En Catalogne, l'inamovible question nationale

L’indépendantisme est-il soluble dans la COVID-19 ? C’était le pari tenté par les « unionistes » pro-Espagne, lorsqu’ils ont dépêché de Madrid le ministre socialiste de la Santé, pour diriger à Barcelone la principale formation anti-indépendance, lors des élections régionales qui se sont déroulées hier en Catalogne.

Le ministre en question, Salvador Illa, n’a pas fait de miracles contre le coronavirus. L’Espagne a été, et continue d’être, l’un des pays proportionnellement les plus touchés au monde par la pandémie. Et la Catalogne incluse.

Mais le Parti socialiste (PSOE), actuellement au pouvoir à Madrid, a décidé de tabler sur la notoriété d’un politicien — un Catalan unioniste — que toute l’Espagne a vu quotidiennement sur son petit écran depuis le début de la pandémie. On l’a envoyé à Barcelone pour « combattre les séparatistes » et tenter d’imposer aux électeurs d’autres thèmes que la question nationale.

Mais malgré la pandémie et la controverse sur l’opportunité de voter maintenant, malgré l’impasse politique causée par le refus répété de l’État espagnol d’engager un dialogue substantiel… et malgré une supposée « fatigue indépendantiste », la moitié de la population catalane se déclare encore et toujours partisane d’un destin hors de l’Espagne.

Elle l’a redit hier. Plus encore : pour la toute première fois lors d’une élection catalane, les formations pro-indépendance (quatre au total, dont une qui n’a pas obtenu de députés) dépassent le seuil fatidique de la moitié des voix, avec 50,9 % des suffrages exprimés.

Lors des élections précédentes, les unionistes se faisaient fort de répéter que malgré leurs majorités en sièges, les indépendantistes restaient bloqués à 47-48 % d’appuis.

Mais cette percée en pourcentage coïncide avec une chute énorme de la participation.

En décembre 2017, juste après l’écrasement par Madrid de la tentative de sécession unilatérale et l’imposition d’une loi spéciale de tutelle, les électeurs s’étaient rués sur les urnes, confirmant encore une fois la majorité indépendantiste. Près de 80 % des inscrits avaient alors voté, un record.

Hier, en pleine pandémie, on était autour de 60 % (ce qui était du reste la moyenne historique en Catalogne, entre 1980 et 2010… avant la « fièvre » des 10 dernières années).

La formation de Salvador Illa arrive « première »
de justesse dans un gros peloton, avec 23 % (et deux partis pro-indépendance tout juste derrière). Dans le camp pro-Madrid, le PSC déclasse les formations de droite, dont Ciudadanos. La grande sensation de 2017, aujourd’hui effondrée.

À l’extrême droite, c’est la percée de Vox, virulent parti pan-espagnol dont certains responsables ont déjà dit qu’il fallait « pendre les séparatistes » (8 % et 11 députés sur 135).

Pour autant — et c’est la leçon du 14 février —, Illa a échoué à imposer l’idée d’un clivage primordial gauche-droite, qui viendrait transcender la question nationale et favoriser un rapprochement, par exemple, avec la Gauche républicaine (ERC), l’un des deux grands partis indépendantistes.

Cela s’est déjà vu. En ce moment même, l’ERC « soutient » le gouvernement du PSOE, ou du moins promet de ne pas le faire tomber, avec ses 15 députés à Madrid.

Mais l’air du temps ne se prête guère à de telles convergences à Barcelone. Les figures historiques de l’indépendantisme sont soit en prison, comme Oriol Junqueras (avec un régime « allégé » qui lui permet de sortir pendant la journée), soit en exil, comme l’ex-président Carles Puigdemont.

La réaffirmation obstinée de la force de l’indépendantisme catalan ne doit pas masquer l’impasse stratégique de l’après-2017, et les divisions que cette impasse induit entre les leaders indépendantistes.

Tandis que le parti « Ensemble pour la Catalogne » (tendance Puigdemont) continue de prôner une voie unilatérale « héroïque », la Gauche républicaine de Junqueras rétorque qu’il faut prendre acte de ce qui s’est passé en 2017, adapter la stratégie, jouer sur le temps long et savoir attendre… ne serait-ce que de petites ouvertures de Madrid.

La manœuvre des socialistes madrilènes à Barcelone n’a pas affaibli les tenants d’une Catalogne indépendante. Ceux-ci viennent de prouver une nouvelle fois que la question nationale peut rester centrale au XXIe siècle.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.



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