Quand les hommes...

Je le confesse comme un péché véniel, je n’ai jamais aimé Quand les hommes vivront d’amour. Surtout lorsque cette chanson était entonnée en chœur comme un hymne national avec des trémolos dans la voix. Et encore moins lorsqu’elle se transformait en complainte dégoulinante de bons sentiments étouffant les délicats accords de jazz qui ornaient ses premières interprétations. On ne transforme pas impunément une discrète chanson de piano-bar en charge de la brigade légère. Certes, j’ai mieux compris son auteur lorsque j’ai appris qu’il l’avait composée à Paris au moment de la guerre d’Algérie et des violentes manifestations qui se déroulèrent alors. Mais il m’a toujours semblé que cet hymne débordant de mansuétude avait plus sa place dans les églises que dans les cabarets.

Mon Raymond Lévesque n’était pas celui-là. Ce clown triste qui a traversé 60 ans de chanson québécoise et fait carrière en France a touché tous les registres. Dans celui de la complainte réaliste, son chef-d’œuvre demeurera Dans la tête des hommes. Une véritable réussite immortalisée par Pauline Julien où le caractère obsessif du propos se mariait à une musique presque lancinante.

Dans la chanson comme au théâtre, Lévesque excellait à incarner l’homme de la rue, le pauvre diable, celui qui n’avait pas eu de chance. Orphelin à quatre ans, il avait quitté l’école à 14 ans. L’écrivain et journaliste du Devoir André Major voyait dans son personnage de Médée, qu’il interpréta dans la pièce éponyme de Marcel Dubé, « le prototype du Canadien français “innocent”, docile, sans cesse humilié ». Longtemps avant Yvon Deschamps, l’auteur d’Émilien avait mis au jour cette candeur mortifère qui nous caractérise si souvent comme peuple.

Pourtant, Raymond Lévesque saura aussi incarner la révolte, mais avec toujours ce fond d’humanité indéfinissable qui fut son trait distinctif. Il est probablement, avec Clémence DesRochers, celui qui a donné chez nous toutes ses lettres de noblesse au beau mot de « chansonnier ». Un mot aujourd’hui pratiquement disparu, mais que nos premiers auteurs-compositeurs adoptèrent spontanément peut-être parce qu’ils étaient tous plus ou moins polyvalents. Raymond Lévesque fut un chansonnier dans le sens parisien du terme, c’est-à-dire à la fois chanteur, animateur, monologuiste et humoriste. Homme-orchestre en quelque sorte.

C’est dans ce registre qu’il a composé quelques bijoux de chansons populaires dignes d’un Aristide Bruant. Des chansons qui, d’ailleurs, ne sont plus vraiment au goût du jour. Nul doute que sa chanson en hommage à l’ancien boxeur indépendantiste Reggie Chartrand ne réussirait pas le test de nos nouvelles ligues de vertu. Celui-ci ne devait-il pas « à tous les matins planter son Anglais » ? C’était une époque où on n’avait pas peur des mots.

Loin de l’indépendantisme aseptisé qui se porte comme une fleur à la boutonnière, Raymond Lévesque exprimait la revanche du petit peuple sur les exploiteurs anglais. Dans Pourquoi discuter, il se rit de ces arrivistes qui veulent « apprendre l’anglais en première année ». De même, le ton paillard de certaines strophes de Québec mon pays ou sa description de La vénus à Mimile qui fait le tapin dans les quartiers pauvres heurterait certainement les oreilles du néoféminisme contemporain. Quant à son monologue intitulé La neuvième place, où il se désole que les Québécois ne parviennent même pas à arriver en tête du classement international des buveurs de bière, il aurait contre lui toutes les ligues hygiénistes de l’époque.

On doute que Radio-Canada puisse aujourd’hui faire jouer ces monuments d’impertinence sans cet avertissement aussi prude que ridicule qui accompagne dorénavant un épisode de La petite vie. Loin de la rectitude de notre époque, Lévesque a exprimé la révolte des Québécois dans les mots du peuple, mais sans pour autant jamais avilir ou dévoyer cette langue qui demeurait chez lui simple et belle. Durant ses années parisiennes, il composa d’ailleurs Monsieur Balzac, une sorte de supplique à l’auteur de la Comédie humaine.

Raymond Lévesque était aussi un militant. Mais un militant d’avant ce Radical Chic qu’a décrit avec tant d’ironie l’écrivain américain Tom Wolfe. Avec sa verve légendaire, Wolfe raconte dans ce livre comment, dès les années 1970, les vedettes de l’Upper East Side s’entichèrent des causes les plus radicales, et souvent violentes, comme les Black Panthers. Aujourd’hui que le showbiz a étendu son empire sur l’ensemble du monde médiatique, le « radical chic » est devenu la norme. Pour Wolfe, plus la culture est soumise aux lois du marché, plus les artistes tentent de se faire pardonner en s’arrogeant le monopole de la vertu. Moins cette culture est issue des masses et plus elle est le fruit d’un savant marketing, plus ces élites sentent le besoin de poser en tribun guidant le peuple.

Raymond Lévesque savait qu’il n’était pas de ce monde-là. Car, « Quand on est de la race des pionniers / On est fait pour être oublié ».

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