La spéculation démocratisée

Derrière l’épisode GameStop, il y avait du « pigeon de San Francisco contre les loups de Wall Street », du « jeunes investisseurs attaquant l’élite financière » ou encore du « perturbons l’ordre établi pour faire place à la nouvelle vague », afin de soutenir « une transition du pouvoir vers les individus ». L’offensive Occupy Wall Street contre les abus du capitalisme financier a donc pris momentanément l’allure d’une attaque frontale sur les écrans infligeant des pertes à des fonds de couverture avec, toujours, cette vieille marotte d’un marché boursier n’appartenant qu’à l’élite. Il y a pourtant eu démocratisation, tant de Wall Street que de la spéculation boursière.

On le sait. La Bourse, c’est aussi les REER et les CELI, les caisses de retraite des particuliers, les régimes de pension des travailleurs… Cette démocratisation se vérifie également par une présence directe toujours plus ressentie des petits investisseurs sur le marché. Groupe TMX, exploitant de la Bourse de Toronto, chiffrait récemment que les transactions au détail atteignaient les 45 % du volume total des transactions en janvier, comparativement à une moyenne de 35 % un an plus tôt. Et s’il faut convenir que le marché est présentement dans une zone de surévaluation selon les principaux indicateurs de référence, l’une des grandes variables qui s’imposent présentement est la faiblesse des taux d’intérêt. Avec un certificat de placement garanti offrant du 0,6 % annuellement, l’investissement boursier vient offrir une possibilité de rendement digne de ce nom attirant son lot de capitaux, même les plus petits.

Le petit investisseur est donc bien présent sur le marché boursier, indirectement ou directement. Une présence facilitée au fil des ans par l’évolution technologique et la multiplication des plateformes ou applications robotisées contribuant à abaisser les frais de gestion et de transaction.

Et si l’essor des fonds communs d’investissement a contribué à ce rapprochement, l’ajout de deux grandes familles de fonds plus singulières au sein de cette approche portefeuille est venu diluer l’étanchéité entre le degré d’aversion au risque et une stratégie plus sophistiquée, ou ciblée. La spéculation a donc aussi été démocratisée, et pas nécessairement pour le pire.

Les FNB

L’une de ces familles, les Fonds négociés en Bourse (FNB), permet aux petits investisseurs d’obtenir à peu de frais une exposition à des catégories d’actifs auparavant accessibles qu’aux investisseurs institutionnels ou à valeur nette élevée. Ces instruments offrent l’accès, parfois pointu, à un panier de titres diversifiés pouvant comprendre des actions, des obligations ou des marchandises. Voire aussi une approche ciblée en matière de placement et de risque particulier. Composant un univers plus vaste comprenant les unités de fiducie indicielles (iShares), ils combinent diversification, liquidité et contrôle du risque, à coût moindre.

Si nombre de FNB proposent une stratégie d’investissement passive, se contentant de répliquer un indice ou un portefeuille de référence, à l’autre bout du spectre, on retrouve les FNB à gestion active, puis à effet de levier. Ils vont également se décomposer entre les FNB dits physiques et les synthétiques, ces derniers s’en remettant aux swaps et aux instruments dérivés pour obtenir l’exposition recherchée.

Les fonds alternatifs liquides

L’autre grande famille, les fonds alternatifs dits liquides, n’est accessible aux petits investisseurs que depuis janvier 2019, étant jusque-là réservée également aux institutionnels et aux investisseurs qualifiés. Ouvrant plus large la porte de la spéculation pure, ils peuvent emprunter des liquidités, réaliser des opérations de vente à découvert et investir dans des marchandises matérielles d’une manière qui n’était pas permise aux fonds communs traditionnels, rappelle l’Institut des fonds d’investissement du Canada.

Leur utilité première : atténuer le risque, voire offrir un rendement peu ou pas corrélé aux indices boursiers de référence. Les institutions financières émettrices vont aussi les présenter comme étant des produits d’investissement adaptés au contexte de fin de cycle économique et de taux d’intérêt zéro. Des produits faisant miroiter le potentiel d’un rendement positif même dans un contexte de récession ou de revers de marché, voire d’un rendement absolu non lié à un indice boursier (à bêta zéro, diront certains).

Là aussi on observe un recours accru aux dérivés, à la vente de titres à découvert et au levier, sous forme d’emprunts, à des fins d’investissement.

Ils contribuent donc à élargir le choix de stratégies de placement, se déclinant autour de quelque 25 styles différents répartis entre 45 gestionnaires proposant 138 fonds, selon les statistiques de l’IFIC. Leur approche s’apparente à celle des fonds spéculatifs et leur liquidité, à celle des FNB, les frais de gestion ressemblant toutefois davantage à ceux des premiers. Ces seuls exemples d’instruments conçus très souvent sous une inspiration spéculative témoignent qu’un combat mené sous le cri de ralliement « Démocratiser la finance pour tous » masque probablement d’autres problèmes.

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