La censure ordinaire

La censure, c’est la peur de perdre son emploi parce qu’on a dérangé. Ou simplement parce qu’on a créé un « malaise » avec sa critique d’un haut placé ou son point de vue qui détonne avec l’idée dominante. Peut-être qu’on ne sera pas renvoyé directement ; mais que notre contrat ne sera pas renouvelé. Ou qu’on choisira quelqu’un qui « s’agence » mieux avec la culture du lieu de travail pour la prochaine promotion. Ou qu’on subira une évaluation plus dure de ses performances. Ou qu’on ne sera plus invité à passer du temps avec les patrons dans les 5 à 7. Ou encore qu’on sera « taquiné » pour ses propos dérangeants jusqu’à l’isolement social, le harcèlement psychologique ou l’épuisement. La censure, ce sont les conséquences de la prise de parole honnête qui nous font nous dire : « J’aurais mieux fait de me taire. La prochaine fois, je me tairai. »

La censure opère chaque fois qu’une jeune personne brillante se voit rabrouer par les adultes autour d’elle parce que sa vérité dérange. Parce qu’elle dénonce un professeur qui abuse de son pouvoir, ou un oncle aux mains baladeuses, ou un parent qui devient violent. Cette jeunesse devient alors une flamme qui vacille, ou même qui s’éteint complètement. De la censure, on passe à l’autocensure. La conviction que, de toute façon, la prise de parole est futile.

La censure grandit lorsqu’on réduit la parole des femmes à du « mémérage », les questions des enfants à du babillage, les critiques des nouveaux arrivants à de l’ingratitude, les idées des marginaux à de la folie, les convictions des jeunes à des caprices, et la voix des pauvres à de l’ignorance. Parce que la censure est un mécanisme de contrôle qui peut non seulement empêcher les gens de parler, mais aussi éviter qu’ils soient écoutés. À force de coller des étiquettes dénigrantes à un groupe, on peut finir par rendre ses mots inaudibles, irrecevables, négligeables. Il n’est plus nécessaire, alors, de le faire taire.

Les limites de la liberté d’expression, on les sent chaque fois qu’une infirmière refuse de parler aux médias de ce qui se passe dans notre système de santé, de peur de subir des conséquences professionnelles. Le souci de vérité et d’information du public souffre particulièrement de ce musellement du personnel soignant depuis le début de la pandémie. Le silence des médecins était tout aussi assourdissant au lendemain de la mort de Joyce Echaquan.

La censure se nourrit de la violence de l’espace public. Je ne compte plus les jeunes femmes, dans divers mouvements sociaux, qui refusent de prendre la parole dans les médias. Parce qu’elles savent que leur point de vue les exposera non seulement à des critiques, mais aussi à des insultes. Et parfois même à des mensonges. Des mensonges qu’elles n’auront pas le pouvoir de faire disparaître des recherches Google lorsqu’elles seront à la recherche d’un emploi.

La censure, c’est aussi la tyrannie de la majorité, et la loi du plus fort. Cette notion que, parce qu’une idée est populaire au Québec, tous les Québécois qui ne partagent pas cette idée ne sont pas de vrais Québécois. Et que toutes les tactiques d’intimidation sont ainsi permises.

Les limites de la liberté de création sont reproduites chaque fois que les organismes subventionnaires récompensent les projets déposés par les artistes les mieux connectés aux institutions, plutôt que les idées les plus originales et porteuses.

Les limites de la liberté universitaire s’amplifient chaque fois qu’un poste de chercheur permanent est remplacé par un poste à statut précaire. Ou qu’on décide de concentrer les fonds de recherche au profit d’un club de plus en plus sélect d’heureux élus, qu’on crée un vedettariat universitaire intouchable plutôt que de donner la chance à tous de contribuer aux savoirs. La censure opère à l’université chaque fois qu’un prof qui amène chaires de recherche et bourses généreuses à son institution est protégé par son doyen, malgré les plaintes répétées d’étudiantes pour comportements déplacés.

La censure sévit chaque fois que l’on croit automatiquement la partie la plus prestigieuse, plutôt que de partir en quête des vérités douloureuses. La censure gagne lorsqu’on se convainc qu’il est impossible d’être à la fois un être respectable doté d’un Ph.D. et un parfait tyran avec ses étudiants vulnérables.

La censure, en fin de compte, c’est l’un des effets possibles du pouvoir sur le langage. Sans pouvoir, il ne peut y avoir de censure.

Quand un artiste est critiqué et que son industrie le largue, ce ne sont pas les critiques qui lui ont fait perdre son travail, mais son industrie. Quand une entreprise jette à la poubelle des travailleurs précaires qui ont commis des erreurs, plutôt que de les former ou d’admettre sa part de responsabilité dans le problème et d’offrir un plan d’action, ce n’est pas là le travail des « sales gauchistes ». On est plutôt face à une démonstration de la logique capitaliste dans toute sa gloire : celle en vertu de laquelle les humains comptent pour peu, car rien n’est plus important que de protéger son image de marque et son modèle d’affaires au moindre coût possible.

Sous sa forme la plus brutale, la censure menace la vie pour une simple prise de parole. La censure, ce sont les enlèvements, les disparitions, les agressions, les emprisonnements et les meurtres qu’a fuis la génération de mon père. Quand l’on suspecte des Québécois enfants des survivants de régimes dictatoriaux d’aimer la censure, de souhaiter la censure, de promouvoir la censure, on fait preuve au minimum d’une grande grossièreté.

Et chaque fois que l’on parle de censure sans comprendre qui exerce le pouvoir dans une institution donnée et dans la société en général, on fait, au mieux, une analyse très bancale d’un phénomène millénaire, qui n’a certainement pas été apporté au Québec par les Y ou les Z. Nous n’avons pas ce pouvoir.

76 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 18 février 2021 06 h 24

    La censure, c’est la loi du silence aussi et vous le savez bien surtout vous Emilie Nicolas puisque Le Devoir n’a jamais fait la critique d’un essai important sur Chritian Rioux. La censure est à toutes les sauces, on le sait fort bien ainsi que l’explique lucidement le philosophe Bruno Latour. Les médias sont un mur de silence qui censurent màis aussi permet pire. Restons objectif.

    • Hermel Cyr - Abonné 18 février 2021 10 h 03

      Bien souvent, on préfère s’avouer presbyte quand on est myope. L’enfer c’est les autres, c’est bien connu.

      Ainsi en est-il de la censure, même quand elle est « ordinaire » – se donnant des airs d’Hannah Arendt, – s'attribue aux autres plus qu’à nous.

      Il me semble que le texte de Mme Nicolas applique ici excellemment ce principe.

    • François Beaulne - Abonné 18 février 2021 11 h 36

      Encore une fois, à titre de simple <inscrit> au Devoir vous vous permettez de pontifier sur la politique éditoriale du journal. Ça commence à faire les commentaires de gérants d'estrade qui profitent de l'espace du seul quotidien indépendant au Québec pour passer leur message idéologique qui, bien souvent, va à contresens des opinions exprimées par la majorité des lecteurs. Vous devriez vous garder une certaine réserve de vous en prendre systématiquement aux opinions de Christian Rioux qui reflètent l’opinion d'une majorité des lecteurs du Devoir, notamment sur les questions internationales, identitaires, et de liberté d'expression universitaire.
      Je vous mets au défi de comptabiliser les articles émanant de la gauche autoproclamée bien-pensante woke, comme ceux d'Émilie Nicolas et d'autres chroniqueurs de cette variante publiés dans Le Devoir.
      Vous constaterez que vous ne perdez pas au change.

  • Marc Dufour - Abonné 18 février 2021 06 h 35

    Et pourtant...

    Ne vous en déplaise, les jeunes universitaires exaltés semblent avoir un certain pouvoir dans les maisons d'enseignement qui succombe au clientélisme.

    Vous direz qu'il y a de la censure ailleurs et je vous répondrai que je n'ai jamais dit le contraire.

    • Alexandre Beaudet - Abonné 18 février 2021 09 h 45

      Exact, on peut critiquer les deux types de censure/pression publique. Madame Nicolas a manqué une occastion de démontrer qu'elle prend le juste milieu. C'est ce qu'on appèle du militantisme.

    • Céline Delorme - Abonnée 18 février 2021 11 h 18

      Comme dit M Dufour, " La Censure c'est les autres."Selon Mme Nicolas, tous les autres membres de la société font de la censure, mais s'il s,agit des " Québécois enfants des survivants de régimes dictatoriaux " qui insultent des artistes, empêchent la tenue de représentations théatrales, ou de conférences universitaires, dans ce seul cas, il ne s'agit pas de censure, et "on fait part de grossièreté" si on ose parler de censure... Le Devoir nous fournit encore la pensée binaire, dans toute sa splendeur: "J'ai raison pcq c'est moi qui le dis. Tous les autres ont tort, et vous êtes grossier si vous êtes en désaccord avec moi."

    • Jacques Patenaude - Abonné 18 février 2021 18 h 48

      M Beaudet
      Mme Nicolas est chroniqueuse elle n'a pas à présenter un point de neutre. Tout comme Christian Rioux est chroniqueur et présente un point de vue qui n'est pas plus neutre que le sien. aujourd'hui je ne suis pas d'accord avec elle, parfois je le suis tout comme ça arrive avec M. Rioux. ou M. David qui n'a jamais caché ses positions souverainistes. C'est pour cela je je participe aux commentaires du Devoir plutôt que sur les réseaux sociaux qui alimentent les chambres d'échos. C'est en étant mis en contact avec des points de vue divers qu'on trouve le juste milieu à mon sens

    • Suzanne Arcand - Abonnée 19 février 2021 09 h 48

      Comment avez-vou évaluer la "majorité de lecteur". Les plus vocaux ne représentent pas nécessairement la majorité.

  • Martin Blanchard - Inscrit 18 février 2021 07 h 30

    Merci, et gardons courage!

    Bravo pour ce texte très juste. Bien sûr il n'y aura pas de débat initié par quiconque, encore moins par le PM François Legault sur la censure exercée par le pouvoir des dominants sur le langage, car tant le gouvernement actuel que la majorité sont justement du côté des dominants.

    J'ai la chance d'avoir un travail où ma tâche est de faire avancer la justice sociale, mais je sais que nous nous sommes bien peu de gens à se battre contre les injustices nombreuses et nous subissons régulièrement la censure. J'ai pour ma part un classeur plein de mises en demeure frivoles exigeant de me taire. Et jamais la menace n'a été portée à exécution. D'autres personnes ont été moins chanceuses que moi. Un jour ce sera mon tour, je ne me fais pas d'illusions.

    Il n'en reste pas moins que comme le dit Martin Luther King, "ce qui m'effraie ce n'est pas l'oppression des méchants c'est l'indifférence des bons".

    • Suzanne Arcand - Abonnée 18 février 2021 10 h 33

      Qui censure dans ce cas? Les quelques étudiants qui contestent ou les institutions qui doivent faire du clientèlisme à cause de leur mode de financement?

  • Marc Therrien - Abonné 18 février 2021 07 h 31

    Et le confort de la lâcheté


    La censure, c’est la sagesse des trois petits singes qui énonce qu’il n’arrivera que du bien à celui qui ne voit pas le mal, n’entend pas le mal, ne dit pas le mal. C’est le secret, le silence et le mensonge qui permettent à tant de systèmes sociaux dysfonctionnels de perdurer parce que finalement, pour paraphraser Nietzsche, l’humain n’est peut-être pas capable de tolérer tant de vérité que ça.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 18 février 2021 11 h 18

      Bon, vous avez compris qu'on peut commenter avant d'aller travailler comme fonctionnaire.

  • Robert Monaco - Abonné 18 février 2021 07 h 48

    SUPERBE!