La liberté d’expression en otage

Les temps sont si troubles qu’on lève le cou pour mieux observer tous les angles du grand débat en cours. D’un bord, la liberté d’expression. De l’autre, le droit au respect. Certains analystes préfèrent s’ancrer dans une posture radicale, dans un sens ou l’autre. Mais c’est au prix d’y égarer une perspective globale. Car les combats n’ont pas tous la même portée.

Nous sommes nombreux profondément choqués par les mille interdits qui frappent nos institutions à travers mots et concepts victimes de la culture du bannissement, mais l’affaire Mike Ward, en rebondissant lundi devant la Cour suprême, venait nous rappeler à quel point rien n’est simple en ces matières.

L’humoriste pouvait-il se moquer en 2010 du handicap de Jérémy Gabriel, alors mineur, dans un de ses sketchs présenté à maintes reprises pour divertir la galerie ? En fait, les droits des uns se heurtent aux droits des autres à travers un écheveau bien emmêlé.

Débouté par deux cours antérieures, Mike Ward joue son va-tout en brandissant la liberté d’expression dans une cause impliquant un adolescent. À l’heure de donner son verdict, le plus haut tribunal du pays créera jurisprudence dans le milieu du rire qui craint, à juste titre, d’y laisser des plumes. L’humoriste jetait un pavé dans la mare de sa profession en se rendant jusqu’en Cour suprême. S’il perd, ses juges offriront de facto des balises au droit de parodie.

Parfois, les décrets juridiques viennent pallier un vide après que de joyeux drilles eurent dépassé les limites d’une forme de contrat tacite entre les artistes et le public. C’était le cas de Mike Ward, de l’avis des deux cours précédentes. Jusqu’ici, il n’a guère aidé la cause dont il se veut le champion. Car l’univers de l’humour avait tout intérêt à tenir le tribunal loin de ces zones floues. Et si l’humoriste remporte son pari, c’est bel et bien la dignité du jeune homme qui sera bafouée. On sera tous perdants. Il est dangereux de pousser le bouchon trop loin. Dans un sens comme dans l’autre.

De nouveaux procès sont à prévoir à cette enseigne. L’emploi du mot en n dans un contexte pédagogique ou littéraire finira bien par atterrir en cour. Ceux qui s’en prennent aux contenus culturels et historiques auront également cherché leur défaite avec leurs demandes indues de censure à tout vent.

Plaider le bon sens

En cette période de turbulences inouïe, exacerbée par les médias sociaux aux opinions polarisées, la liberté d’expression devient ainsi l’otage de la droite comme de la gauche, deux courants qui s’affrontent parfois en nous. Plaidons en faveur du bon sens.

Dans l’affaire Ward/Gabriel, nombreux sommes-nous (pas tous) à appuyer les droits de Jérémy Gabriel au nom de sa dignité comme de la raison : mieux valait ficher la paix à un adolescent handicapé. L’humour est un art en évolution constante depuis que l’humain se dilate la rate, et les seuils de tolérance collectifs bougent sans relâche. Dany Turcotte a dû s’excuser pour sa blague déplacée sur le cellulaire de Mamadi III Fara Camara à la dernière de TLMEP. Se moquer de Jérémy Gabriel n’était pas reluisant non plus. Un auteur doit se munir d’antennes avant d’enfiler des gags à la ronde.

A contrario, sur la question du révisionnisme historique et littéraire des œuvres, je m’insurge en bonne compagnie contre cette volonté contemporaine d’extirper des mots de leur contexte socio-historique en bannissant des œuvres ou des manuels d’histoire. Protestons au nom de la mémoire, cette flamme qui éclaire le parcours de l’humanité en bien comme en mal.

Je comprends le terreau sur lequel poussent les revendications des minorités qui en ont plein le dos. Si longtemps méprisées et tassées de la place publique, leurs frustrations se conçoivent sans peine. Donnons-leur plus de place. Respectons « l’autre ». N’empêche : certaines de leurs exigences demeurent inacceptables. Obéir à tous les diktats de la culture woke, en voie de balayer le passé des peuples, pas question !

Dans la foulée de la prise de position de François Legault sur Facebook, lequel estime de concert que des militants radicaux vont trop loin avec leur censure de mots et d’auteurs à l’université, une pétition circule sur le site de l’Assemblée nationale afin de défendre la liberté pédagogique. Mieux vaudrait étendre cette protection à la sphère artistique où les œuvres, les livres en particulier, se voient menacées d’un nouvel index.

L’État, comme la justice, se posera bientôt sur cette branche pourrie. Il votera alors des lois pour appuyer le libre enseignement et le patrimoine culturel. Du coup, les minorités brimées et des cohortes de jeunes à leur écoute seront montrées du doigt. Des combats légitimes perdront des plumes. Dommage ! Dépasser les bornes, c’est nuire à bien des justes causes. Don’t push your luck, disent les Anglais…

23 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 18 février 2021 03 h 04

    Gros bon sens et bon jugement.

    Merci de remettre les pendules à l'heure.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 18 février 2021 03 h 48

    "La liberté d'expression devient ainsi l'otage de la droite comme de la gauche..."

    "Plaidons en faveur du bon sens." Voilà, tout est dit. Vous avez entièrement raison Mme Tremblay.

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 18 février 2021 19 h 40

      Je dirais même plus (à la manière des Dupondt) : "La liberté d'expression devient aussi ainsi l'otage du bas comme du haut, du derrière comme du devant ... alors il est temps de se remettre les yeux vis-à-vis des « centres » de trous, les deux si possible ! "

  • Roger Gobeil - Inscrit 18 février 2021 07 h 11

    Diktats de la culture woke... c’est assez!

    Madame Tremblay, j'espère que Francine Pelletier va lire votre texte. Dans son pamphlet récent, elle a ridiculisé les "états d'âme" de Legault à propos de la liberté d'expression. Vous avez raison, il est grandement temps que les diktats de la culture woke cessent.

    • Louise Collette - Abonnée 18 février 2021 09 h 23

      Et si elle le lit, vous croyez que ça va changer quelque chose ?? ;-)

  • Marc Therrien - Abonné 18 février 2021 07 h 49

    À quoi bon s'attaquer à un enfant?


    Si « l’humour est un art en évolution constante depuis que l’humain se dilate la rate, et les seuils de tolérance collectifs bougent sans relâche », il semble que pour sa part Mike Ward aime bien garder vivant l’esprit de la comédie grecque « où les attaques personnelles, les grossièretés, les sarcasmes et la crudité et étaient monnaie courante et fort prisés. » « Dieux, hommes d’état, laideurs et défauts d’ordre physique, intellectuel ou moral, insuffisances humaines constituaient déjà des cibles de choix » comme le rapportent Normand Baillargeon et Christian Boissinot dans l’introduction de leur livre « Je pense, donc je ris. Humour et philosophie ».

    Mike Ward est le testeur des limites qui prend le risque de savoir jusqu’où aller trop loin. Ce métier offre bien peu de répit. Une fois rendu au sommet, le défi c’est d’y rester surtout quand on est détesté par la plupart des gens. Après avoir perdu son recours à la cour d’appel et mené son combat pour la liberté d’expression jusqu’à la cour suprême, il semble en avoir fait une obsession et une question de « vie ou de mort » ou en d'autres mots, qu’il se soit enfermé dans une cage et qu’il ait avalé la clé, dans une logique situationnelle où il n'y a pas de retour en arrière possible une fois qu'il a franchi le rubicon avec son personnage de l’impur qu’on prend plaisir à châtier. Veut-il seulement être aimé? La société, via la Cour suprême, pourrait très bien lui signifier qu’on ne touche pas aux enfants qu’on doit protéger parce qu’ils n’ont pas encore tous les moyens pour se défendre à armes égales dans le monde des adultes.

    Marc Therrien

  • Jacques Légaré - Abonné 18 février 2021 07 h 56

    «Tu dis un mot de trop, et tu es viré» (Un de mes amis qui enseigne dans une université américaine)


    Tout le problème réside dans la faiblesse des distinctions sémantiques et du flou des concepts.

    La liberté d'expression se décline en 7 volets : médiatique, artistique, scientifique, commercial, journalistique, académique et métaphysique (croyance ou athéisme).

    Dans nos deux Chartes, les rédacteurs ont fait du fourre-tout, sans rigueur.

    Ainsi la liberté de religion y a été insérée sans réflexion: la liberté est une capacité; la religion n'est qu'une opinion. Seule la personne a des droits. La l-de-religion est donc gonflée par rapport aux autres volets. Pire, elle est à égalité avec le droit de se déplacer et à celui de la vie ! Insensé.

    Dans Gabriel c. Ward, la Cour Suprême va encore patauger, faute de rigueur de la Charte à partir de laquelle elle va statuer.

    Les valeurs de la vie bonne doivent être mentionnées, célébrées, exigées sans qu'on les précise trop. Voilà leur statut.

    Ainsi bon sens, bon jugement, bon coeur sont l'a priori de la définition de toute valeur humaniste et de sa précision dans nos comportements.

    Un véritable tableau des valeurs et des droits doit être composé, à l'égal du Tableau périodique des éléments, ou de la Comptabilité nationale si claire. Oui, absolument ! pour qu'enfin le droit le plus cohérent sorte de nos officines politiques et judiciaires. Deux modèles à succès, à imiter impérativement.

    Pataguer de Mike Ward au mot en N... , en passant par l'appropriation culturelle et les mots de genre M/F est s'enfoncer dans le ridicule d'une discussion sémantique de taverne au 9e verre.

    Pensons au cafouillage sur le «racisme systémique». Nos deux PM s'y s'ont tordu la langue. C'est «racisme répandu» qui est la juste expression.

    Sans rigueur, pas de solution possible. Où est le 3e modèle : le système métrique qui a remplacé les pied, pouce et verge qu'on ne savait plus où fourrer.

    Il ne faut pas compter sur les recteurs, fonfons poudrés et surpayés, pour nous y aider. Ils ont affiché leur mollesse honteuse.

    Vite, le Gradus !