Racisme et éducation

Suivant l’exemple des États-Unis, qui l’ont inauguré en 1976, le Canada, en 1995, a fait de février le Mois de l’histoire des Noirs.

Ce mois avait été choisi par nos voisins du Sud parce qu’il est celui de la naissance de Frederick Douglass (env. 1817-1895), esclave en fuite devenu un célèbre abolitionniste et un immense écrivain, et d’Abraham Lincoln (1809-1865), le président en poste durant la guerre de Sécession qui a aboli l’esclavage.

Ce dernier est en ce moment très présent dans l’actualité en éducation.

Controverses politiques et pédagogiques

C’est que le San Francisco Unified School District a décidé de débaptiser 44 établissements portant des noms aujourd’hui jugés indignes de cet honneur. Les présidents Washington et Jefferson, qui ont possédé des esclaves, sont du nombre. Mais aussi Lincoln, dans son cas pour son rôle dans le massacre de tribus amérindiennes.

L’affaire fait vivement débat, on le devine.

Elle pointe notamment vers de difficiles mais incontournables questions pour l’école et l’éducation. Quelle place y faire aux brûlantes questions d’actualité ? Ceux qui ont pris ces décisions ont en partie été inspirés par elle : mais avaient-ils la légitimité pour ce faire ? Leurs arguments sont-ils convaincants ? Qu’est-ce qui s’ensuit pour le curriculum ? Comment parlera-t-on désormais de Lincoln en cours d’histoire ? De la guerre de Sécession ? De l’histoire de l’esclavage ?

Certaines révisions de l’histoire sont bien entendu tout à fait légitimes et même nécessaires. Mais il y a aussi des risques à ce révisionnisme, comme au déboulonnage de statues.

Celui de céder à la tentation de juger avec les critères d’aujourd’hui des gens et des actions d’une époque où ces normes étaient à peu près inconnues en est un. Imaginons un monde devenu résolument végétalien et antispéciste et dans lequel on apprendrait que tel héros d’hier était un fervent chasseur…

Le risque d’être mal informé existe aussi.

À San Francisco justement, on a voulu, en 2019, voiler ou recouvrir de peinture une murale dans une école représentant des esclaves au travail et un Autochtone mort. Mais celle-ci était l’œuvre d’un artiste communiste qui voulait par elle dénoncer ces tragédies de l’histoire des États-Unis…

Rien n’est toujours simple, on le voit. Et tout se complique encore avec le curriculum enseigné, à l’école certes, mais aussi dans ces formations sur le racisme et les biais implicites qui se multiplient aux États-Unis et qui semblent arriver chez nous.

L’éducation devant l’actualité polémique

On pourra être ici tenté de suivre la leçon de Hannah Arendt, qui voulait qu’on mette l’école à l’abri des controverses de l’actualité et qu’on en fasse autant que possible une sorte de sanctuaire du savoir.

Mais cette posture idéaliste a ses limites et Arendt elle-même semble en avoir convenu durant les déchirants épisodes de la lutte pour les droits civiques des années 1960. L’école ne pouvait faire comme si rien ne se passait.

Que devrait-elle faire dans le cas présent, à propos du racisme et de tout ce qui s’ensuit pour le curriculum ? C’est là une question complexe, mais je suggère deux choses, qui valent aussi selon moi pour toutes ces formations s’adressant à des adultes. Toutes deux sont déduites de la mission de l’éducation, qui est de transmettre des savoirs dans le but de construire l’autonomie de la personne et de préparer à un exercice critique de la citoyenneté.

La première est justement de prendre appui sur le savoir le mieux établi.

Parlant du racisme aux États-Unis, je viens par exemple d’ajouter à ma banque de connaissances que certains, au XIXe siècle, mettaient tout en œuvre pour expliquer le génie de certains Noirs comme Douglass par le fait qu’ils avaient possiblement des ancêtres blancs, ou encore que leur crâne, je ne ris pas, avait des caractéristiques de crânes de Blancs.

S’agissant de formations données sur le racisme, je demanderais qu’on y fasse notamment état de tout ce qui incite tant de chercheurs crédibles à mettre en doute la valeur de certains travaux portant sur les biais implicites souvent cités et utilisés et sur leur efficacité à modifier les comportements ou à prédire qui discriminera, et envers qui.

Ma deuxième suggestion est de veiller, avec la plus grande attention, à ne surtout pas endoctriner les jeunes ou moins jeunes auxquels on s’adresse.

Endoctriner, cela veut dire employer des moyens autres que ceux que la raison autorise pour parler d’un sujet dans le but de faire inconditionnellement adhérer à une doctrine. C’est, en d’autres termes, l’exact contraire de l’éducation. S’agissant de racisme, endoctriner serait notamment travailler à imposer inconditionnellement une conception du racisme avec les moyens qu’elle préconise pour lutter contre lui. On oublierait alors qu’il existe diverses manières de penser le racisme, de lutter contre lui et d’être antiraciste.

Le racisme systémique et la fragilité blanche en dessinent une. L’humanisme une autre. L’universalisme des Lumières et de la laïcité républicaine une autre encore. Le libertarianisme encore une autre. Tout comme une perspective religieuse sur toutes ces questions.

D’autres encore.

Lourde tâche, sans doute. Mais l’éducation n’a de valeur qu’à ces conditions.

24 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 février 2021 02 h 01

    L'histoire témoigne de la résilience de l'esprit humain.

    Le maquillage de la réalité pour la rendre plus agréable ne sert pas la compréhension de l'histoire ni de la nature humaine. Il faut que nos étudiants comprennent que le mal, la souffrance et la douleur font partie de la vie et que l'on ne peut pas l'aseptiser ou l'effacer pour la rendre plus paisible.

    • Rose Marquis - Abonnée 20 février 2021 09 h 46

      .. de la résilience et de la complexité de l'histoire humaine sur cette terre, si petit caillou dans l'espace.

    • Claude Bernard - Abonné 20 février 2021 10 h 13

      Mme Alexan
      Effacer en hurlant et en déboulonnant, ne la (la souffrance passée et présente) rend pas moins visible ou plus paisible, à mon avis.
      Au contraire, on en parle comme jamais.
      Sans toujours admettre qu'elle peut être systémique, ici, comme ailleurs, je dois l'avouer.
      Certains esprits sont bloqués (dans les deux sens du mot) sur ce sujet douloureux.
      Comment compréhender l'histoire et la nature humaine sans s'insurger et se révolter pour changer l'une et lutter contre l'autre, je me le demande.
      Plus de lumière dès le primaire, peut-être?

    • Céline Delorme - Abonnée 20 février 2021 14 h 09

      En effet Mme Alexan,
      Comme le dit M Baillargeon:" Certaines révisions de l’histoire sont bien entendu tout à fait légitimes et même nécessaires. Mais il y a aussi des risques à ce révisionnisme, comme au déboulonnage de statues."
      Comment se fait-il que ces proséllytes de la révision d'histoire admirent tant ce qui nous vient des USA, dont l'impérialisme n'est plus à démontrer. Comment peuvent-ils prétendre être des progressistes de Gauche, tout en prenant pour modèle notre voisin du Sud qui montre les pires statistiques des pays occidentaux au chapitre des inégalités sociales, violences et luttes raciales...
      Aux USA, plusieurs ayant honte de leur passé, on désire effacer l'histoire, et on y réussit. Exemple d'effacement efficace: Combien savent-ils que Hitler s'est inpiré des USA, et de leurs lois ségrégationnistes pour écrire ses lois nazies? (Citation: Le Monde diplomatique AL. 2007, et PBS: American Masters: Marian Anderson, female Black singer.... Je ne fais pas de "Godwin Law.")

    • Céline Delorme - Abonnée 20 février 2021 14 h 15

      Suite: référence
      Précurseurs et alliés du nazisme. Le Monde Diplomatique.
      https://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/LOWY/14602

    • Pierre Grandchamp - Abonné 20 février 2021 14 h 24

      " Il faut que nos étudiants comprennent que le mal, la souffrance et la douleur font partie de la vie et que l'on ne peut pas l'aseptiser ou l'effacer pour la rendre plus paisible."

      Absolument d'accord! Comme il faut qu'ils apprennent que la réussite nécessite des efforts; et parfois des échecs. Trop de parents ont tendance à surprotéger leurs enfants.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 février 2021 08 h 37

      Il n’y pas que le mal, la souffrance et la douleur font partie de la vie, mais pour nos rebelles sans cause, c’est souvent juste le fait de se faire dire non. Alors, ils vargent sur des pans de l’histoire qu’ils ne pourront rien changer sans se poser aucune question. De toute façon, ils ne connaissent pas l’histoire, en tout cas la vraie lorsqu’elle est remise en contexte de son temps.

      Ceci dit, débaptiser le nom des écoles parce qu’une petite minorité « Woke » n’aime pas les noms de Washington, Jefferson et Lincoln dépasse l’entendement. Pardieu, sans ces géants de l’histoire, les États-Unis d’Amérique n’existeraient pas. Sans Lincoln, le 13e amendement américain ne serait pas sur l’émancipation des Noirs. Pour ceux qui disent que toutes les cultures se valent, il faudrait se rappeler que certaines ont envoyé des hommes sur la Lune il y a 50 ans et que d’autres n’ont jamais découvert le bronze.

  • François Beaulne - Abonné 20 février 2021 08 h 52

    Un brin de sagesee bienvenu

    Merci M. Baillargeon de contribuer, par votre chronique d'aujourd'hui, à relever le débat sur cette question complexe que plusieurs commentateurs ont tendance à analyser à partir d'une lorgnette de prosélyte plutôt que de philosophe.
    Comme vous l'énoncez si sobrement mais avec toute sa vérité, la mission de l’éducation est de transmettre des savoirs dans le but de construire l’autonomie de la personne et de préparer à un exercice critique de la citoyenneté.celle d'un philosophe.

    Or toutes les formes de censure, d'autocensure , ou de prosélytisme qui sévissent présentement dans le milieu universitaire vont à l'encontre de ce principe fondamental.
    Il est à espérer que les politiciens, tous partis confondus, sauront méditer vos sages paroles avant de concocter toutes sortes de mesures pour y remédier qui s'inspirent davantage de l'électoralisme et de l'opportunisme au goût du jour.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 20 février 2021 10 h 32

      "ont tendance à analyser à partir d'une lorgnette de prosélyte plutôt que de philosophe".

      Mais, au plan pratique, ce n'est pas toujours facile.Je parle, ici, notamment, des signes religieux en position d'autorité. Voir la loi récente en France.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 20 février 2021 12 h 10

      J'achève de lire de Jean-Pierre Obin, un ancien inspecteur de l'Éducation nationale française:"Comment on a laissé l'islam pénétrer l'école".

  • NOELIE YAOGO - Abonnée 20 février 2021 10 h 33

    Une petitesse de vie canadienne!

    Vérité vraie! Merci Baillargeon pour ce dépouillement. Vraiment de cette chronique, l'esprit d'endoctrinement décrit n'est rien d'autre qu,un show de l'histoire pour combler des préjudices de confiance, de self-esteem, et d'instruction. Il faut vraiment être atteint d'un trouble de personnalité limite, voire souffrir d'une culture bornée sans courage de le reconnaître pour oser maquiller l'histoire ou transfigurer les informations dans un milieu d'éducation supérieure. Ça c'est une atteinte à la personnalité et à l'autonomie de l'apprenant. Ridicule assujettissement au XXI siècle!

  • Marc Therrien - Abonné 20 février 2021 10 h 49

    Diverses manières de penser: le perspectivisme qui n'est pas le relativisme


    S’il « existe diverses manières de penser le racisme », certains détenteurs du savoir pourront annoncer cette crainte de sombrer dans le relativisme culturel identifié comme la source des malaises ambiants. On pourrait nuancer cette idée des diverses manières de penser qui n’est pas du relativisme en parlant du perspectivisme qui est le point milieu entre un rationalisme qui prétend pouvoir accéder à la vérité universelle, mais en s’éloignant de la vie concrète et réelle et ce relativisme qui prétend que toute vérité singulière est valable même si elle est celle d’un seul individu. En acceptant le perspectivisme, on rejette l'idée qu’il y a des faits objectifs et des choses en soi et on est conscient que la connaissance d’une chose inclut la perspective d’un sujet connaissant. L'apprentissage expérientiel du perspectivisme pourrait donc être utile si on a pour objectif de réduire les tensions sociales dans le contexte de la promotion de la diversité. En commençant par un travail sur soi-même, on peut s’inspirer de Montaigne, par exemple, qui accepte la variation des points de vue dans l'espace ou dans le temps, et l'applique à l'étude de soi : « Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche. Si je parle diversement de moi, c'est que je me regarde diversement ». Ainsi, l’apprentissage du perspectivisme demande qu’on ait une conception fluide de l’identité qui se transforme en même temps que le monde change continuellement laquelle facilite une ouverture à l’émergence de la nouveauté qui fait qu’on ne craint pas de s’anéantir parce qu’on change d’idée ou d’émotion après avoir changé de point de vue.

    Marc Therrien

  • Bernard Dupuis - Abonné 20 février 2021 11 h 26

    Vivement, la diversité des points de vue

    Les trois derniers paragraphes sont à méditer. Le racisme systémique n’est qu’un simple point de vue et non pas « la réalité ». Il peut en exister d’autres comme le point de vue humaniste qui est le mien.

    Il faudrait respecter le point de vue du premier ministre du Québec au lieu de tenter de lui imposer dogmatiquement le point de vue unique du « racisme systémique ». Au Québec, on nous avait habitués à plus de tolérance.

    Bernard Dupuis, 20/02/2021

    • Claude Bernard - Abonné 21 février 2021 14 h 49

      M Dupuis
      Tous les points de vue peuvent correspondre à la réalité.
      Le vôtre comme le leur ou celui de M Legault qui y voit une affirmation nationale de notre liberté de choisir nos propres valeurs.
      Autrement dit, ça peut être à la fois du racisme systémique, une question d'humanisme ou une de nationalisme.
      Vous aurai-je mal comris?