Les demi-mesures

Après avoir longtemps résisté, Pauline Marois s’était finalement ralliée à l’idée d’étendre au niveau collégial les dispositions de la Charte de la langue française qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise, comme le réclamaient un nombre grandissant de militants péquistes.

L’élection de 2012 l’avait forcée à réviser ses plans. Le PQ n’ayant pas réussi à obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, il était évident que ni le PLQ ni la CAQ ne l’appuieraient dans cette voie. Plutôt que d’interdire l’accès au cégep anglais aux étudiants francophones et allophones, le projet de loi 14 se limitait donc à exiger que les étudiants anglophones aient une priorité d’admission.

Cela n’avait pas suffi à amadouer les partis d’opposition, qui accusaient le PQ de vouloir faire indirectement ce qu’il n’osait pas faire directement. Ils s’opposaient à d’autres dispositions du projet de loi, comme le retrait du statut bilingue aux municipalités où les anglophones n’étaient plus majoritaires. Au bout du compte, le gouvernement Marois avait préféré renoncer à légiférer plutôt que de faire adopter une coquille vide.

Fort de sa majorité parlementaire, celui de M. Legault n’aura pas ce problème. La « nouvelle loi 101 » que le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, espère maintenant présenter d’ici la fin du printemps, si la pandémie est maîtrisée, finira par être adoptée, que les partis d’opposition le veuillent ou non. Il ne sera freiné dans sa volonté de rétablir la position du français que par les limites qu’il s’imposera lui-même.

Dès le départ, le premier ministre a clairement indiqué qu’il n’était pas question d’étendre la loi 101 au niveau collégial. Tout indique que M. Jolin-Barrette entend plutôt limiter le nombre de places disponibles dans les collèges anglais, et conséquemment leur financement, sans toutefois faire de la langue des étudiants un critère d’admission. Après avoir donné le feu vert à l’agrandissement du collège Dawson, il serait étonnant qu’il réduise le nombre de places qui sont présentement disponibles dans le réseau anglophone en adaptant leur financement au poids démographique de la minorité anglophone historique, comme le propose le PQ.

On peut s’attendre à ce qu’il fixe plutôt un plafond à son niveau actuel pour mettre un terme à l’explosion à laquelle on assiste depuis des années et empêcher ainsi le réseau anglophone d’accueillir plus d’étudiants que le réseau francophone sur l’île de Montréal.

L’inconvénient des demi-mesures est qu’elles créent souvent autant de problèmes qu’elles en règlent. Imposer un plafond pourrait avoir l’effet paradoxal d’interdire l’accès au cégep anglais à certains étudiants anglophones. Incapables de suffire à la demande, ces collèges n’acceptent que les plus forts, peu importe leur langue. Si les places sont limitées, des anglophones risquent d’être écartés au profit de francophones et d’allophones plus doués.

Le gouvernement Legault pourrait donc se retrouver dans l’obligation de faire ce qu’il reprochait au PQ et leur accorder un accès prioritaire. Il est vrai que ce ne serait pas la première fois qu’un gouvernement découvrirait des mérites à une mesure qu’il dénonçait avec indignation quand elle était proposée par ses prédécesseurs.

M. Legault refuse d’étendre la loi 101 au niveau collégial afin de répondre au désir des étudiants francophones d’acquérir la maîtrise de l’anglais. Selon une étude de l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA) réalisée en 2010, 81 % des francophones qui fréquentaient le cégep anglais comptaient poursuivre leurs études universitaires à McGill ou à Concordia et 54 % projetaient de travailler en anglais après leur diplomation.

S’il est permis de croire que la majorité d’entre eux n’abandonneront pas leur langue maternelle pour autant, le risque d’anglicisation est bien réel dans le cas des allophones. Ils étaient 91 % à vouloir s’inscrire dans une université anglaise et 72 % à vouloir travailler en anglais. Pour eux, le français est simplement une langue seconde qui peut très bien être remplacée par l’anglais.

En limitant l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise aux anglophones de souche, la loi 101 n’avait pas pour objectif d’empêcher les francophones qui le souhaitaient de s’y inscrire, mais d’éviter que les immigrants s’assimilent massivement à la communauté anglophone, comme ils l’avaient fait jusque-là. La plus élémentaire justice commandait toutefois de nous imposer la même limitation qu’aux nouveaux arrivants. Il devrait en aller de même au niveau collégial. Cela exige un certain renoncement et une bonne dose de courage politique, mais il y a un prix à payer pour assurer la pérennité d’une société française en Amérique du Nord. Les demi-mesures ne suffiront pas.

Les jeunes Québécois francophones sont déjà plus bilingues que les jeunes Anglo-Québécois. Partout ailleurs dans le monde, ceux qui veulent apprendre l’anglais y parviennent sans disposer d’un réseau d’enseignement collégial public dans cette langue et sans baigner dans un continent anglophone. Il faut sans doute y mettre l’effort nécessaire, mais nous ne sommes pas plus bêtes que les autres.

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