Hors-jeu - Fatigue mentale

Il vous arrive quelquefois de regarder du baseball (si cela ne vous arrive jamais, ce n'est pas grave, il y a bien d'autres choses dans la vie, le curling par exemple) et d'entendre parler d'un joueur qui n'est pas dans la formation parce qu'on lui a donné une journée de repos. L'est fatigué, le gars.

À ce sujet, il n'est pas inopportun de préciser qu'il existe deux sortes de fatigue. La fatigue physique, induite par de gros efforts pour donner son 110 dans les aspects mécaniques du jeu, et la fatigue mentale, de nature philosophique, causée par la conscience aiguë de l'absurdité possible de passer une vie sur Terre, la seule que l'on ait, à courir après des championnats ridicules alors qu'on pourrait passer plus de temps de qualité avec sa petite famille. Par la routine, aussi. C'est tout le paradoxe de la routine: sans elle, on brûle la proverbiale chandelle par les trois bouts et on se consume jeune; avec elle seulement, on vit vieux mais on n'est plus qu'une carcasse, notre Ford intérieur s'étant corrodé sous l'effet du sel iodé de l'ennui (c'est une anti-allégorie).

À moins de disposer d'aptitudes pour la vie contemplative, la fatigue mentale peut surtout survenir, au baseball, chez le voltigeur de droite. Le voltigeur de droite possède en principe un bon bras, puisqu'il est le plus éloigné du troisième coussin où se produisent tant de jeux cruciaux qui peuvent te me vous faire virer une saison sur un dix cennes, mais il est aussi, en principe, celui qui reçoit le moins de balles en vertu de la loi des grands nombres qui stipule qu'une plus forte proportion de l'humanité agissante est droitière que gauchère. (Et droitiste que gauchiste, mais c'est une autre histoire, par ailleurs fort bien résumée par Frank Zappa: «Communism doesn't work because people like to own stuff.») On est donc fortement tenté d'y placer un joueur poche en défense.

Tenez, un exemple. Il y a de cela très jadis, mononcle Rogatien et deux de ses potes géraient un club de balle pee-wee. Jouant le livre qu'ils connaissaient par coeur, ils plaçaient toujours le plus fragile de leurs gants au champ droit. Il s'appelait Serge. Or un jour, après 73 manches où rien ne s'était passé, une balle fut expédiée dans la droite. Où Serge était occupé à lancer des cailloux par-dessus la clôture et à fredonner des chansons de bivouac. En résulta un circuit à l'intérieur du terrain.

Serge, ne tardîmes-nous pas à diagnostiquer, souffrait de fatigue mentale.

Ce qui soulève quand même une question qui n'a rien à voir: si un joueur de baseball, bondance, a besoin d'une journée de repos pour bichonner son corps de dieu grec, comment se fait-il que les enfourcheurs de célérifères du Tour de France puissent se taper huit mille kilomètres tous les jours pendant trois semaines à plus de 40 km/h en moyenne et en montant des côtes de fou par-dessus le marché?

Le tout en apparaissant trois minutes plus tard en entrevue, même pas essoufflés, frais comme autant de bons pains tranchés au goût maison cuits sur les lieux le matin même?

Comment? C'est à cause des bons milk shakes, comme on dit à l'Académie française, que l'on sert nuitamment aux cyclistes, dites-vous? De bons laits battus à saveur de banane qui goûte la fraise? Ça doit être ça. Après tout, ils ont annoncé hier, alors que Lance Armstrong montrait dans l'Alpe d'Huez qu'un milk shake concocté avec du bon lait de vache du Wisconsin n'a point d'égal pour qui veut ensuite bouffer de l'asphalte et le bien digérer, que des 42 contrôles effectués depuis le début du Tour, aucun ne s'est révélé positif. Donc.

D'ailleurs, soit dit en passant, on a dénombré près d'un million de spectateurs sur l'Alpe d'Huez (le record étant détenu par un Belge qui avait stationné son camper dans le virage numéro 8 il y a trois semaines). Si vous voulez calculer avec moi, cela nous fait, sur 15,5 km, 64 personnes par mètre de parcours ou, comme il y a deux côtés de route, 32 personnes par mètre. Mais hé, s'ils le disent, n'est-ce pas, qui serions-nous pour douter?

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Dans la série «Je vous ai déjà dit un million de fois que je n'exagérais jamais, et sachez donc à part ça mes petits comiques que j'ai passé mon cours d'histoire contemporaine 512 avec distinction, honneurs et mention, cela bien qu'à l'époque je m'entraînasse à temps plein tout en occupant trois emplois à temps partiel», on retrouve cette semaine Allen Johnson, quadruple champion du monde du 110 m haies, médaillé d'or aux Jeux d'Atlanta et diplômé en analyse sociopolitique.

Il y a quelques jours, le citoyen Johnson a assimilé le comportement de l'agence antidopage américaine (USADA) à celui de la «Gestapo», à celui d'«une organisation nazie dont le seul objectif est de bannir le plus grand nombre d'athlètes possible».

Bon sang, mais c'est bien sûr. La Gestapo. Suffisait d'y penser. De quoi donner un tout nouveau sens au pistolet de départ et au peloton.

On notera par ailleurs que le réseau NBC, allongeur de fric de première catégorie, ne craint rien de plus qu'une victoire d'un porte-couleurs des États-Unis suivie d'une disqualification pour mésusage de stupéfiants illicites qui donnent du ciselé à la silhouette. Aux Jeux d'Athènes, NBC et ses affiliés présenteront 30 milliards d'heures de programmation, soit 29,9 milliards consacrées aux athlètes américains (dont la moitié formée de portraits avec du violon en arrière montrant qu'il n'est pas facile d'être un sportif de haut niveau non messieurs dames il faut souffrir mais tout de même je réalise un rêve*) et 0,1 milliard portant sur les problèmes d'aménagement des sites olympiques et de congestion dans les rues mais que voulez-vous chers amis nous sommes en Grèce ce n'est pas comme à Atlanta et à Salt Lake City et en plus faut le dire ce n'est pas très propre par ici et nous Américains ne sommes pas tout à fait certains que nous sommes en sécurité.

* Exactement comme Jean Lapierre, dont on a appris mardi d'excellente source — lui-même — qu'il rêvait depuis 30 ans de devenir ministre des Transports mais qui ne l'avait jamais dit avant.

Ils sont comme ça, les rêves. Personnels. Et difficiles à expliquer. Faut pas juger.

jdion@ledevoir.com

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