Les Olympiques de la honte

Dans un an exactement, des milliers de jeunes athlètes participeront à Pékin à de magnifiques Jeux olympiques d’hiver. Le président Xi Jinping, le dictateur le plus brutal et le plus puissant de la planète, aura de bonnes raisons de savourer l’événement : la communauté internationale aura beau publier des communiqués contre ses exactions, protester énergiquement, se scandaliser et s’époumoner, c’est au fond, pourra-t-il conclure, un chien qui jappe et qui ne mord jamais. Ou, comme le disait si bien Mao, un tigre de papier.

Pour la Chine, la tenue des Jeux olympiques d’été de 2008 fut le symbole du succès de son ascendance mondiale. Naïfs, les Occidentaux avaient cru les Chinois promettant que cette démonstration de solidarité serait le prélude à des avancées pour la liberté d’expression. Ce fut, immédiatement, le contraire, notamment avec l’arrestation du dissident le plus connu et respecté, Liu Xiaobo. Il allait recevoir le Nobel de la paix, puis passer neuf ans dans les geôles chinoises avant de mourir.

On reprochait alors à la Chine d’être une dictature, opprimant en particulier les Tibétains. C’est toujours vrai, mais on a changé de registre. La Chine est désormais accusée de génocide envers la minorité musulmane des Ouïghours, accusation reprise par le nouveau secrétaire d’État américain et par une commission parlementaire canadienne, entre autres. Un million d’entre eux ont été internés pour être « rééduqués » et envoyés aux travaux forcés. La BBC rapporte cette semaine des cas de torture et de viols collectifs de femmes ouïghoures. Les détenus qui ne peuvent mémoriser des extraits de livres à la gloire du leader chinois, dont la photo est omniprésente dans les camps, sont privés de nourriture.

Puis il y a la répression systématique de la jeunesse démocrate de Hong Kong. Pékin s’était engagé à respecter jusqu’en 2047 l’autonomie de l’ancienne colonie britannique. C’était trop lui demander. La démocratie surveillée qui avait cours à Hong Kong depuis 1997 a pris fin cette année, juste à temps pour la grande fête de la fraternité que constituent les Olympiques.

Faut-il ajouter ce détail : les autorités sanitaires chinoises ont été informées le 26 décembre 2019 qu’un coronavirus était présent à Wuhan. Pendant les 25 jours suivants, la dictature chinoise a délibérément étouffé l’information, menti à sa propre population, à l’OMS et à la communauté internationale (le reportage le plus complet et le plus accablant à ce sujet vient d’être diffusé par Frontline à voir ici : bit.ly/Chine19). La Chine a ainsi de toute évidence enfreint les engagements internationaux pris envers l’OMS depuis son cover up précédent, celui du SRAS en 2002. Une étude préliminaire de l’Université Yale (ici : bit.ly/CovidYale) indique que si la Chine avait agi avec force dans la semaine suivant la découverte du virus, 95 % des infections auraient été évitées, en Chine et dans le monde (86 % avec une action dans la 2e semaine, 66 % dans la 3e). Sa responsabilité est donc écrasante.

C’est donc ce régime qui recevra l’an prochain l’énorme cadeau de la reconnaissance internationale et de l’attention mondiale. Ce sera, je n’en doute pas, spectaculaire. Pour Xi Jinping, une consécration. Une consolidation de son pouvoir à l’intérieur et une preuve de son impunité à l’étranger. Une gifle pour les victimes ouïghoures, hongkongaises, tibétaines et pour la liberté d’expression de tous les Chinois. Un pied de nez, aussi, à 100 millions de victimes de la COVID dans le monde et à ses 2,2 millions de morts.

« Ce ne sont pas des jeux chinois, plaide Richard Pound, ex-vice-président du Comité international olympique (CIO), très opposé au boycottage. Ce sont des jeux du CIO qui ont lieu en Chine. » Bien essayé, M. Pound, mais les dictateurs chinois ne l’entendent pas ainsi.

Si, dans l’histoire des Jeux, il y a eu une occasion où un boycottage était justifié, c’est celle-ci. (Les Jeux de Berlin de 1936 se sont tenus, sous Hitler, après l’adoption des lois antisémites de Nuremberg de 1935, mais avant la Nuit de cristal de 1938, les premiers pogroms et la Shoah.)

Boycotter les Jeux de Pékin changera-t-il la situation en Chine ? Absolument pas, disent les opposants au boycottage. Ils ont raison. Cela ne changera rien pour les Ouïghours et les autres. Mais il n’y a rien de pire pour un dirigeant chinois que de perdre la face. Et ils la perdront, avec notre retrait. Ils seront furieux. Ce geste, de la part de la communauté mondiale, ne devrait être que le premier d’une série de refus de tenir des rencontres internationales en territoire chinois, tant que la Chine ne modifiera pas son attitude envers les Ouïghours et Hong Kong. Ça peut être long. Tant pis.

Mais pour les démocrates du monde entier, participer à la célébration du pouvoir chinois dans ces conditions serait, non seulement perdre la face, mais perdre toute boussole morale, toute crédibilité dans la défense des victimes de la dictature.

Mais il y a les athlètes, pourquoi les punir ? Pourquoi, en effet ? Organisons d’ici un an les Olympiques de la vraie fraternité et de la solidarité avec les victimes des dictateurs de Pékin. Ce n’est pas si compliqué. Lorsque j’étais ministre de la Métropole, en 2013, des responsables de Lake Placid, qui ont tenu deux Jeux d’hiver dans l’État de New York, m’avaient approché pour une candidature commune Lake Placid-Montréal-Québec pour des Jeux à venir. Aucune installation nouvelle n’était nécessaire.

Un mouvement de boycottage entraînerait certainement les principaux pays du Nord : Scandinavie, Suisse, France, Allemagne, en plus des États-Unis. Ce seraient donc de vrais Jeux avec de vraies médailles.

Allô Régis ? Valérie ? Gouverneur Cuomo ?

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