L’essai en dentelle

Pourquoi lit-on des romans ? À vrai dire, je ne le sais pas précisément. Quand cette question me vient en tête — ce qui arrive assez souvent —,les réponses que je trouve ne me satisfont jamais vraiment. Pourtant, je sais une chose : j’ai besoin de romans. Je lis surtout des essais, mais, chaque semaine, j’ai besoin de ma dose de narration. Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais, sans elle, j’ai rapidement l’impression que mon univers est dépeuplé.

L’essayiste Isabelle Daunais, professeure de littérature à l’Université McGill, m’aide à comprendre l’énigme que je suis pour moi-même en tant que lecteur de romans dans La vie au long cours (Boréal, 2021, 192 pages). Outil par excellence de « l’exploration de l’existence », écrit-elle, le roman, par le temps de lecture qu’il exige, nous force à aller au-delà des instants. Il nous plonge dans une expérience qui seule permet d’approfondir notre rapport à l’aventure de la vie « dans ce qu’elle a tout à la fois d’imprévisible et de commun à tous, la vie comme réservoir inépuisable de possibilités et de variations, la vie, en un mot, dans sa durée ».

Il y a, avance Daunais, une beauté spécifiquement romanesque. La poésie, les arts visuels et la musique, explique-t-elle, savent isoler l’instant ou l’image qui saisissent. Le roman, en revanche, par sa durée, qui détermine sa nature, « ne tranche pas » avec la réalité, mais « s’y confond ». Sa beauté, par conséquent, n’a pas le caractère spectaculaire de « ce qui dépasse ou élève le réel », mais le caractère discret de ce qui, pour révéler le réel en l’approfondissant, se mêle à lui.

Lectrice d’une exquise subtilité, Isabelle Daunais pratique l’art de l’essai en dentellière. À l’instar de ses maîtres Milan Kundera et François Ricard, elle met son érudition au service d’interprétations originales et puissantes, toujours formulées dans un style dont l’élégance classique subjugue, mais elle procède à voix plus chaude et plus basse, avec une douceur qui s’apparente à celle de la musique de chambre. En commentant, notamment, des œuvres de Cervantès, Balzac, Flaubert, Proust, Kundera, Roth, Knausgaard, Dominique Fortier et Gabrielle Roy, elle illustre avec un renversant brio l’idée selon laquelle les romans sont la voie royale pour apprendre à vivre. En la lisant, je comprends mon besoin de romans. Nous sommes, ici, au sommet de l’essai littéraire.

Dans une proposition contre-intuitive, Daunais présente le roman comme « un art de l’oubli ». Alors que ce qui dure exige un sens de la mémoire, l’oubli, dans le roman comme dans la vie, s’impose toujours malgré tout. Les personnages qui nous ont fait vibrer finissent par s’effacer. Doit-on en accuser notre faiblesse ? Daunais montre plutôt que cette fragilité de la mémoire est au cœur de l’aventure romanesque et la rend précieuse.

Emma Bovary, par exemple, cultive le souvenir de ses lectures et de ses rêves de jeunesse. Elle doit pourtant constater l’érosion de sa mémoire. Elle veut se souvenir de ce merveilleux bal de la Vaubyessard, elle y repense sans cesse, mais l’oubli s’installe et ne laisse, note Flaubert, que le regret. Après sa mort, Charles, son mari, affronte la même épreuve : il a beau penser continuellement à Emma, l’image de cette dernière lui échappe de plus en plus.

Là où on pourrait conclure, tristement, que le roman nous enseigne que tout disparaîtra, Daunais s’émeut plutôt du regret d’Emma et de l’amour flou de Charles. Le roman de Flaubert, écrit-elle, nous montre la valeur de l’oubli relatif, inévitable et constitutif de l’expérience humaine,de cette manière d’« oublier juste assez pour que ce qui est grand cède la place à ce qui est humble, ce qui est sérieux à ce qui tient du hasard, ce qui est absolu à ce qui est incertain ». C’est oublier pour découvrir la beauté plus discrète du réel.

Cet oubli, précise toutefois Daunais, « ne vaut que s’il reste quelque chose — une image imparfaite ou approximative, un sentiment, une impression ». Nous voulons tous, en effet, qu’il reste quelque chose de nous, et le roman, en racontant des vies, vient répondre à cette demande.

L’œuvre de Gabrielle Roy, selon Daunais, parvient, avec une finesse inégalée, à créer des récits qui sauvent des personnes de l’oubli, tout en leur laissant leur mystère. La romancière cultive le souvenir des morts pour « donner au monde sa profondeur », pour faire entendre « que nous en sommes à chaque instant les héritiers et que ceux qui ont vécu ne cessent pas d’exister ou, à tout le moins, continuent d’exister avant de disparaître tout à fait », même si le souvenir que nous avons d’eux, qui sera celui qu’auront de nous nos successeurs, baigne dans un flou qui préserve leur part de secret.

Le génie littéraire d’Isabelle Daunais, tout en délicatesse, habite chaque page de ce sublime essai.