L’ambulance

Le gel blanchissait l’asphalte noir. Au coin de la rue, tournant sans prévenir sur la gauche à toute vitesse, un VTT rouge pompier. Sur ces chemins d’arrière-pays, il en surgit toujours un au moment le moins opportun. Il faut apprendre à se méfier des VTT autant que des cervidés.

Ce VTT m’a passé sous le nez, puis il a filé vers le lointain, dans un sifflement agressif souligné par les dérapages appuyés de ses pneus dans la matière molle.

Je l’ai vite perdu de vue tant il allait vite. Et je me suis pris à penser que ce conducteur allait se tuer plus loin, au prochain virage, au prochain croisement de routes, à la prochaine aspérité imprévue, là-bas, hors de ma vue. Je me suis trompé. À quelques kilomètres de là, ce n’était pas celui-là qui était étendu de tout son long au milieu de la chaussée enneigée mais un autre, le conducteur cette fois d’un VTT peinturluré de motifs kaki. Il gisait sur le bas-côté, comme une bête éventrée.

De rares passants s’étaient arrêtés pour lui prêter secours. Ils faisaient cercle autour de lui, mais restaient bien droits, en marge, sans se pencher vraiment vers cet homme recroquevillé en boule, souffrant en silence. Je me suis arrêté à mon tour. « Ça va ? », ai-je demandé à ceux qui étaient déjà là. « Oui, oui, ça va aller : on a appelé l’ambulance. » Ils attendaient les secours, en fumant des cigarettes.

Quelques flocons de neige étaient en suspens dans l’air gris, comme s’ils refusaient de tomber. Inutile de rester à poireauter là. J’ai continué mon chemin.

Plus loin, bien plus loin sur ce chemin tout de travers, j’ai croisé le véhicule d’urgence, sirènes hurlantes. En raison de la chaussée enneigée, les secours se dirigeaient à vitesse réduite vers le lieu de l’accident. Le son violent de la sirène et les faisceaux colorés des gyrophares affirmaient une volonté de vitesse toute en franche opposition avec la vitesse effective, plutôt basse.

À part ces VTT souvent pilotés par des fous, il faut dire que tout va lentement dans nos campagnes. Y compris les ambulances.

Et ce qui va encore moins vite que tout à la campagne, ce sont les communications.

En rentrant enfin à la maison ce jour-là, je me suis pris, encore une fois, à devoir maudire le service Internet. Une malheureuse responsable de cette caricature de couverture réseau a fini par me rappeler pour tenter de m’expliquer pourquoi, encore une fois, cela fonctionnait moins bien qu’à l’ordinaire où tout fonctionne déjà fort mal.

« Je vous comprends parfaitement, Monsieur », m’a-t-elle dit d’emblée. Ce mantra du service en ligne est devenu une incantation censée tout pardonner.

Mais qu’est-ce que cela change, Madame, que vous me compreniez puisque mes voisins et moi passons notre temps à vous rappeler pour les mêmes raisons, sans que soit éprouvée la moindre amélioration ?

« Oui, Monsieur, je comprends. Je vous comprends parfaitement. »

Qu’y a-t-il à comprendre là-dedans, sinon que ce réseau possède la vitesse d’une tortue nourrie aux barbituriques tandis qu’il est facturé à la vitesse de l’éclair, au moins deux fois plus cher qu’une ligne ordinaire ? Les apparences de cette douce compréhension ne vont jamais jusqu’à implanter des modalités effectives pour changer les choses.

« Bien sûr, Monsieur, soyez assuré que je vous comprends parfaitement. »

Je ne me suis jamais senti si bien compris, je vous le dis, que depuis que les techniques de vente formatent de malheureux commis payés à bas prix pour évacuer, comme par enchantement, les responsabilités de pareilles compagnies à coups de formules sans conséquence. Celles-ci n’en continuent pas moins d’imposer leurs tarifs selon des contrats léonins.

Dans les campagnes, les changements opérés par les entreprises de télécommunications tiennent essentiellement à la recherche des profits maximaux pour des coûts minimaux.

Depuis des années, une suite de gouvernements a répété qu’elle allait s’occuper de cette question de l’accès pour tous au réseau Internet. La Fédération québécoise des municipalités vient de redemander, fort poliment, à ce qu’on s’occupe vraiment de ce problème majeur. L’organisme s’est fait répondre, par tous les partis réunis, qu’il était parfaitement bien compris…

Les partis vont-ils finir par tirer l’oreille des grands groupes de communications, lesquels contrôlent de plus en plus tous les instruments de production et d’utilisation des biens culturels qui transitent par leurs services ? À quand une réglementation plus serrée au motif d’un intérêt national ? La CAQ de François Legault avait juré que ce serait enfin réglé en 2022. En réalité, rien ne risque de vraiment changer.

De larges portions du pays continuent d’être en réalité extorquées par des compagnies privées qui imposent des coûts prohibitifs aux échanges publics.

L’affaire a pris, en raison de la pandémie, des proportions dont il est difficile de continuer de ne pas se soucier. Le télétravail autant que l’éducation à distance dépendent largement de ces structures de communication. Une multitude de services, désormais liés de près à la possibilité de se brancher, demeurent peu ou prou accessibles à une large partie de la population, ce qui a pour conséquence d’aggraver des disparités. Pour assister à une conférence ou pour manipuler des documents qui ont le poids d’enclumes, plusieurs en sont à devoir sauter dans leur voiture pour rallier une agglomération.

Ne sommes-nous pas devant une réécriture tordue de la fable du lièvre et de la tortue ? La fin de cette fable est désormais si connue que même une tortue se laisse désormais convaincre qu’elle va finir par regagner le temps perdu. En réalité, on ne cesse de la laisser de côté tandis que les progrès technologiques avancent en circuit fermé, toujours au profit des mêmes lièvres.

Quand l’ambulance va-t-elle finir par arriver ?

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