Les vaches

Ils sont partis de Vancouver. Avant même de s’envoler, Rodney et Ekaterina Baker ne touchaient déjà plus à terre à l’idée de se faire enfin vacciner.

Leur idée était bien trouvée. Du moins le pensaient-ils. Grâce à un jet privé, gagner le Yukon, à destination d’un village reculé, sachant que les travailleurs locaux et les Autochtones y recevaient déjà des injections du vaccin contre la COVID-19. Là, le plan était le suivant : dans un art maîtrisé du faux-semblant, se faire passer pour de simples employés de motel et recevoir une dose. Ni vu ni connu. Aller, retour. Bye bye. Ciao.

Quoi de plus simple, ont-ils dû se dire, que de se déguiser en travailleurs ? Quand on a déjà l’habitude de penser que la vie n’est qu’un théâtre où il convient de se jouer de tout, on finit par se croire capable de dominer tous les rôles et d’enfreindre toutes les règles.

Ce joli déploiement d’égoïsme, affirmé au mépris de toutes les mesures sanitaires, est le fait de deux individus dont les revenus les classent dans la catégorie des mieux nantis. Autrement dit, ils ne manquent de rien. Sauf de jugement, apparemment.

Avant cette frasque, Rodney Baker gagnait 10 millions par année à titre de président de la Great Canadian Gaming Corporation, un de ces géants qui règnent sur la forêt enchantée des jeux vidéo, là où l’argent pousse à toutes les branches numériques.

Le couple Baker aura donc parcouru sans hésiter 450 kilomètres pour se rendre au nord de Whitehorse, à une encablure de l’Alaska, dans un hameau baptisé Beaver Creek. Population : cent habitants, à majorité des Autochtones. Dans un aussi petit monde, évidemment, une telle grossièreté est vite repérée.

On se souviendra de l’émoi créé, il y a quelques années, par Claude Dubois dans une clinique de vaccination. En 2009, à Saint-Sauveur, le chanteur ne s’était pas jugé digne de faire la queue « comme un million de gens », selon les paroles d’une de ses chansons. Il considérait que son statut social valait bien qu’on lui accorde d’emblée plus de considération qu’à un autre. Autrement dit, le vaccin pour la grippe A (H1N1), il le voulait pour lui tout de suite. Bien vite.

Les temps ne chantent pas pour tout le monde. Certains n’ont pas le loisir d’oublier, selon cette même chanson de Claude Dubois, « un quartier où il fallait pour subsister serrer les dents, les poings fermés ». C’est à se demander d’ailleurs parfois si tout le monde est « semblable en dedans ».

Cela commence en tout cas à être bien clair : à moins d’être vieux ou d’être de ceux qui, en première ligne, font de leur mieux pour sauver les malades de la COVID-19, il n’y aura pas de vaccin pour tout le monde avant un moment.

Cela étant dit, quand bien même vous le recevriez tout de suite, la partie n’est pas gagnée.

Nous ne semblons guère nous méfier de notre façon d’envisager collectivement, dans un esprit de clocher, des problèmes mondiaux. L’étroitesse des perspectives du nationalisme d’autrefois qui pétrit encore nos consciences nous ramène sans cesse à une forme de chacun pour soi qui fait contre-emploi avec les besoins de la situation.

Regardons-nous compter à la petite semaine les doses de vaccin disponibles selon des balises strictement nationales. Nous sommes assez semblables, ce faisant, à des enfants qui se soucient seulement du carré de sable où se trouve confinée leur attention.

Un virus se fiche pas mal de savoir si vous êtes dans un pré carré national ou un autre. Il sévit sans frontière, en remontant les vieilles filières de la misère universelle, comme on a bien pu le voir depuis bientôt un an.

Lorsque nous serons vaccinés de ce côté de l’humanité, une large partie de la terre continuera de suffoquer des suites de cette affection. Serons-nous tous plus avancés ?

À bien vouloir croire que ce chacun pour soi national est de rigueur pour résoudre un problème qui touche l’ensemble du genre humain, on a vu se développer de manière décomplexée l’idée qu’il convient de montrer du doigt les étrangers, comme s’ils étaient d’emblée responsables de cette peste.

La xénophobie se déboutonne comme jamais et se montre sans gêne. Ceux qui passent leur temps à dire qu’on ne peut rien dire, mais qui le font sans arrêt, sur toutes les tribunes, s’en donnent à cœur joie. Jamais n’a-t-il été aussi facile de dire qu’il fallait fermer toutes les frontières, en dressant devant nos consciences la peur des autres, en ignorant du même coup tout le mal qu’on se fait à soi-même.

En France, on vient d’abattre plus d’un million de canards d’élevage parce qu’ils étaient porteurs du virus H5N8. Ce virus n’est pas transmissible en principe à l’humain, mais la reproduction à large échelle de pathogènes laisses toujours craindre que des mutations soient possibles et que tout finisse par déraper.

Dans la foulée, une quinzaine de scientifiques ont signé une lettre ouverte qui invite à repenser au plus vite les conséquences sanitaires des élevages d’animaux en série.

Vous avez vu comment on élève les poulets, même ceux présentés comme biologiques ? L’enquête que mène Morgan Spurlock dans Super Size Me II a de quoi inquiéter. C’est comme si la maladie de la vache folle, qui avait alerté le monde entier dans les années 1990, avait fini par être tout à fait oubliée. Est-ce que nous ne continuons pas à nous comporter comme des peaux de vache ?

Je ne dis pas que ce soit ceci ou cela qui risque de devenir d’emblée une nouvelle source à nos misères sanitaires. Cependant, il est évident que nous devons repenser notre rapport au monde, en commençant par cesser de croire que nous sommes les rois de la création. Parmi les deux millions d’espèces vivantes répertoriées sur terre, l’être humain apparaît lui aussi menacé, tant il pense pouvoir se jouer de tout, au mépris des autres autant que de lui-même.

28 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 8 février 2021 01 h 04

    Merci!

    Merci pour cette chronique qui fait si bien contraste avec les dizaines d'articles portant sur les retards de livraison des vaccins au Canada et avec les accusations qu'ils contiennent, qui ne sont qu'un aspect du climat délétère de la compétition entre les États. On ne peut espérer que la ccopération reprenne le dessus, il en va de notre survie sur cette planète.

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 février 2021 03 h 38

    Le bien commun n'est plus recherché.

    Une excellente mise au point, monsieur Nadeau. Malheureusement, Rodney et Ekaterina Baker ne sont pas les seules à vouloir se sauver au dépend des autres.
    C'est triste, mais c'est le «sense of entitlement» des riches en général qui pensent que tout leur est dû. On peut constater le même comportement par les milliardaires tels que Jeff Bezos, propriétaire d'Amazon, récemment forcé de payer 61,7 millions de dollars pour avoir détourné les pourboires de ses livreurs américains. L'égoïsme et la cupidité sont devenus la légendaire recherche de la Toison d'or.

    • Hélène Lecours - Abonnée 8 février 2021 10 h 03

      L'argent: ceux qui le possèdent effrontément pensent que tout est dû à l'argent d'abord et avant tout. Ils pensent que l'argent ne doit rien à personne en général et que leur argent ne doit rien qu'à eux. Ils ne se sentent pas redevables de le posséder. En réalité, ils en sont possédés.

    • Christian Roy - Abonné 8 février 2021 17 h 10

      61,7 millions de dollars, rapportez-vous Mme Alexan, autrement de la petite monnaie pour M. Bezos. Tout est relatif.

    • Nadia Alexan - Abonnée 8 février 2021 23 h 08

      À monsieur Christian Roy: le point que j'essaye de faire c'est que malgré ses milliards, Bezos a volé les pourboires de ses livreurs, ce qui démontre qu'il est mesquin.
      Ce sont nos infirmières, nos préposés, nos enseignants et nos travailleurs qui méritent la rémunération de banquiers et des gestionnaires de fonds spéculatif qui jouent avec l'argent des autres sur le casino aux jeux de hasard que l'on appelle «la bourse»!

    • Serge Pelletier - Abonné 9 février 2021 00 h 42

      Madame Alexan, c'est bien de toujours parlé des "mautadines de riches américains". Cela donne un certain défoulement, mais comme le mentionne si bien M. Roy, les petites pénalités monétaires qu'ils doivent acquitter qui se "font prendre les bobettes à terre", n'est que du "spare change" pour eux.
      L'on peut dire, et en pire, de nos radins qui sont actuellement au GV-Q sous Legault. Voici, plusieurs mois s'écrivais moults commentaires comme quoi le GV-Q-Legault devrait mettre expressément une bonification des allocations de derniers recours (BS) et des prestations de retraite pour les personnes ne recevant que celles-ci (RRQ), pour combler un tant soit peu les débourds pour se procurer masques et désinfectants. Ou au pire, un "ticket" de rationnement échangeable en pharmacie contre ces articles de "premières nécessités" pour tenter d'abaisser les taux de contaminations dans les "milieux pauvres". Rien n'a été fait dans ce sens. Bien au contraire, nous avons eu le privilège de voir un "Arruda Show" en direct de Montréal-Nord... Pitre deux de pique, qui en sortant de la limousile avec chauffeur se mettre à faire des simagrés sur le "comment mettre et enlever un masque"... "comment se laver les mains au savon désinfectantet ce jusqu'au coude" ... Ouais... Magnifique comme insignifiance intellectuelle... ET COMME ACTION POUR RIRE EN PLEINE FACE DES PAUVRES.

      Ce matin, Madame Roxane Léouzon dans l'article intitulé "Ruée vers les friperies" (Le Devoir) relève aussi ces incongrualités du GV-Q-Legault face au pauvres gens, et la nécesité de corriger immédiatement "le tir" pour réussir à contenir les éclosions du virus chez les gens pauvres... et que ces gens n'avaient en fait pratiquement rien pour réussir à subsister... Donc, que l'achat des masques et des savons désinfectants les privait d'achats de subsistances élémentaires (outre le loyer et l'électricité qui sont maintenus avec diffultées, c'est nourriture, puis les médicaments prescrits, etc. qui prennent le bord)

  • Serge Lamarche - Inscrit 8 février 2021 04 h 28

    Anti-vaccins

    Ben ces deux-là n'étaient pas anti-vaccins en tout cas. Bonne publicité.
    Ils prouvent aussi que les riches ne sont pas meilleurs et que donc, on devrait les taxer davantage.

  • Raynald Blais - Abonné 8 février 2021 04 h 32

    Périr à l'idée de survivre

    Selon M. Nadeau, manquer de jugement, être égoïste ou pire, nationaliste, « Je ne dis pas que ce soit ceci ou cela », la cause n’a pas une si grande importance car c’est dans la tête, dans sa façon d’envisager les problèmes mondiaux, que l’être humain troublerait l’existence de tous. Ce seraient les idées que l’homme a de lui et de l’univers qui nous menaceraient. Alors la solution rassembleuse saute aux yeux, « nous devons repenser notre rapport au monde ».
    Pourtant il y a des intellectuels qui se sont méfiés de cette approche intello-centriste dans la recherche de solution. L’un d’eux, Boukharine dans "La Théorie du matérialisme historique" (1921) souligne que la volonté humaine est soumise, comme toutes choses, à des causes et à des lois déterminées. La croire libre et ne dépendant de rien, en ferait une « exception unique et étrange » élevant l’homme en « une sorte de divinité au-dessus du monde ».
    Pour réintégrer l’homme dans le monde et lui permettre de le repenser, il faudrait d’abord reconnaître, puis combattre les véritables causes qui modèlent nos mauvaises pensées (sourire) et nous aliènent, quitte à ne pas avoir l’assentiment de tous.

    • Clermont Domingue - Abonné 8 février 2021 09 h 23

      Le feu et l'eau,la lumière et les ténèbres,la vie et la mort, l'altruisme et l'égoisme on n'en sort pas vivant.

  • marjolaine Jolicoeur - Abonnée 8 février 2021 07 h 14

    conscience environnementale?

    Oui, nous devons repenser notre rapport au monde! Tant qu'il y aura des élevages intensifs (poulets, canards ou visons), notre planète connaitra des épisodes du style Covid. Et ce qu'il y a de plus étrange et paradoxale, c'est que plusieurs vaccins Covid furent été développés avec du sérum bovin provenant de l'élevage intensif et testés sur des singes élevés en laboratoire. D'ailleurs, mondialement, on craint une pénurie de singes pour les tests...