’être liquidé en douce. À Montréal, 46 % de tous les étudiants de niveau préuniversitaire fréquentent désormais un collège anglophone. On a beau se convaincre que l’anglais est davantage un code qu’une langue, un sésame qui ouvre les portes de l’argent à tout va, il y a quelque chose de collectivement troublant à voir une société entière passée sous le tapis au profit d’un monde en plastique où tout est à vendre. Si bien que le français n’apparaît même plus comme l’expression d’une volonté de vivre l’universel à partir d’une expérience particulière, mais comme un pis-aller censé pouvoir calquer la même vie qu’à Cincinnati, à Pittsburgh, à Cleveland ou à London, en Ontario. Après tout, cela apparaît conséquent avec l’idée de transformer la ville en un vaste « lifestyle center ».

Ceux qui restent en ville, ces jours-ci, se la jouent comme sur une scène de théâtre, en donnant volontiers des leçons à ceux qui s’en vont, bien certains que leur exemple de privilégiés s’offre à la multitude comme perspective d’avenir à suivre.

Je lisais l’autre jour, dans La Presse, l’exposé décomplexé du projet immobilier personnel d’un couple d’artistes de la scène d’ici. Après avoir passé trois mois avec deux sacs à dos à faire le tour du monde, expliquent les deux moineaux, ils se sont rendu compte, ces bienheureux, qu’ils avaient besoin de si peu. Une ancienne résidence d’ouvriers d’un quartier populaire leur a semblé toute désignée pour donner du poids au sentiment de leur apesanteur. L’article nous décrit un décor intérieur épuré, lumineux et coûteux. Il est censé refléter la singularité de ceux qui l’habitent, mais il pourrait, en vérité, se retrouver n’importe où dans le monde.

C’est quand on a les moyens d’avoir peu de besoins, sans doute, qu’on se retrouve à flotter à bord d’un paquebot immobilier pareil. Jusqu’à éprouver le besoin de s’en vanter, se donnant dans l’élan des allures de capitaines d’avant-garde capables de sanctifier toutes les images en papier les plus éculées d’une fausse vie simple.

Vivre en ville suppose peut-être que nous reprenions d’abord la mesure de nous-mêmes autrement qu’en la jaugeant à la hauteur de notre nombril, ce grand creuset des paradis artificiels de la consommation.

22 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 février 2021 05 h 26

    Quelle tristesse! Il n'y a plus de citoyens, juste des clients, des consommateurs!

    Vous décrivez une tragédie qu'est devenue la Ville de Montréal, ce matin, monsieur Nadeau. «Une ville toute de plastique, au nom du commerce, n’est-elle pas à terme l’assurance d’un monde bien meilleur ?» Quelle horreur !
    La marchandisation de chaque aspect de notre vie nous est présentée par les maitres du commerce comme une panacée à rechercher. Une communauté vibrante de citoyens/citoyennes est loin de la planification mercantile des urbanistes. Ce n'est pas surprenant que les familles avec des enfants fuient le centre-ville.

    • Robert Taillon - Abonné 22 février 2021 07 h 28

      Vous avez bien raison de considérer le tout comme une tragédie. Considérant ce qui se devra d'être fait à court terme, décroissance, délaissage du modèle économique actuel et des pollants qui y sont liés, le modèle actuel décrit dans l'article, ne sera pas viable longtemps.La société n'aura pas bientôt le choix que de se tourner vers un mode de vie plus sain. Lers gens n'auront bientôt pas le choix que de changer leur système de valeurs, pour le mieux être des générations à venir.

    • Serge Pelletier - Abonné 22 février 2021 11 h 15

      Et si c'était avant tout une question de taxes qui s'additionnent l'une par dessus l'autre... N'ayant qu'un seul but grossir la structure bureaucratique avec des plus en plus d'échelons hiérarchiques et où les salaires à plus de 6 chiffres explosent plus la "hauteur hiérarchique progresse"... Les services aux citoyens payeurs de taxes: BOF! S'il n'est pas content, qu'il déménage ailleurs...
      Comme la créature ville (et pas uniquement MTL) a toujours besoin de plus en plus de $$$, elle délaisse les secteurs industriels (l'Est de MTL est un exemple flagrant) pour y "bâtir" des tours à condos... Cela est beaucoup plus payant que d'avoir des "shops". Ex.: mêmes pieds carrés de surface au sol, mais cela est multipulié par le nombre d'étages = beaucoup beaucoup de taxes, et sans aucune subvention comme pour les "shops".

      Donc, les shops s'établissent de plus en loin des centres, et à mesure que les centres nouveaux se déplacent, les "shops" s'éloignent de ces nouveaux centres... Quelques années plus tard, la majorité des travailleurs suivent...

      Voici quelques années, durant mes "vacances" d'été, j'ai fait la majorité des circuits d'autobus se trouvant sur l'île (Est vers l'Ouest, Sud vers Nord + les transferts + les croisements + toutes les stations de métro). Les "promenages" débutaient au lever du soleil et se terminaient au coucher... J'ai ai vu des choses, des vertes et des pas mûres...

      Le printemps arrive, tout comme l'été... Allez Mme Alexan faite l'expérience. Vous serez fort étonnée de la décrépitude de la majorité des "parcs industriels", et de la déchéance de la bureaucratie municipale ( et GV-Q de Québec) pour maintenir les familles sur l'île (shops comprises)... Il ne faut pas juste l'entendre dire comme disait l'autre, il faut le voir pour le croire. Et cela ne coûte pratiquement rien: une carte mensuelle + une couple de sandwichs dans un petit sac de papier. Très instructif sur l'urbanisme (industriel, résidentiel, etc.) et ce qui advient des populations

  • Serge Pelletier - Abonné 22 février 2021 06 h 00

    M. Nadeau...

    M. Nadeau, cela est très bien de mentionner que "la ville se trouve cependant bien loin de l’élan qui, dans la première partie du XXe siècle, conduisit à sa densification." mais encore faut-il dire le pourquoi que cette densification c'est effectuée. Densification qui éiait ausi pour la majorité des villes (Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières, Hull, etc.), et que même des villes furent créées de toutes pièces (Shawinigan, Grand-Mère, Baie-Comeau, etc.). Sans omettre les petits villages de rien du tout qui devirent des chefs lieux...

    Allez M. Nadeau quant à écrire sur des bouts d'histoire - uniquement sur ce qui fait votre affaire et de biais de confirmation - approfondissez un peu sur la vraie histoire de l'urbanisation du Québec et les causes réelles de celle-ci voici un peu pius d'un siècle. Vous pourrez même vous faire du "fun noir" en comparant les causes de l'urbanisation galopante (grandes villes de l'époque) du début du siècle précédant et de la fin de l'avant-dernier siécle... Et ce qui se produit maintenant depuis environ le dernier tiers du 20e siècle (Pont Tunnel L.-H., Pont Laviolette, etc.). Vous pourriez aussi écrire sur les fusions de quelques très petits villages de quelques maisons en un "ville" comme ce qui s'est produit sur l'Île Jésus...

    Vous pouvez faire facilement des liens avec les résultats désastreux de l'époque "libérale - sous Lesage et Bourassa, et ce que prépare à faire le GV-Legault... Résultats qui seront encore plus catastrophiques... Hé oui, une fois que l'asphalte est là, que les ponts et tunnels sont là... La terre "dite arabe" disparait à tout jamais... et comme un cancer l'asphalte progresse et progresse toujours plus loin et pour toujours... Alors que corps même de la "ville centre" meurt de plus en plus rapidement...

    Quant à Pittsburgh et Cleveland, il s'agit maintenant de villes mandiantes du Rust Town Belt, tout comme Détroit est maintenant un gigantesque ghetto.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 février 2021 06 h 30

    Raz-le-bol de ces dinosaures

    Les changements climatiques et l'intensité de la chaleur dans les villes nous obligent à les repenser pour les verdir davantage. De plus, je ne veux pas que Montréal soit défigurée de la sorte. Monsieur Cloutier semble totalement déconnectée de la réalité et omnubilé par l'appât du gain. Même la pandémie ne semble pas avoir d'effet sur sa réflexion.

    • Robert Bérubé - Abonné 22 février 2021 07 h 14

      Bien d'accord,...mais comment s'en étonner quand on mets en lumière le salaire d'un conseiller municipale et le taux de participation au processus électorale. Cela peut en attirer plus d'un...et souvent pour les mauvaises raisons.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 février 2021 07 h 42

    L'auto

    La vie de banlieue où tout le monde a son auto est au fond si facile, si pratique. C'est l'auto qui explique tout. Mais ça ne pourra pas durer, comme on sait. Taxer fortement l'essence, interdire le dézônage agricole, cesser la construction d'autoroutes, élargir les trottoirs aux dépens de la circulation automobile, seules mesures qui pourraient renverser la tendance.

    • Jean Lacoursière - Abonné 22 février 2021 09 h 06

      Ajout à votre liste: appliquer sans ménagement le règlement interdisant les systèmes d'échappement bruyants.

      Beaucoup de gens quittent la ville parce qu'ils n'en peuvent plus du bruit.

    • Serge Pelletier - Abonné 22 février 2021 11 h 24

      Parfaitement d'accord, sauf pour l'histoire des trottoirs plus larges et les augmentations des taxes sur l'essence (du moins pour les résidents sur l'île)... Notez aussi, qu'il y encore de grandes parties de MTL (l'île) qui ne possède pas un simple trottoir.

    • François Véronneau - Abonné 22 février 2021 19 h 03

      M. Lacoursière,

      Le bruit est également omniprésent dorénavant dans les campagnes, même les plus belles et les plus riches (Harley Davidson, voiture avec pots d'écahppement modifié, etc...)

  • Mathieu Gaudreault - Abonné 22 février 2021 08 h 44

    Le problème est pas là

    Le problème de Montréal est plutôt qu'elle connaît le même phénomène que Toronto et Vancouver. Les logements sont moins abordable à cause de la gentrification, le "flipping"(des promoteurs immobiliers qui garde un immeuble vide en attendant que sa valeure augmente au prix qu'ils veulent vendre, les rénovictions et avant le covid 19 les Airb&Bnb(les apaprtements réservés aux touristes). Les familles ont pas accès à des propirétés donc quittent pour la rive nord et sud.

    Le schéma immobilier est dopé par l'accès au crédit facile . Les gens s'endettent pour avoir accès à des propriétés surévaluées. Malgré que Plante pouet paraître de la gauche woke au moins elle essaie d,atténuer ce problème avec la mixité et plus de logements sociaux. Coderre ne faisait que des festivaux et veut faire la même actio insené que Labeaume a fait soit bâtir avec l'argent des contribuables un stade de baseball pour un milliardaire(dans le cas de Labeaume un stade pour un multi millionaire) à 2 milliards . Entre 1994 et 2004 presque personne allait voir les Expos sauf 2000-3000 spectateurs et quelques journalistes sportifs. Remettre Coderre au pouvoir serait désastreux.

    • Serge Pelletier - Abonné 22 février 2021 11 h 45

      Le pire M. Gaudreault ce porte sur la supposée mixité des logements et des HLM à construire pour faire des semblants. Ces "pratiques" ont depuis le début (Plan Dozois) rien donner de potable, sauf pour les blas blas des politiciens (tous niveaux confondus).

      En fait, une aide monétaire mensuelle se basant sur les "rapports d'impôts", et pouvant s'appliquer à tous serait bien plus profitable. Aide que les propriétaires (incluant les spéculateurs) ne pourraient évaluer, car les rapports d'impôts ne sont pas accessibles à tous.

      De plus, l'avenir n'est certainement pas dans les grandes bâtisses de béton... Pourquoi un "BS" ne pourrait-il pas devenir un petit proprétaire d'une "modeste" garçonnière (bachelor)... Certains pays ont résolu le problème pour les étudiants (exemple: conteneurs en garçonnière pour étudiants et faibles revenus, et ils en devenir propriétaires, mais avec interdiction de les vendre à qui ils veulent - la municipalité ayant un droit de préemption, ce qui empêche les spéculateurs)...