Les vendeurs de REM

Vous avez trouvé l’appartement de vos rêves, en ville. Reste à choisir votre mode de transport. Devez-vous acheter une voiture, vous fier au transport en commun, utiliser ponctuellement des taxis ou Communauto, marcher ou pédaler, ou alors moduler vos choix en fonction des usages ?

Impatient de trouver des réponses, vous vous présentez chez un spécialiste des transports. Votre choix : un concessionnaire Ford spécialisé dans la vente de camions F-150. Après avoir soigneusement étudié votre cas, il a trouvé une solution faite sur mesure pour vous : l’achat d’un Ford F-150 ! Peut-être deux, d’ailleurs.

Si vous estimez que la démarche ici décrite est absurde, sachez que c’est précisément celle qu’ont utilisée nos deux derniers gouvernements pour décider des investissements les plus massifs consentis depuis 50 ans dans les transports en commun à Montréal.

Plutôt que de réunir des experts pour déterminer le meilleur cocktail de solutions apte à déplacer le plus de gens possible au meilleur coût possible, le libéral Philippe Couillard, puis le caquiste François Legault, sont allés cogner à la porte — et seulement à la porte — d’un vendeur de Réseau express métropolitain (REM) : la Caisse de dépôt. Elle avait développé le concept à Vancouver, souhaitait amortir son investissement et en faire un produit d’exportation. Après avoir soigneusement écouté le client potentiel, le vendeur a eu cette idée géniale : vendre des REM.

Je ne blâme pas la Caisse ni le concessionnaire Ford. Il ne leur appartient pas de nous dire qu’on trouverait mieux ailleurs. Que leur produit est presque aussi lourd qu’un métro là où un tramway suffirait. Que sa consommation de ciment est telle que les GES utilisés pour le produire réduisent significativement les gains induits par l’utilisation de son mode de transport. Que le nombre d’automobilistes attiré par sa technologie est minime comparé à d’autres solutions. Qu’il est quasi-certain que ses wagons seront construits en Inde plutôt qu’au Québec. Que ses structures en hauteur en milieu urbain vont défigurer le paysage, quels que soient nos efforts pour y mettre de la couleur ou des plantes grimpantes. Et qu’alors que le transport en commun, comme d’ailleurs les routes, est par définition déficitaire, le REM, lui, réclame un rendement annuel d’au moins 8 % pour l’éternité. Il est possible que le BAPE dise un jour ces choses. Mais comme le remarquait avec aplomb Denis Coderre à une autre époque, « le BAPE, c’est pas le pape ! » Ce qui, évidemment, clôt la discussion.

Quand M. Couillard a commandé son premier REM, il était question de relier le centre-ville à l’aéroport, une revendication forte des gens d’affaires et des hôteliers, dont l’absolue priorité par rapport à d’autres besoins n’a jamais pu être établie et dont l’absence n’a empêché aucun voyageur de s’y rendre ni n’a freiné les travaux permanents d’agrandissement de l’aérogare. (Des lignes de bus ordinaires transportent jusqu’à 30 000 passagers par jour. Le REM de l’aéroport coûte plus d’un milliard et transportera moins de 6000 passagers par jour.)

Si on tenait vraiment à s’y rendre, le tramway qui sera un jour construit pour relier le centre-ville à Lachine aurait très bien pu y conduire les passagers, dans exactement le même minutage (car le REM fait un grand détour par le nord). Cette solution moins coûteuse aurait aussi offert un service à plusieurs dizaines de milliers de passagers supplémentaires. Aéroports de Montréal avait d’ailleurs construit sa gare pensant que les rails arriveraient de ce côté. Le choix des vendeurs de REM oblige à casquer 500 millions de plus. Le mot gabegie vient à l’esprit.

Pensez-vous un instant que la mairesse Valérie Plante souhaitait qu’un train surélevé vienne bloquer le paysage sur René-Lévesque et dans des quartiers densément peuplés comme le prévoit le nouveau projet de REM de l’Est ? Jamais. Ancien député de Rosemont, je me suis époumoné à réclamer un tramway dans l’Est. Nous avons toujours su que ce mode de transport pouvait conduire les passagers jusqu’au bout des lignes de métro verte et bleue, ou encore plus loin vers le centre-ville. Mais pourquoi nous retrouvons-nous avec un mastodonte sur pattes jusqu’à Place Ville-Marie ? Parce que le modèle d’affaires du vendeur du REM l’impose. Alors que n’importe quel planificateur de transport en commun prévoit que le passager peut changer de mode de transport, ce qui optimise le trajet et l’investissement, le vendeur de REM, lui, ne fait des sous que si le passager est dans son wagon à lui, et dans ceux de personne d’autre. L’horreur surélevée qui nous est promise ne sert qu’à ça : brancher le REM de l’Est au REM de l’Ouest, ce que personne n’avait demandé, simplement pour que le passager reste captif du choix de la Caisse.

Pourquoi, au moins, ne pas faire rouler le REM au sol sur René-Lévesque ? Peut-être parce que le modèle d’affaires de la Caisse exclut l’idée que des chauffeurs, qui ont la mauvaise habitude de se syndiquer, conduisent ses trains, ce qui est indispensable pour faire des arrêts au sol ?

Le grand argument est financier : avec la Caisse, on a accès à des milliards qui, sinon, ne seraient pas disponibles. Un avantage qui se dépréciera au cours de décennies de surcoût de 8 %. Mais admettons. Pour les projets de REM de l’Ouest et de l’Est dont le coût réel dépassera les 20 milliards, la Caisse en investit 7. Avec les 13 milliards restants, sans les contraintes du REM, on aurait fait immensément mieux.

Mais puisque nos premiers ministres nous ont plongés dans ce tunnel financier, ne boudons pas notre plaisir d’en faire, comme le veut le mot à la mode, un « projet signature ». Oui, que la station outrageusement coûteuse de l’aérogare porte le nom « Philippe-Couillard », et que la monstruosité surélevée qui déparera René-Lévesque s’appelle « François-Legault ». Ils persistent ? Eh bien qu’ils signent !

40 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 février 2021 01 h 25

    Le REM un spectaculaire gâchis et un manque de jugement.

    Vous avez tellement raison, monsieur Lisée. Effectivement, nous avons un autre éléphant blanc comme l'aéroport Mirabelle ou le fiasco du CHUM qui va nous coutaient des milliards de dollars juste pour faire plaisir à nos hommes d'affaires.
    On dirait que l'on n’apprend jamais de nos erreurs du passé. Pourquoi s'aventurer à construire une monstruosité qui n'a pas de mérite ni environnemental ni fiscal et qui ne sert pas les besoins criants du transport en commun?

  • Serge Bourassa - Abonné 20 février 2021 06 h 19

    Consensus garanti !.

    Merci M. Lisée pour cette excellente analyse. Je me souviens de cette annonce du projet REM, dans la magnifique bâtisse de la CDPQ. Que de sourires magnanimes de nos dirigeants politiques. CDPQ, dont l'unique expertise véritablement reconnue est la gestion de fonds, et la principale mission la gestion de nos épargnes, devenait le maître d'oeuvre d'un projet complexe et de très grande envergure en transport en commun. Comme si CDPQ était, tout naturellement, la seule organisation capable de réaliser un tel projet au Québec. C'était la solution facile pour les gouvernements en place. En donnant carte blanche à la CDPQ, on savait que ses dirigeants prendraient les moyens nécessaires pour atteindre leurs objectifs, plus exactement en éliminant systématiquement tout autre service de transport en commun concurrent, même ceux plus efficaces et moins coûteux. Pour le choix des tracés, faites confiance aux experts de CDPQ. Quand on gère des milliards, on sait tout. Sauf peut-être pour vous rendre du centre-ville à l'aréoport de Dorval. Mieux vaudra prendre le bus 747 (oups, survivra-t-il ?) ou un taxi. Quant aux consultations avec les partenaires régionaux, maires inclus, ne vous inquitéz pas. Un peu comme Frank Nitti menait ses consultations avec ses comparses, à l'époque d'Al Capone, tout le monde sera d'accord, garanti (1). Entretemps j'en profite, lorsque je dois aller en ville, pour circuler (et oui, en voiture !) sur le boulevard René-Lévesque. J'imagine déjà le REM et son rail bétonné, suspendu entre ciel et terre, alors que j'avais l'habitude d'apercevoir la toujours magnifique Place Ville-Marie.

    (1) ce n'est qu'une image, rassurez-vous !

  • Bruno Detuncq - Abonné 20 février 2021 07 h 14

    Et vlan, dans les roues du REM !

    Merci monsieur Lisée pour ce texte bien à propos. Comme résident de Montréal depuis bien des décennies, il me semble que l’expérience du boulevard Métropolitain tout en béton et tout en hauteur aurait été une image assez forte d’erreur d’urbanisme pour ne pas la répéter au sud de Montréal. Mais « l’argent parle fort » et les citoyens parlent tout bas. Même lorsqu’ils crient, les élites du capital ne les entendent pas. Pas de BAPE pour discuter en public d’un projet aussi important et écologiquement néfaste, aucune discussion démocratique sur l’avenir du transport le plus démocratique, le transport collectif. Au lieu de cela, on privatise le collectif. Quelle misère intellectuelle de la part des gens de la finance. Comment leur faire confiance ?
    Dernier détail à mentionner : Le REM ne nuit aucunement aux F-150 qui continueront à circuler sur les rues de Montréal. Un tramway au contraire aurait limité l’espace réservé à ces monstres sur roues, et cela c’est bon pour le moral de la planète, mais pas pour le moral des concessionnaires.
    Bruno Detuncq

    • J-Paul Thivierge - Abonné 20 février 2021 19 h 51

      Ceux qui ont examiné sérieusement commencent à comprendre que le REM C'EST UNE TROU NOIR EN FORMATION C'EST UNE ARNAQUE FINANCIÈRE MACHIAVÉLIQUE qui va collecter des M$ des municipalités, des M$ en redevances des logements à 500 m d'une station, Des centaines de M$ du gouv Québec pour garantir 8 % de rendement à 72 ¢ par passager par Km parcouru. Le REM qui a pris le monopole du tunnel centenaire du Mt Royal nuisant ainsi au train EXO de l,Est Mascouche 800 M$ , au train 2 montagnes et au futur train passager VIA TGF grande fréquence qui devait passer par la gare centrale. Le REM qui outrepasse ses droits qui fera son électrification au frais d'H-Q Transport .

      J'ai assisté au audiences du BAPE qui a été tabletté par le PLQ de P Couillard qui a menacé les villes qui contestaient le REM de coupures de subventions. Sabia a fait une entente machiavélique avec le PLQ du "west Islands " avec C Leitao, M Coiteux R Poeti pour faire un long détour via la A 40 pour desservir l'aérogare de Dorval et creusant un couteux Tunnel sous les pistes’ obligeant une gare de 600 M$ à 30 m sous terre, ce qui va faire hausser les frais inclus de nos billets d’avion.
      CDPQ Infra pense même à refuser de prolonger le tunnel de 700 m pour que le train EXO de Vaudreuil soit utilisé pour se rendre à l’aérogare. PET de YUL
      Les REM a pris des zones de dessertes exclusives pour les transports collectifs éliminant la saine compétition pour des prix honnêtes et l'histoire se continue on dirait que la CAQ de F Bonnardel et de F Legault subit la désinformation de la CDPQ ou il refuse que voir la réalité des faits . Comme la prolongation vers le parc industriel de Chambly à la jonction de la A 10 et A 35 était pourtant une solution efficace pour l’environnement et pour diminuer la congestion routière chronique au carrefour de la A 10 et A 30 mais on ne questionne pas le douteux rapport sur la faible rentabilité ???

  • Brigitte Garneau - Abonnée 20 février 2021 07 h 56

    On ne l'oubliera pas...

    Merci M. Lisée, c'est une excellente suggestion que de couler dans le béton le nom de ces deux PM pour qui le gaspillage au propre (saccage du paysage et de l'environnement) comme au figuré (montant astronomique d'argent $$$$$) ou inversement, pour faire en sorte qu'on ne les oublie pas. Ainsi, de Philippe Couillard et de François Legault je pourrai piteusement dire : "Je me souviens ". Et si ma mémoire fini par faire défaut, un monstre bétonnier sera toujours là pour nous le rappeler...

  • Luc Le Blanc - Abonné 20 février 2021 08 h 09

    Une erreur qui fait des petits

    Confier l'organisation du transport collectif métropolitain à une caisse d'investissement fut l'erreur à la base de toutes ces absurdités. Mais que voulez-vous, entre gens parlant des "vraies affaires"...

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 février 2021 09 h 08

      Le pire c'est que cette caisse d'investissement appartient aux citoyens du Québec. Ses technocrates se sont appropriés notre argent pour nous exploiter. Il faut mettre fin à CDPQ-infra, c'est une entreprise d'auto-exploitation. Les politiciens doivent remettre la planification du transport à l'autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) qui a été créée pour cela. Ce n'est pas leur rôle de planifier arbitrairement le transport collectif.

    • Pierre Raymond - Abonné 20 février 2021 11 h 18

      Avez-vous remarqué avec quelle discrétion le DG Michael Sabia à quitté la CDPQ pour aller se réfugier dans la fonction publique fédérale ?