Damné succès!

Certaines œuvres au parcours triomphal laissent un goût amer à des artistes qui s’y sont frottés. Ironie du sort, le succès, pourtant valeur irrécusable du jour, se révèle parfois une amère pilule pour ceux qui peinent à en digérer les conséquences. Quand l’acteur canadien Christopher Plummer est mort la semaine dernière, à 91 ans, bien des journaux en langues diverses ont évoqué sa disparition en rappelant son rôle de capitaine chantant dans The Sound of Music de Robert Wise (La mélodie du bonheur). Même en fin de vie, et quoiqu’oscarisé en 2012, la fameuse comédie musicale où il donnait la réplique à Julie Andrews, inspirée librement de l’histoire de la famille Trapp, lui collait dessus depuis 1965 et le suit dans la tombe. Ce succès mondial jamais démenti, resservi bon an, mal an sur les chaînes télé durant le temps des Fêtes, aura été un tremplin pour sa gloire populaire comme le cauchemar de sa vie.

La plupart des journalistes l’ont rappelé : Christopher Plummer n’aimait pas The Sound of Music, à ses yeux mièvre et à l’eau de rose, mais mesure-t-on à quel point ce film culte le faisait râler ? Un cinéaste qui l’avait dirigé m’a raconté que l’acteur demandait d’inscrire dans les contrats de l’équipe une interdiction aux techniciens et interprètes d’aborder le sujet. Plummer avait été échaudé sur d’autres plateaux. En le voyant apparaître, chacun se mettait à chanter Edelweiss (dans le film, sa voix était pourtant doublée sur ce solo) ou autres chansons du duo Hammerstein/Rodgers entonnées par son personnage dans cette production tirée d’un spectacle non moins triomphal sur Broadway. Alors que The Sound of Music, cinq fois oscarisé, avait réjoui tant de cœurs romanesques, le comédien shakespearien y désavouait sa prestation, irrité de voir sa carrière dominée par un rôle qui le faisait rougir. Damné succès ! soupirait-il dans sa barbe.

Il est amusant d’observer l’envers des triomphes chez ceux qui en ont pris ombrage pour une raison ou une autre. The Sound of Music était basé sur les mémoires de la baronne Maria Augusta Von Trapp, ancienne novice devenue mère de clan, sortie tout aussi amère de l’expérience. Dans un moment d’égarement, elle avait vendu ses droits d’adaptation pour 9000 $. Mal lui en prit, car le pactole lui passa sous le nez. Des années plus tard, les compositeurs, par courtoisie, acceptèrent de lui verser 1 % de leurs droits d’auteur. Des cacahuètes. Ça l’irritait beaucoup de voir la fiction prendre le pas sur sa réalité. Elle n’était nullement amoureuse du patriarche, un doux, beaucoup plus avenant que le personnage du film et moins charismatique que Plummer. La dame s’en était expliquée dans un documentaire de la BBC : en l’épousant, Maria répondait aux vœux de sa communauté et à son envie de demeurer aux côtés des enfants. Rappelons que la famille Trapp avait formé un chœur célèbre au répertoire composé avant tout d’airs traditionnels et de chants religieux. Or, à la suite de l’ouragan The Sound of Music, leur formation tomba injustement dans l’oubli.

Ses membres s’étaient réfugiés aux États-Unis après avoir fui l’Autriche sous la botte hitlérienne. À Stowe, au Vermont, leurs descendants dirigent toujours le Trapp Family Lodge. Il y a une dizaine d’années, j’étais de passage là-bas. Le petit-fils de Maria, Sam von Trapp, m’avait raconté à quel point le film avait perturbé sa famille tout en entretenant son mythe et en attirant des voyageurs à l’auberge. Ils s’étaient sentis otages d’un feel good movie, profitant de ses retombées, mais floués dans leur trajectoire réinventée par Broadway et par le gars des vues.

La petite histoire pullule d’œuvres cultes qui viennent masquer la réalité dont elles témoignent, léser des ayants droit naturels ou détourner le cours de certaines carrières dramatiques en les marquant au fer rouge. Au Québec, la mémoire collective retient les performances de Jean-Pierre Masson en Séraphin et d’Andrée Champagne en Donalda, prisonniers de leurs rôles dans le premier téléroman Les Belles histoires des pays d’en haut, en reprise au long des décennies. Ils moururent à l’ombre du clocher du Saint-Adèle d’antan à pleines nécrologies pétries de ce souvenir.

Certains cinéastes ne se consolent pas davantage de consécrations passées, que chacun leur jette à la figure sans les laisser évoluer ailleurs. Au Festival du film de Marrakech, j’avais rencontré Francis Ford Coppola, lequel supportait mal d’entendre parler de sa saga du Parrain, même du premier volet si éblouissant avec Marlon Brando. Simple œuvre de commande à ses yeux, dont l’évocation lui voilait le regard. Il maugréait à son tour au vent : damné succès !

On n’était pas dans ses souliers. Et qui connaît tous les rouages de la machine à illusions audiovisuelles devant laquelle s’inclinent les foules ?

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4 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 11 février 2021 07 h 47

    Comme quoi ...

    Quand une oeuvre ou une performance artistique est lancée dans l'espace public, on peut s'attendre qu'elle n'appartienne alors déjà plus à son auteur ...

  • Louise Collette - Abonnée 11 février 2021 08 h 08

    Merci

    Merci Madame, très intéressant et instructif comme toujours.

  • Hélène Paulette - Abonnée 11 février 2021 09 h 43

    Le révisionnisme américain...

    Il faut voir "La Famille Trapp" film allemand (1956) où on entend la vraie famille Trapp chanter le folklore autrichien. Personellement, je n'ai jamais compris l'engouement pour "The Sound of Music", mais pour moi c'est le début de notre allégeance au "show business" et de la prise de pouvoir des "majors" de nos salles de cinéma... Exit le FFM qui a pourtant fait mon éucation cinématographique, les cinéastes le désertent pour l'éblouissant TIFF... J'aurais voulu entendre parler de ses débuts à Montréal, de sa carrière au théâtre, de ses meilleures performances, heureusement je me souviens d'un film d'Atom Egoyan, "Remember" (avec Roy Dupuis) que je vous conseille fortement!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 11 février 2021 10 h 52

    « La petite histoire pullule d’œuvres cultes qui viennent masquer la réalité dont elles témoignent» (Odile Tremblay)



    … Comme l'œuvre télévisuelle de Jack Webb rassure le commun en masquant les bavures et les magouilles des ripoux