Le «triomphe» des technocrates

Il y a deux semaines, le maire de la petite commune française de Valentigney, près de la Suisse, se réjouissait à l’idée d’accueillir un centre de vaccination. Toute la commune était mobilisée pour vacciner rapidement la population. On parlait même de « vaccinodrome », un curieux néologisme ressorti des placards de la grippe H1N1 pour désigner ces endroits destinés à vacciner massivement et rapidement la population. Pourtant, le centre de Valentigney n’a jamais vu le jour. Quant aux « vaccinodromes » ouverts un peu partout en France, ils sont désespérément vides faute de vaccins disponibles.

Les comparaisons sont douloureuses. Si 10 % des Américains ont déjà reçu une première dose, 14 % des Britanniques et 55 % des Israéliens, seuls 2,8 % des Européens ont pour l’instant été vaccinés. La France traîne même derrière l’Allemagne, le Danemark et l’Espagne. Au pays de Louis Pasteur, père du premier vaccin contre la rage, et de Luc Montagnier, qui participa à la découverte du virus du sida, cette déroute est ressentie comme une véritable humiliation.

Contrairement à la Chine, à l’Allemagne, au Royaume-Uni, à la Russie et aux États-Unis, la France est la seule grande puissance à n’avoir toujours pas de vaccin. N’est-ce pas pourtant un Français né à Marseille, Stéphane Bancel, qui a fondé la société américaine Moderna arrivée deuxième, après Pfizer, dans la course au vaccin grâce à la technologie révolutionnaire de l’ARN messager ? N’est-ce pas aussi un Français, Pascal Soriot, qui dirige AstraZeneca, la société britannique venant de privilégier le Royaume-Uni à l’Europe pour ses livraisons ?

Comment un pays, qui fut jusque-là un pionnier de la vaccination, a-t-il pu se faire ainsi damer le pion ? Comble de l’ironie, c’est l’homme qui a ergoté sur les vertus de l’eau de Javel et des ultraviolets pour combattre le virus qui, dès le 2 mars 2020, réunissait à la Maison-Blanche le gratin du Big Pharma. Avec 10 milliards de dollars sur la table, Donald Trump lançait ainsi la mobilisation générale. À Londres, Boris Johnson ne fut pas en reste. Dès le mois d’avril, il poussa les chercheurs d’Oxford à s’allier à AstraZeneca avec, en prime, 2 milliards de livres sterling.

Pendant ce temps, à l’Élysée, on se gargarisait de grands principes. Ce vaccin devait être « un bien public mondial », disait-on. « On ne résoudra pas une pandémie en ne le faisant que dans son pays », ajoutait-on. Dès le 14 mai, le patron de Sanofi, Paul Hudson, révélait à Bloomberg que, puisqu’ils partageaient le risque, les Américains seraient les premiers servis. La France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas ont bien tenté quelques approches, mais ils ont vite refilé le dossier à Bruxelles, qui n’a pourtant jamais eu la moindre compétence dans le domaine de la santé. Une épidémie mondiale ne saurait avoir de solution que mondiale, répétait-on en boucle. Résultat : Bruxelles ne fera rien pendant tout l’été, selon les révélations de Stéphane Bancel au magazine L’Express.

Même la petite firme française de Nantes Valneva attend toujours un accusé de réception de Paris ou de Bruxelles. Elle a donc signé avec Londres, à qui elle réservera les 60 millions de doses qui seront fabriquées dans son usine écossaise au second semestre de 2021. La France, qui fournit pourtant l’essentiel de la matière grise de cette société, attendra en 2022 !

À Bruxelles, on se défausse en affirmant que l’achat en commun de millions de doses a permis de réduire les prix. Ce qui est vrai. Mais que représentent ces économies de bouts de chandelles au moment où chaque jour perdu coûte des milliards aux économies occidentales ? À leur échelle, même la Chine, la Russie et l’Inde ont mieux fait que l’Union européenne en s’appuyant sur leurs ressources propres.

Difficile de ne pas voir dans cet échec cuisant le « triomphe » de cette nouvelle classe technocratique dont l’Union européenne est devenue le symbole. Une élite internationale dont l’universitaire Michael Lind (The New Class War : Saving Democracy from the New Managerial Elite) nous apprend qu’elle fusionne les techniques de gestion centralisées et bureaucratiques des GAFA aux préceptes moraux des grandes ONG mondialisées. Entre « gouverner » et « gérer », la différence est pourtant de taille. Selon l’auteur, le remplacement par cette nouvelle élite « managériale » des anciens chevaliers de l’industrie capitaliste qui avaient consenti au compromis social-démocrate serait une des sources de la révolte populiste.

Au fond, cet échec est peut-être aussi le fruit d’un certain défaitisme. Pour ne pas dire de cette apathie que cultivent notamment des médias qui semblent avoir tenu pour acquis que nous en aurons pour des années avant de nous refaire la bise. L’hygiénisme combiné au sacro-saint « principe de précaution » aurait-il donc paralysé les gestionnaires qui nous gouvernent ?

On a beaucoup ri, et pas toujours sans raison, de Donald Trump. Comme on a ri de Boris Johnson. Pourtant, tout se passe comme si, au-delà des errements de ces deux personnages, il serait devenu sacrilège d’adopter la moindre attitude combative face à cette épidémie. Comme si, dans nos sociétés repues et revenues de toutes les idéologies, la seule posture acceptable était celle de la résignation.

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