Le spectre de Meech

Le gouvernement Legault demande à Ottawa que la nouvelle version de la Loi sur les langues officielles reconnaisse le français comme seule langue officielle minoritaire au Canada et qu’à ce titre elle soit la seule à être protégée et promue.

Dans sa forme actuelle, la loi stipule que le gouvernement fédéral doit « favoriser l’épanouissement des minorités francophones et anglophones du Canada et appuyer leur développement, ainsi que promouvoir la pleine reconnaissance et l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne ». Malgré la différence évidente entre la situation des deux langues au Canada et en Amérique du Nord, elles sont placées sur un pied d’égalité.

Cela signifie qu’Ottawa doit faire la promotion de l’utilisation de la langue anglaise au Québec, même si cela va à l’encontre de l’esprit, sinon de la lettre, de la Charte de la langue française, qui entend « faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ».

Le discours du trône prononcé le 4 décembre 2019 était passablement ambigu, voire contradictoire. D’une part, il y était dit que « la défense des droits des minorités francophones à l’extérieur du Québec et la défense des droits de la minorité anglophone au Québec sont une priorité pour le gouvernement ». D’autre part, qu’« il doit reconnaître que la situation du français est particulière » et « a donc la responsabilité de protéger et de promouvoir le français non seulement à l’extérieur du Québec, mais également au Québec ».

  

Le rôle dévolu au gouvernement fédéral dans la promotion de l’anglais au Québec a été au cœur du débat sur l’accord du lac Meech en 1990 et a largement contribué à le faire dérailler. En effet, à quoi aurait servi de reconnaître le Québec comme « société distincte », en premier lieu en raison de la langue qu’on y parle, si Ottawa s’employait dans les faits à effacer cette différence ?

C’est le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, qui avait mis le feu aux poudres en proposant d’annexer à l’accord négocié en 1987 une « résolution d’accompagnement » qui ferait obligation au gouvernement fédéral non seulement de protéger le dualisme linguistique, mais aussi d’en faire la promotion d’un bout à l’autre du pays.

Pour éviter le naufrage de l’accord, de plus en plus attaqué à l’extérieur du Québec, Brian Mulroney avait confié à Jean Charest la présidence d’un comité chargé de trouver un terrain d’entente. Dans son rapport, le comité avait appuyé la résolution de M. McKenna, se disant d’avis que cela n’enlevait rien à l’accord, tout en facilitant son acceptation.

Non seulement cet ajout n’avait pas suffi à amadouer le Manitoba et Terre-Neuve, mais Lucien Bouchard y avait vu une véritable trahison et avait démissionné avec fracas pour fonder le Bloc québécois. On connaît la suite : la vague de colère provoquée par le rejet de l’accord a porté le PQ au pouvoir et conduit le Québec à un cheveu de déclarer son indépendance.

  

On attend toujours le Livre blanc promis par la ministre responsable de la Loi sur les langues officielles, Mélanie Joly, qui se retrouve coincée entre l’arbre et l’écorce. Alors qu’il s’apprête à présenter sa « nouvelle loi 101 », le gouvernement Legault ne veut pas voir ses efforts pour redresser la situation du français au Québec contrecarrés par l’action d’Ottawa. En revanche, la communauté anglo-québécoise, fidèle soutien du Parti libéral du Canada, verrait certainement d’un très mauvais œil que le gouvernement Trudeau renonce officiellement à la promotion de l’anglais au Québec.

Les propos que Mme Joly tient ces jours-ci ne sont pas très clairs. « Pour nous, le but est d’arriver au même objectif [que le Québec], qui est de reconnaître que le français a besoin d’aide. On va agir pour aider notre langue, qui doit toujours être protégée et promue au Canada », a-t-elle déclaré la semaine dernière. Elle a toutefois ajouté que l’objectif était d’arriver à une « égalité réelle » entre le français et l’anglais. Que faut-il comprendre exactement ?

Même si Ottawa renonçait officiellement à la promotion de l’anglais au Québec, cela n’empêcherait pas la communauté anglo-québécoise de continuer à bénéficier d’une situation infiniment plus enviable que celle des francophones hors Québec. Elle disposera toujours du même remarquable réseau d’institutions, la Charte canadienne des droits et libertés lui assurera le même accès à l’école anglaise, et les droits linguistiques que lui garantit la Charte de la langue française seront maintenus.

Si Lucien Bouchard trouvait inacceptable que l’accord du lac Meech, qui se voulait une réconciliation du Québec avec le Canada, soit accompagné d’une réaffirmation du devoir d’Ottawa de promouvoir l’anglais au Québec, on voit mal comment François Legault, dont le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec » est bien plus exigeant que Meech, pourrait s’en accommoder.

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47 commentaires
  • Jacques Dupé - Inscrit 9 février 2021 04 h 21

    Le bulldozer anglais est chez lui dans le monde francophone !

    Quoi qu’il en soit, partout dans le monde francophone, le français est toujours pris au piège du bulldozer anglais !!!!

    • Patrick Boulanger - Abonné 9 février 2021 11 h 54

      Peut-être, mais si le Québec se donnait enfin un pays, il serait en mesure de mieux se protéger par rapport au bouteur anglais.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 10 février 2021 08 h 51

      Faudrait-il aussi que la langue devienne plus qu'un ballon politique pour nationalistes en mal de pays ? Le bouledogue anglais devrait-il menacer plus le joual québécois que le caniche français ? Un langue en dèshérence qui n'a cessé de se dégrader grâce à un nationalisme qui se voulait fondateur d'un français bien à nous, une fausse fierté. En fait notre français parlé est devenu le chihuahua du patrimoine mondial des dialectes. Même ailleurs au pays et parmi une majorité d'anglophones bilingues sa qualité est souvent supérieure malgré les anglicismes qui pleuvent tout autant au QC. Qui voudrait d'une langue qui permet à nul de communiquer et de fonctionner efficacement ailleurs dans la francophonie ? Même si le QC pouvait se retirer du programme de promotion fédérale avec compensation, il n'est pas certain qu'il fasse mieux que dans des secteurs comme la santé et l'éducation dont les manquements sévères en font des champs d'incompétence provinciale. L'impact désastreux de la Covid dans nos CHSLD et RPA au QC devrait nous servir d'enseignement plutôt qu'invoquer les solutions magiques, tout comme espérer un variant Jeanne d'Arc qui pourrait combattre efficacement le variant anglais. ;-)

  • Clermont Domingue - Abonné 9 février 2021 05 h 17

    Les langues meurent lentement..

    Le réseau de la santé n'est-il pas la responsabilité du Québec? Pourtant, c'est le même Lucien Bouchard qui déclarait au Centaur: »Quand on va à l'hopital pour un blood test c'est pas pour un language test»

    If you want speak english, press nine. Pour l'immigrant et les autres, le message est clair. On peut vivre en anglais au Québec. Pourquoi se morfondre à parler la langue complexe de Molière?

    C'est le Gouvernement du Québec qui donne le haut du pavé à l'anglais en bilinguisant ses services.IL est inutile de légiférer en faveur du français si ( dans les faits) on invite les gens à parler anglais.

    • Patrick Boulanger - Abonné 9 février 2021 12 h 04

      Vous mettez le doigt sur un réel problème. Espérons que les soi-disant mesures caustaudes de la CAQ pour protéger le français vont régler cela.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 février 2021 03 h 45

      Exactement!!

  • Yvon Pesant - Abonné 9 février 2021 05 h 51

    Mi-figue, mi-raisin

    Le gouvernement Legault a toujours fait dans l'ambiguïté eu égard à tout ce qui touche les affaires de l'État sauf l'économie.

    Pour ce qui a trait plus particulièrement à la culture et à la langue, on s'attend de lui et des suivants à rien de moins que d'élever la barre et de la garder haute sans concession pour le maintien du fait français en terre d'Amérique. Mais j'avoue que, avec François Legault comme chef et la CAQ au pouvoir, je ne suis plus sûr de rien.

  • Mario Gallant - Abonné 9 février 2021 06 h 33

    Les anglais l'ont voulu ainsi.....

    .....il est impossible de protéger le français sans violer la Charte constititive de ce pays. Ca dit tout.

    Mario Gallant
    Ste Luce.

    • Claude Bariteau - Abonné 9 février 2021 10 h 40

      Vous signalez l'essentiel. Je le rappelle par l'histoire en deux temps.

      1. L'histoire de la langue anglaise au Québec est associée à la conquête de la Nouvelle-France et à la gestion britanniques des populations avec pour objectif d’y implanter des commerçants à Montréal et des administrateurs à Québec dans la Province of Quebec.

      L’arrivée de Loyalistes raviva les objectifs de Londres. Elle s’est traduite par la création du Nouveau-Brunswick en scindant la Nouvelle-Écosse et celle du Haut-Canada par la scission de la Province of Québec. De 1791 à 1840, la colonisation britannique s’accentua alors qu’il y eut enclavement des autochtones et subjugation des ressortissants français à l’aide d’élites locales de langue française de connivence avec le clergé catholique et les dirigeants britanniques.

      Après 1812, Londres planifie sa mainmise sur son territoire au nord des États-Unis en avantageant colons et hommes d’affaires immigrés du Royaume-Uni. Ses pratiques furent contestées par des Patriotes d’origines diverses désireux d’assurer un développement conçu par les élus du peuple.

      Londres, son armée, les Britanniques et les élites locales s’y opposent. Les Patriotes neutralisés, le Canada-Uni fut créée en liant politiquement les Bas et Haut-Canada, l’idée étant de consolider le pouvoir des entrepreneurs britanniques. Cette consolidation s’est traduite par le Traité de réciprocité pour des échanges commerciaux avec les États-Unis.

      L’appui des Britanniques aux Sudistes changea tout lorsque le Nordistes sortirent vainqueurs de la Guerre de sécession. Londres chercha à conserver son emprise territoriale en élargissant le Canada-Uni à l’est avec les Maritimes et à l’ouest avec ses territoires. Le Dominion of Canada fut créé avec l’idée d’un chemin de fer assurant le transport entre ces diverses entités alors que les États-Unis, secoués par la Guerre de sécession, se sont investis à se redéfinir en misant sur l’industrialisation.

    • Claude Bariteau - Abonné 9 février 2021 10 h 41

      2. Ce rappel importe pour jauger les statuts des langues française et anglaise au Québec.

      Dans le Dominion, un des enjeux fut l’enseignement religieux de langue anglaise pour les descendants de Britanniques au Québec. La présence d’entrepreneurs britanniques et l’arrivée d’entrepreneurs américains ont renforcé l’anglicisation.

      Les Deux Guerres mondiales, surtout la deuxième, ont éveillé une conscience chez des Canadiens français, qui s’est nourrie de requêtes pour le retour des points d’impôt prêtés au Canada pour son effort de Guerre. La Révolution tranquille en découla. Elle s’est déployée alors que, sur la scène internationale, plusieurs pays naissent avec l’appui des Nations Unies.

      Le «Vive le Québec libre» et la prise du pouvoir par le PQ accentuent cette conscience. C’est alors que la langue française, déclarée officielle sous le gouvernement Bourassa, s’incarne dans la loi 101 définie comme celle d’un pays en instance de devenir indépendant.

      Le Canada fustigea les propos du président de Gaule et le PM Trudeau entreprit de freiner les idées souverainistes. Après avoir rejeté le rapport Laurendeau-Dunton, il redéfinit le Canada de 1931 en officialisant deux langues, en reconnaissant comme seules nations celles des peuples autochtones, en valorisant les ancrages communautaires et faisant des citoyens du Canada des ayants droits.

      Quand M. Bouchard vit une trahison dans la proposition McKenna, il réactiva les vues de M. Laurin. Or, le problème avec elles, est qu’une province n’est pas un État indépendant qui peut définir la langue officielle au Québec dans le Canada.

      Il erra de sorte que ce n’est pas Mme Joly qui sera prise entre l’arbre et l’écorce, mais le gouvernement Legault. Ça explique ses retenues, peut-être aussi son intention d’en faire un dossier électoral pour la réélection de son parti, quitte après à avancer à reculons comme plusieurs politiciens ethno-nationalistes pour conserver le pouvoir.

  • Claudette Bertrand - Abonnée 9 février 2021 07 h 37

    Joly-Trudeau

    Les deux massacres la langue française en la parlant et il ne faut pas compter sur eux pour la protéger. Leur prétention de promotion et de protection du français n'est que du blabla.

    • André Cantin - Abonné 9 février 2021 11 h 29

      Vous vouliez sans doute écrire « Les deux massacrent », n'est-ce pas?

    • Claudette Bertrand - Abonnée 9 février 2021 21 h 11

      Oupss....

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 février 2021 03 h 48

      Ou les deux massacres de...