Spéculation à haut risque

L’épisode GameStop se veut un épiphénomène spéculatif ? Une distraction de petits investisseurs en manque de sensations fortes ou d’occupation, confinés à leur écran le temps d’une pandémie ? Ou un mouvement de fonds accompagnant l’offensive Occupy Wall Street contre les abus du capitalisme financier d’une intervention directe sur les marchés ?

Les régulateurs sont sur le qui-vive, multipliant les mises en garde. Un essaim de petits investisseurs ont donné une leçon à des fonds alternatifs misant sur la baisse du cours de l’action de GameStop en leur infligeant une perte estimée à 5 milliards. Une perte que ces fonds institutionnels ont contribué à grossir, le mouvement d’achat créant un « short squeeze » forçant ces institutionnels à acheter les actions vendues à découvert afin de couvrir leur position. Des actions d’autres compagnies ont également vu leur cours exploser sous l’attention de sites de clavardage, sans autre justification.

La tactique a pu fonctionner, car ils étaient nombreux à soutenir l’élan. Un forum d’investisseurs sous les projecteurs, WallStreetBets, comptabilisait quelque 8,4 millions de comptes la semaine dernière, quatre fois plus qu’au début de 2021, et contre 814 000 membres un an plus tôt, lit-on dans un texte de l’Associated Press.

Une récidive est toujours possible, d’autant que la conjoncture est favorable. La volatilité est revenue sur le marché, les petits investisseurs sont présents en grand nombre, les banques centrales sont très actives sur le marché secondaire, les capitaux abondent chez les institutionnels, poussés vers le risque en l’absence de rendement digne de ce nom du côté des titres à revenu fixe. Bref, pour plusieurs, il y a présence d’une trappe à liquidité.

Un changement fondamental s’est également opéré au fil des ans avec l’abaissement draconien des frais de transaction sous le coup des innovations technologiques et de la robotisation du marché du négoce. D’ailleurs, nombre de courtiers en ligne n’imposent aucuns frais de transaction et offrent même la possibilité de négocier des lots brisés à leur client de détail, recevant leur rémunération (« payment for order flow ») du volume d’ordres transmis à des firmes exécutantes. Selon les données de la Securities and Exchange Commission, ces commissions reçues en échange d’un volume d’ordres oscillent entre 0,0011 $US et 0,0017 $US l’action. Aussi, et le plan d’affaires de Facebook l’a démontré, les ordres d’investisseurs individuels ont une valeur pour divers participants au marché.

Risques nombreux

Les risques sont toutefois nombreux. Outre celui de perte boursière, ceux de délit d’initié et de manipulation des cours viennent rapidement à l’esprit. D’ailleurs, les stratagèmes visant à manipuler les cours afin de provoquer un « short squeeze » sont illégaux.

Vient le risque de conflit d’intérêts. En dirigeant les ordres des clients vers des firmes exécutantes en échange d’une compensation, le courtier peut contrevenir à l’obligation de la meilleure exécution, au meilleur prix. Encourager à s’en remettre aux options — qui apportent une rémunération trois fois plus élevée au courtier — pourrait également exposer l’investisseur dit de détail à l’effet de levier et au facteur temps inhérents aux options sans qu’il en ait mesuré toute la portée. Sans compter l’encouragement à négocier fréquemment, voire à s’adonner au « day trading », qui pourrait comporter une incidence fiscale négative.

Quant au risque plus systémique, le recours aux transactions à haute fréquence dans ce type d’opération peut venir altérer l’intégrité des marchés ou provoquer des secousses inattendues — le passé récent est riche en situations faisant ressortir des réactions excessives aux nouvelles et une amplification des mouvements de marché. Et il peut comporter un effet déstabilisant, notamment sous le coup des défaillances technologiques ou d’erreurs d’interprétation de l’information par des machines ne pouvant mesurer la fiabilité des sources d’information.

Si l’on retient que des actifs peu ou pas liquides se retrouvent aussi sur ces plateformes, par l’entremise du jeu de la titrisation, un risque de liquidité peut aussi apparaître en cas de tension sur les marchés. La période 2007-2009 abritant la crise financière en a fait la démonstration.

Au demeurant, les firmes exécutantes peuvent mener leurs opérations hors marché réglementé et dans l’opacité. Ce qui n’est toutefois pas permis dans le cadre réglementaire canadien. Ce cadre interdit également au courtier membre d’envoyer en bloc à un intermédiaire étranger des ordres clients sur des titres cotés en Bourse pour les faire exécuter à l’extérieur du Canada sans avoir tenu compte des autres sources de liquidité, notamment les sources de liquidité au Canada, selon l’Autorité des marchés financiers.

Cela dit, pour l’investisseur qui se sent attiré, « les sites de clavardage en ligne ne sont pas réglementés et pourraient relayer de l’information inexacte ou ne convenant pas à certains investisseurs », rappellent les Autorités canadiennes en valeurs mobilières.

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