Remettre en question les pratiques policières

Mamadi III Fara Camara a été accusé à tort de tentative de meurtre, d’avoir désarmé un policier et d’avoir déchargé une arme à feu dans l’intention de blesser.

Dans les quelques heures qui ont suivi le dépôt des accusations, le public avait accès à une foule d’information sur sa vie privée, ses études, son travail. On pourrait se dire que c’est « normal », puisque le citoyen a été mis en accusation. Ce serait oublier que lorsque c’est l’inverse qui se produit — un policier utilise de la violence envers un citoyen et le blesse grièvement — on assiste aussi à ce genre de dévoilement asymétrique. C’est-à-dire qu’on sait tout du citoyen, particulièrement s’il a des antécédents judiciaires. Et on ignore tout du policier qui a dégainé son arme. On ne peut pas demander s’il y a eu des plaintes en déontologie contre lui dans le passé, car on ne sait même pas son nom.

Qu’elle soit agresseur ou agressée, donc, la police reste une institution opaque. Ce n’est qu’après que la poursuite a libéré M. Camara de tous les chefs d’accusation qu’on s’est mis à fouiller un peu plus le profil du policier impliqué dans l’affaire.

Selon les informations de Global, l’agent Sanjay Vig a déjà été sanctionné en 2012 pour avoir commis trois infractions au code de déontologie des policiers du Québec : ordonner un dépôt de garantie sans donner de contravention au préalable ; procéder à une arrestation illégale ; et en utilisant la force illégale. Dans ce cas-ci, le citoyen visé était un homme d’origine arabe, arrêté au volant de sa voiture aux abords du boulevard Crémazie comme M. Camara, d’ailleurs. Il devrait aussi y avoir une prise de parole publique des acteurs du quartier ce vendredi à 16 h, notamment sur les relations de la population du quartier avec la police, lors d’un rassemblement en solidarité avec M. Camara organisé devant la station de métro Parc.

Pourquoi relayer ces antécédents ? Non pas pour « blâmer » l’agent Vig d’avoir été agressé, bien évidemment — on lui souhaite d’ailleurs un prompt rétablissement. Mais parce qu’on a visiblement affaire à une enquête qui a été bâclée, et que bien des gens se posent la question : est-ce que le profilage racial a joué un rôle dans la mise en accusation de Mamadi III Fara Camara, qui a appelé lui-même le 911 et qui s’est présenté comme témoin de l’agression qu’a subie l’agent Vig ? Dans le contexte, la réputation des policiers impliqués auprès de la population qu’ils desservent mérite d’être fouillée, et devrait certainement être prise en compte dans l’enquête qui devrait être déclenchée pour faire la lumière sur l’affaire.

Selon Céline Bellot, professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal et directrice de l’Observatoire sur les profilages, « on a vu qu’il y a des problèmes dans les pratiques du SPVM à toutes sortes d’égards », notamment au niveau de la surjudiciarisation des personnes en situation d’itinérance et des personnes autochtones, ainsi que du profilage racial. Pour elle, l’affaire Camara suscite des questionnements additionnels sur la manière dont les enquêtes sont menées : « Il y a une réflexion plus large à faire sur ce qui se passe ». Elle déplore aussi la culture des communications très réactive du SPVM, qui donne peu de détails au public sur ces processus ou sur sa réflexion par rapport à ses pratiques, et le manque de collaboration avec le milieu de la recherche.

Est-ce que l’indignation publique pour le traitement de l’injustice subi par M. Camara permettra de mettre la pression sur les forces policières nécessaire à un changement de culture ?

Pour que ce soit le cas, il faudrait notamment accepter et retenir à l’avenir que la version des faits la police, c’est la version des faits de la police, et non pas une source neutre — particulièrement lorsqu’il est question de citoyens ou d’agents blessés ou tués dans une affaire. Les services de communication des corps policiers sont alors une partie intéressée dans l’incident, chargés de protéger ses membres. Il faut donc prendre leurs mots (et leurs silences !) pour ce qu’ils sont, et éviter d’en être les perroquets.

Sans la caméra de sécurité du ministère des Transports, M. Camara serait encore incarcéré aujourd’hui, et sa réputation détruite. Ce n’est certainement pas la première fois qu’un innocent est ainsi accusé. Certains, moins chanceux, sont encore dans nos prisons.

Poser des questions sur les processus d’enquête et sur la criminalisation des citoyens qui n’ont pas nécessairement les moyens juridiques pour se défendre adéquatement, au-delà de l’affaire Camara, ça dérange. Il faudra s’attendre à ce que, dans les prochaines semaines, le SPVM donne des informations étrangement détaillées aux médias à chaque fois qu’un incident jette le capital de sympathie de son côté, et continue à être très discret sur tout le reste. Il faudra prendre la stratégie de communication pour ce qu’elle est, soit une stratégie. Et continuer à fouiller les zones d’ombre, où la culture de la transparence est pratiquement absente.

Chaque fois qu’on a réussi à faire la lumière sur de mauvaises pratiques institutionnelles au Québec, c’est parce que les journalistes ont posé des questions, semaine après semaine, et que la population a demandé à ce qu’on lui rende des comptes. Pour Mamadi III Fara Camara, et pour tous les autres anonymes qui n’ont pas eu la chance d’être captés sur caméra, il ne faudra pas lâcher le morceau.

34 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 5 février 2021 01 h 00

    " Ce n’est certainement pas la première fois qu’un innocent est ainsi accusé." (Mme Nicolas)? Excusez-moi pour mes guillemets anglais.

    " Pour Mamadi III Fara Camara, et pour tous les autres anonymes qui n’ont pas eu la chance d’être captés sur caméra, il ne faudra pas lâcher le morceau." (Mme Nicolas)? Excusez-moi pour mes guillemets anglais.

    Pourquoi Mme Nicolas a une sensibilité variable lorsqu'il est question de présomption d'innocence? Quand on parle d'agression sexuelle, il semble que ce principe perd de son importance à ses yeux : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/591857/parfaire-le-systeme-pas-la-victime

    Suis-je dans l'erreur?

    • Jean-François Trottier - Abonné 5 février 2021 08 h 00

      En effet, M. Boulanger.

      Mme Nicolas sort des cas passés au sujet d'une victime, ce qui est tout aussi inacceptable que les journalistes qui autrefois fouillaient le passé de la victime d'une agression sexuelle.
      Ça se fait pas, c'est tout. Rien ne le justifie.

      D'autre part, si jamais il y a eu profilage racial dans ce cas, ce serait de la part des collègues de la victime et non de la part de l’agent Sanjay Vig. Rien à voir avec lui.

      Pour ma part, si je quitte une personne et que deux secondes plus tard je reçois un coup sur la tête, devinez qui je vais accuser dans la seconde qui suit?
      Non, je ne me retournerai pas pour voir son visage. Je vais fuir vite, vite, et maudire le crétin qui m'a fait ça après.
      Si on met en doute l'état d'énervement d'une victime qui vient de se faire agresser, on n'est pas sorti du bois. C'est justement ce pourquoi le police ne laisse jamais une enquête entre les mains d'une personne qui y est mêlée.
      Elle, elle le mêle. Bravo!

      Mme Nicolas a son petit profilage très personnel à ce qu'on voit, mais je n'aurai pas la malhonnêteté intellectuelle de fouiller son passé pour en savoir plus.

      Des excuses peut-être?

    • Cyril Dionne - Abonné 5 février 2021 10 h 34

      « Ben » M. Trottier, l’officier en question a déjà été réprimandé en 2015 pour avoir émis des constats d'infraction frauduleux en demandant de l'argent en retour en plus d’avoir fait usage de force excessive sur une victime. Mais encore une fois, c'est difficile de parler de profilage racial dans ce cas typique parce que le policier en question, Sanjay Vig, est issu d'une minorité visible.

      Et je suis loin d’excuser Mme Nicolas puisque ses opinions penchent toujours sur le même côté, tout comme pour la Tour de Pise.

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 février 2021 11 h 43

      " Avec l’arrestation de LeBel mardi, je me dis que ça change, ça change, certes. Mais, aussi, que ça ne change pas. " (Mme Nicolas - autre chronique en lien avec le lien plus haut) Excusez-moi pour les guillemets anglais

      Il est pour le moins bizarre qu'elle se prenne pour un juge dans la chronique dont je met le lien plus haut : elle présente Annick Charette comme une survivante (donc, comme une victime avec un agresseur dont on connait le nom) et elle semble avoir déjà condamné M. LeBel (voir notamment la citation ci-dessus).

    • Gaetane Derome - Abonnée 5 février 2021 11 h 51

      Permettez de vous répondre Messieurs Boulanger et Trottier,

      Je ne suis pas toujours d'accord avec Mme Nicolas mais ici vraiment je la félicite pour son article.Au moins elle a fait des recherches au contraire de plusieurs autres qui n'ont jamais parlé du passé peu limpide du policier.M.Camara n'avait aucun antécédants judiciaires et il a été accusé et gardé en prison tout près d'une semaine.Si cette histoire ne vous révolte pas comme citoyens que vous faut-il?
      Merci à Mme Nicolas de remettre les pendules à l'heure!

    • Jean-François Trottier - Abonné 5 février 2021 12 h 40

      M. Dionne,
      je sais lire tout comme vous et ça n'y change rien.

      On n'a simplement pas le droit de fouiller dans la vie d'une victime. Le devoir de réserve est essentiel. Le policier en question serait la pire crapule au monde que ça n'y changerait rien.

      C'est ainsi. La justice punit un acte, pas une personne, sauf les cas précis de "criminels d'habitude"... et je me demande si ce terme existe encore.

      AInsi vous suggérez que l'on devrait toujours fouiller le passé d'une victime d'agression sexuielle, au cas où elle aurait fait quelque chose de répréhensible, tout simplement.
      C'est que avant de fouiller, ben, on ne sait pas. Après, il est trop tard : c'est fait.
      Et si un(e) journaliste trouve quelque chose d'un peu croustillant, ben... il ou elle publie. Bravo!

      Alors on commence avec qui? On a des centaines de cas à voir, on devrait se dépêcher!

      M. Derome,
      M. Camara a été gardé en prison, que je sache, parce qu'on croyait qu'il était seul sur la scène de crime. Qu'il y ait eu erreur ou pas ne change ab-so-lu-ment rien à ceci : on ne dévoile jamais, jamais le passé d'une victime.
      Faire un choix moral selon le statut de la personne, ou selon la personne est, excusez-moi, particulièrement débile.

      Se révolter en faisant pareil, ça porte un nom. Barbarie.

      Ce n'est pas un jeu de stroboscope tout ça. Un policier a été agressé. Une autre personne a été accusée à tort. Dire ce tort ne rend pas le policier coupable. Nous avons deux victimes, dont l'une a vu sa vie étalée Est-ce une raison pour étaler l'autre?
      C'est pourtant ce que vous, M. Dionne et Mme Nicolas faites.

      Sortez du Moyen-Âge je vous prie.

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 février 2021 12 h 58

      @ Mme Derome

      Mes commentaires précédents ont uniquement comme objectifs de mettre en relief ce qui me semble être une sensibilité changeante de Mme Nicolas par rapport au principe de présomption d'innocence. Il faut prendre ces commentaires pour ce qu'ils sont et je ne comprends pas pourquoi vous me posez une question.

  • Marie Nobert - Abonnée 5 février 2021 02 h 36

    La vérité est «unique». Le reste n'est que «mensonge». Quoi!? On cause pour la cause (ouille!).

    Misère. Écrire pour décrier. On se calme la pulpe! On respire. Une petite séance de «Yoda 101» (sic). Bon! Ça va bien aller. Je reste persuadé, ««néant (en) moins»» que Sanjay Vig est un «raciste», etc. Quelle purée! Grasse (sic) fatigue.

    JHS Baril

  • Patrick Boulanger - Abonné 5 février 2021 03 h 21

    A-t-elle le même regard en ce qui a trait à la présomption d'innocence lorsqu'il est question d'agression sexuelle?

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 5 février 2021 05 h 00

    Une p'tite formation de deux jours ...

    Ne serait-ce pas une bonne idée d'instaurer un nouveau cours à l'institut de police de Nicolet dont le titre serait "Expérience en temps réel d'arrestation et d'incarcération d'un citoyen innocent" ?

    Le concept du cours serait très simple: chaque étudiant est amené à vivre la simulation d'un évènement de la nature du cas Camara. Le cours ne dure que deux jours:

    - Jour No 1 : L'étudiant se fait arrêté et incarcéré (dans une vraie cellule) pour une journée complète, sachant que le scénario est à l'effet qu'il est innocent du crime dont on l'accuse.
    - Jour No 2 : Retour en classe pour débreffage et leçons à tirer de l'expérience de la veille

    Car c'est bien beau de former des gens à assumer la lourde responsabilité de faire respecter les lois auprès des citoyens, mais si les personnes à qui on délègue de tels pouvoirs n'ont pas conscience (de façon concrète) des conséquences (toutes aussi concrètes) de leurs gestes, il y a fort à parier qu'on a pas fini de voir d'autres sagas du genre ...

    • Pierre Rousseau - Abonné 5 février 2021 07 h 43

      Une simulation et la réalité sont deux choses complètement différentes. Dans la simulation, on prend son mal en patience, dans la réalité on est terrorisé. Je le sais pour la simulation, j'ai vécu l'expérience.

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 5 février 2021 12 h 15

      N'empêche que j'ai déjà vécu une situation où j'ai été victime d'un délit de fuite suite à la rage au volant d'un chauffard qui a décidé d'utiliser son véhicule pour se faire justice en me percutant. J'ai alors eu à me rendre dans un poste de la SQ pour qu'on y recueille mon témoignage. Sur place, on m'a amené dans une pièce pour interrogatoire. Et même si je n'étais accusé de rien, il fallait bien que l'agente qui m'interrogeait s'assure que je sois crédible. Et par ses questions durant l'entrevue, j'ai constaté que je constituais moi-même un suspect potentiel. En tout et pour tout, ça n'a duré qu'une petite heure. Mais je peux vous confirmer que même dans un contexte où je n'avais pas à craindre d'être accusé, je me suis dit que c'était pas mal plus fun de regarder des interrogatoires à District 31 que d'en être un acteur, même comme simple victime ou témoin !

      Alors, si dans la première journée de la formation que je suggère ci-avant, un futur policier avait l'occasion d'en faire l'expérience à titre d'accusé, et en supposant que la simulation reflète la réalité du terrain avec la séance d'interrogatoire le matin et le séjour en cellule l'après-midi, je crois que le mal en patience en serait quitte pour une bonne dose d'empathie, du moins on pourrait l’espérer.

  • Cyril Dionne - Abonné 5 février 2021 07 h 19

    Ceux qui sont éthiquement désorientés

    Bon, il faut le dire, évidemment que toute la panoplie des autoproclamés anti-racistes vont crier au profilage raciale et tutti quanti. Faut-il le rappeler que l’officier en question, Sanjay Vig, est lui-même un immigrant récent et fait partie de ceux qu’on appelle les racisés? Dans toute cette histoire qui n’est pas terminée, c’est encore la corruption, l’incompétence et le profilage racial dans cet ordre qui fait figure de proue.

    Corruption.

    Il faut le dire, l’officier en question avait été sanctionné trois fois plutôt qu’une en 2015 et le tout résultait surtout du fait que l’agent avait demandé de l’argent comptant pour payer la soi-disant infraction. En fait, il était revenu plusieurs fois pour exiger de l’argent comptant sans donner le constat d’infraction écrit et a ensuite utilisé la force sans droit contre la victime. Qui nous dit, vu qu’il n’existait aucune trace de l’incident, que si on lui avait remis de l’argent, eh bien, il ne l’aurait pas tout simplement empoché parce qu’il n’y avait aucune preuve écrite et physique de cet incident?

    Incompétence.

    M. Camara a été accusé a tort à la vitesse de la lumière par tout le système. Personne n’a rien vérifié et si ce n’était pas de la caméra du ministère des Transports, eh bien, il aurait croupi en prison et sa réputation salie à jamais. Il ne faut pas oublier que selon la police, celui-ci demeure encore un témoin important, qui est un code policier pour suspect important et qu’ils ne se sont jamais excusés.

    Profilage racial.

    Oui, même les racisés ont compris que les autres « racisés » font des victimes parfaites. Rare sont les fois qu’ils vont se plaindre et de toute façon, qui les croira.

    Cette histoire ne fait que débuter et on doute très fort qu’on connaîtra toute la vérité et seulement la vérité. Il y a des mauvaises langues qui disent que le tout a été une mise en scène de la part du policier et que le tout cache une toute autre histoire. Où est la vidéo?

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 5 février 2021 12 h 25

      Vous avez raison. Clairement, le racisme n'est pas l'apanage des québécois de souche, blancs et catholiques. Qu'on se le dise une bonne fois pour toutes, il n'y a pas un humain, quelle que soit son origine ethnique ou son teint de peau, qui est à l'abri d'avoir des préjugés à l'égard des "autres" et de discriminer le voisin pour toutes les raisons qu'on peut imaginer (ou pas). Et aucun endroit au monde, qu’il s’agisse d’un pays dit civilisé ou pas - sans égard à quelque système social ou politique que ce soit - n’y échappe pour peu qu’on prenne le temps de faire le tour (virtuel) de cette planète.

      Et je vous assure que je sais de quoi je parle !