Jamais deux sans trois

Le couple polyamoureux formé par les artistes David Menes Rodriguez et Lysandre Murphy-Gauthier s’exécute sur scène dans le spectacle «Le baiser interdit». 
Photo: Hugo Saint-Laurent Le couple polyamoureux formé par les artistes David Menes Rodriguez et Lysandre Murphy-Gauthier s’exécute sur scène dans le spectacle «Le baiser interdit». 

Et si le modèle unique du couple monogame, exclusif, je-me-toi-nous, était aux soins intensifs lui aussi ? Manque d’oxygène, bas les masques, désir en panne, la débandade intime. Un tabou, certes, mais saluons les efforts d’un nombre croissant de valeureux pour secouer la dyade pérenne, même si cela complique les Saint-Valentin.

Le libertinage n’est pas né d’hier, mais une tendance semble vouloir s’incruster, surtout chez les millénariaux, celle des relations non monogames consensuelles (NMC). Le dernier mot est important. Si c’est bon pour pôpa, c’est bon pour môman.

Des siècles de patriarcat et d’infidélité partent en couille, remis en question par toute une mouvance qui s’intéresse à la redéfinition des identités de genre, mais aussi au rebrassage des cartes dans un espace d’honnêteté. Et si le duo devenait trio ou quatuor ? Et que celui-ci menait à divers embranchements, voies rapides, sentiers forestiers ou culs-de-sac ? L’amour peut-il se démultiplier plutôt que de diminuer en ouvrant son cœur et ses draps ?

Je me suis entretenue récemment avec de nombreux partenaires polyamoureux ou libertins. Souvent, le couple ouvert (chacun va où il le désire sans rendre de compte, ou très peu) devient polyamoureux parce que l’un des deux — ou les deux — s’installe dans une autre relation tout aussi significative. Forcément, on peut s’attacher.

« Dans le polyamour, les hommes doivent renégocier leur place. Ils ne sont plus les rois », pense Nicolas (*nom fictif), 55 ans, heureux en ménage depuis une dizaine d’années et également amoureux d’une autre femme qui est l’amie de sa conjointe. Le couple marié vit sous le même toit, mais Nicolas assure une garde partagée moitié-moitié avec l’électron libre, deux jours en semaine, un week-end sur deux. « Nous avons quatre dynamiques : moi avec chacune d’elles, elles ensemble et nous trois. Cela dit, c’est prévu qu’elles fréquentent aussi quelqu’un d’autre. » On s’en reparle après la levée du couvre-feu.

Maturité émotionnelle

Les couples polys et/ou libertins sont-ils plus matures d’un point de vue émotionnel ? « Tu n’as pas le choix, croit Isabelle Perron, 47 ans, polyamoureuse assumée. On transgresse la jalousie dans le polyamour ; on utilise la compersion, le fait de jouir du bonheur de l’autre. De toute façon, une relation, ce n’est jamais stable, même monogame. » Va pour l’altruisme et « ton orgasme, c’est mon samedi soir plate sur Netflix », mais l’humain reste une petite bête sacrément susceptible. Devenir polyamoureux exige peut-être un doctorat en psychologie ? « Il faut se gérer, admet Isabelle. Il y a toujours un déclencheur, une insécurité. Mais pour moi, c’est plus beau, plus grand et plus satisfaisant. C’est beaucoup plus compliqué de gérer le blocage de mes émotions. »

La pandémie a freiné les ardeurs de certains couples polyamoureux et libertins (fini les petites orgies sympatoches), mais tous les polys ne sont pas portés sur les activités de groupe, tant s’en faut.

Elie (*fictif), 45 ans, est mariée depuis trois ans et vit aussi avec son chum d’origine française depuis deux ans. « Mon mari a proposé qu’il vienne vivre avec nous. Ça simplifie les choses. Eux sont des colocs. Nous mangeons les trois ensemble, mais je dors avec l’un ou l’autre. »

Vous ne partez pas en vacances parce que vous détestez votre appartement, mais parce que vous aimez les vacances: avec les amants et amantes, c’est pareil

 

Pas de jaloux : chacun son soir et sa fin de semaine. Ce week-end de Valentin sera partagé en deux : « On a associé le couple à la propriété privée. Personne ne nous appartient. Il faut se défaire de ces idées préconçues, mais changer le modèle relationnel, ce n’est pas évident. »

La chercheuse Milaine Alarie, professeure associée à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), s’intéresse aux questions de parentalité dans les relations NMC. « Il subsiste un stigma, mais depuis cinq ans, on en parle davantage. Une personne sur cinq a déjà vécu une relation de ce type au Canada et une personne sur quatre chez les 20-39 ans. Cela va prendre plus d’importance dans l’avenir. Pour beaucoup de gens, c’est une forme de désapprentissage. » Chez les 18 à 29 ans, ce modèle est perçu comme idéal pour 17 à 21 % d’entre eux. « Les jeunes adultes ont une plus grande ouverture aux diversités sexuelles. Et les réseaux sociaux permettent de trouver des communautés pour du soutien. »

Des préjugés tenaces subsistent, comme celui du couple qui bat de l’aile et se tourne vers d’autres partenaires. Au contraire, selon les recherches de Mme Alarie, ces alliances moins conventionnelles peuvent s’avérer des gages de longévité à l’heure où un mariage sur deux coule à pic.

L’amour s’additionne ou se divise ?

Sandra (*fictif), une Française de 26 ans, m’explique que le fait de vivre avec sa blonde et d’avoir aussi un chum la libère de beaucoup de choses. « Je ne me sens pas responsable des besoins de l’autre à 100 %. C’est trop de pression. On m’a souvent dit que je voulais le beurre, l’argent du beurre et baiser la crémière, alors je pensais que ce n’était pas possible. » Le polyamour fut une révélation : « Il n’y a pas de hiérarchisation dans mes relations. Dans la monogamie, tu te fais culpabiliser d’avoir des sentiments ailleurs. »

Même constat pour Lysandre et David, 35 et 37 ans, en couple depuis 13 ans, artistes partenaires du Cirque intime et parents de deux enfants de 8 et 10 ans dans la vie quotidienne. « C’est David qui m’a parlé de ce mode de vie lorsqu’on s’est rencontrés, confie Lysandre. Moi, j’étais plutôt dans la romance monogame classique. On a commencé comme couple libertin, puis on est devenus polyamoureux. Aujourd’hui, j’ai une amie et je suis bisexuelle. Oui, ça demande une maturité affective, un cheminement, un langage commun. Et je suis très sélective dans l’aventure ; ce n’est pas un buffet ouvert. »

On prend la légèreté au sérieux

 

Fait cocasse, Lysandre choisit les partenaires de David. « Nos limites sont saines et nous avons nos systèmes de protection. J’ai besoin d’être à l’aise avec la personne, besoin de sororité, de savoir qu’elle ne viendra pas foutre ma vie en l’air. »

Et David, lui ? « Ça ne le dérange pas, il aime presque tout le monde. On se donne le droit d’aller vers l’étincelle. »

Je retiens cette phrase de Lysandre : le consentement devient une danse entre les deux, on peut s’amuser.

Et si l’amour tenait lieu de moteur plutôt que de capot ?

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog

Plongé dans le livre de Maïa Mazaurette, Sortir du trou. Lever la tête. La chroniqueuse du quotidien français Le Monde tente d’initier un nouveau répertoire érotique et d’échapper à notre vision étriquée du sexe. Ni sexologue, ni autrice érotique, quelque part entre l’éducatrice généreuse de ses trouvailles et la grande soeur ouverte d’esprit, Maïa nous force à réfléchir, à communiquer, à nous ouvrir à nos besoins et à explorer à deux (ou plus), sans jugement ni culpabilité. Elle replace la sexualité dans la culture et se permet de faire des liens avec le politique, le sociologique, l’économique, etc. Beau cadeau de Saint-Valentin. 

En attendant, ce texte à lire impérativement pour les intéressés : « En finir avec le couple… ou avec l’exclusivité » (8 octobre 2020), signé par la chroniqueuse sexe. Résumons : « Ce n’est pas toujours facile »… : bit.ly/3d0wqYs

Découvert le glossaire de 29 pages (!!!) sur le site Polyamour Montréal. Pour se familiariser avec les termes « méta » ou « moldu » et d’autres réalités. On se couche moins niaiseux le soir et parfois moins seul.e, mais ça fait beaucoup d’étiquettes pour circonscrire le flou : 

Savouré la troisième saison de Trop. sur Tou.tv. Au nombre des rebondissements, Anaïs (Virginie Fortin) explore le couple ouvert avec son amoureux Romain durant cette ultime saison. Très millénarial, très Zeitgeist et toujours aussi comique, tout en abordant la tragédie de l’existence dans la sororité. Propos et promiscuité prépandémiques : ça fait du bien ! 

Nouvelles intimes, mais publiques

Deux amies, la journaliste Natalia Wysocka (collaboratrice au Devoir) et l’autrice et ex-escorte Mélodie Nelson ont lancé une infolettre plutôt unique, Nouvelles intimes, dans laquelle il est question de l’industrie du travail du sexe et de ses aspects plus confidentiels. Les textes sont bien tournés et les sujets peuvent déstabiliser les âmes sensibles.

Une escorte indépendante qui suit des cours de soins infirmiers ; comment les travailleuses du sexe maquillent leurs (vrais) orgasmes ; une collaboratrice de Pornhub ; du contenu et des réflexions sur un sujet encore tabou, celui du sexe caché depuis toujours, un métier dangereux parfois.

Bref, du doigté pour aborder un sujet délicat et plutôt méprisé. 



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