Coeur d’artichaut

Rencontres virtuelles ou en chair et en os, le besoin de contact intime n’a pas diminué avec la pandémie, au contraire.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Rencontres virtuelles ou en chair et en os, le besoin de contact intime n’a pas diminué avec la pandémie, au contraire.

Est-ce qu’un algorithme peut avoir le palpitant coincé ou crinqué ? En tout cas, ils ont tous un cœur d’artichaut, plutôt volage. Sans surprise, les applis de rencontres sont très sollicitées en ce moment, et encore davantage depuis le couvre-feu.

Quel passe-temps réconfortant après 20 h, seul.e ou pas, sage ou sulfureux, que d’éplucher un catalogue de Ken et de bikinis, d’hésiter sur Tinder entre Neil « masseur de yoni entraîné » — vous irez googler yoni dans la section tantrique indienne — et Chris qui jure être propre de sa personne (deux douches par jour), ne pas se fouiller dans le nez ni se prendre « le paquet à tout moment ». Dieu que c’est divertissant d’afficher autant de détails intimes en toute candeur.

Il y a du pire et du meilleur, certes, mais, comme l’écrivait en novembre dernier Maïa Mazaurette, chroniqueuse sexe dans le journal français Le Monde sous le titre « Et si on arrêtait de dire du mal des applis de rencontres » : « Après une bonne journée de boulot, pourquoi ne pas s’en aller flâner sur Tinder ? […] Et même si ça ne fonctionnait jamais ? On peut aimer les applis de rencontres pour d’autres raisons (c’est mon cas). »

Du lèche-vitrines alors que les commerces sont encore fermés ? Why not coconut ? C’est à la fois démocratique et hygiénique. Ça ne coûte rien et, au pire, on risque une tindernite du pouce. Et Maïa de poursuivre : « Certains font du coloriage ou comptent des moutons pour s’endormir. Moi, je compte les abdominaux des Parisiens. Parfois, je m’endors. »

Cela dit, pour les célibataires qui veulent vraiment rencontrer, l’exercice demeure plus difficile pour les hommes que pour les femmes. C’était vrai avant la pandémie, ce l’est encore et peut-être davantage maintenant. « Les filles sont vraiment picky en ce moment, elles sont TRÈS sollicitées », me confirme un jeune ami dans la trentaine, inscrit à Tinder, Bumble et Hinge. « Il y a beaucoup de nouveaux abonnés et il y a du choix. Sans compter les mesures de couvre-feu qui rendent les gens plus prudents. On pose des questions avant d’aller prendre une marche. »

Entre ces êtres « simples » qui veulent une relation « pas compliquée » et qui affirment sérieusement « j’aime rire », le destin offrira peut-être la fameuse « chimie » tant recherchée et les papillons qui sont condamnés à l’état de chenilles depuis bientôt un an.

Trouble d’attachement collectif

Mais il y a tant de choix pour papillonner, justement.

« La culture de rencontre à faible responsabilité crée et perpétue un trouble collectif d’attachement », affirmait récemment la psychologue américaine Alexandra H. Solomon sur Instagram. Effectivement, on matche, on échange virtuellement et, parfois, on disparaît ou on ghoste avant ou après rencontre.

La perte de repères et de sécurité affective peut s’avérer troublante et anxiogène. L’univers du dating est un vaste catalogue à ciel ouvert (avant 20 h). Et après, ça dépend d’eux…

Véganes, polyamoureux et personnes sexe-positives reçoivent un traitement préférentiel.

 

Ce qui me frappe le plus chez les hommes à qui je rends visite virtuellement via ces applications ? Jeunes ou vieux (surtout plus vieux), la lueur de tristesse dans les regards. Ton passé a beau être réglé, si tu commences ta bio par « Divorcé », il y a du boulot derrière.

« Je constate un décalage entre les hommes de plus de 50 ans et les femmes du même âge », affirme Anne-Marie Lefebvre, fondatrice de RencontreSportive.com, dont la moyenne d’âge des 75 000 membres est de 48 ans.

« Les hommes quinquas sont moins dynamiques, font moins d’activités, ont moins de projets et pas de réseau social. Ils attendent beaucoup d’une blonde. Les filles ont du fun, un réseau amical, des groupes de sport, et elles ont le choix. Et je constate que bien des femmes plus vieilles ne veulent plus être en couple. Veuves ou divorcées, elles s’amusent et sont occupées. » Disons que la perspective de faire du Netflix à deux n’est pas un argument qui incite à franchir le pas.

Chez RencontreSportive, Anne-Marie Lefebvre compte une clientèle plutôt équilibrée, avec 47 % de femmes et une augmentation de 40 % des membres payants depuis le début de la pandémie : « Il y a un sentiment d’urgence de vivre dans le contexte actuel. Un peu comme après le 11 Septembre. »

Personne ne peut venir se plaindre (« pourquoi tu ne m’as pas swipé ? »). Et on n’a de comptes à rendre à personne.

 

Chez toi ou chez moi ?

Le couvre-feu a-t-il modifié les comportements du dating ? Un sondage auprès des membres de RencontreSportive (fin janvier) nous apprend qu’on n’échange pas davantage de messages érotiques chez 77 % des membres, mais que le couvre-feu a un effet négatif sur le désir de rencontrer quelqu’un en personne pour 61 % d’entre eux. Les critères de sélection sont aussi plus stricts pour le tiers des participants.

« Le dating se poursuit, croit la fondatrice. L’envie de rencontrer est boostée depuis le début de la pandémie. Et quand on rencontre, on a envie de vivre de l’intimité. Ce n’est pas vrai qu’on va mettre un masque pour s’embrasser… Le couvre-feu peut aussi inciter les gens à coucher plus vite ensemble dans la relation, mais 97 % des premières rencontres se font à l’extérieur. »

Dans une chorégraphie de séduction où la plus grande marque d’attachement consiste à supprimer son compte Tinder, l’impatience est parfois un peu trop vive.

Si pour toi, ça et sa, cé la même chose, je ne pense pas qu’on va pouvoir s’entendre.

Après une nuit (pré-couvre-feu) chez une célibataire très motivée, un ami me rapporte avoir reçu un message le lendemain concernant sa présence louche sur une application où ils ne s’étaient pas rencontrés. « C’est quoi, ça ?! »

La fille l’a bloqué partout. Même dans son cœur. Délit de haute trahison. On peut se demander ce qu’elle y faisait elle aussi.

Le gars n’a pas eu le temps de reprendre son souffle, il aurait dû être en train de magasiner un vélo tandem pour sa Valentine d’une nuit, voire de choisir un prénom pour leur premier marmot. Ouf !

Quant au beau barbu avec qui j’ai fait une marche « Tinder » la semaine dernière (oui, chéri, je t’explique tout ce soir, j’avais juste oublié !), désolée de ne pas avoir donné suite. Merci pour l’appli de yoga, mais, comment dire, tu ressembles trop à mon mec, j’ai besoin d’exotisme. Rien de personnel, je ne suis pas raciste, j’aime les barbus tatoués, vive la France, sans rancune.

En temps normal, j’aurais décrété : « Tais-toi et embrasse-moi plutôt », mais à deux mètres… que dire de plus ? Arrivederci Roma ?

Cet article est approuvé par la Santé pudique du Québec.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette


Rigolé en lisant les bios reproduites par un.gars.dynamique sur Instagram. Des biographies réelles de mecs, franchement déridantes, du genre Cliff, 31 « Malgré les preuves du contraire, je suis un gentleman », ou Samuel, 22 : « Je te câliss une volée à n’importe quel sport en plus de te mettre en faillite au Monopoly. Pense tu pouvoir me donner une meilleure ride que mon sea-doo ? » En attendant la ride, ça se conjugue bien au chaï et au pop-corn de fin de soirée.

Craqué devant cette vidéo d’une Américaine de 83 ans qui « s’annonce » sur Tinder et recherche la compagnie de jeunes hommes : « De toute façon, il n’y a plus beaucoup d’hommes de mon âge qui sont vivants ! » Hattie est créative et extrêmement émancipée, totalement de son siècle. Elle reste vivante grâce à ces rencontres et défie toutes les idées préconçues sur le vieillissement.

Noté que la norme en matière de drague se passe désormais en ligne. Dans Le Monde du 27 décembre dernier, Maïa Mazaurette explique le renversement complet des valeurs sociales. Nous sommes passés de devoir excuser une rencontre via une appli il y a dix ans, à les privilégier (surtout depuis 2020) parce qu’elles assurent un écrémage préalable et que nous ne sommes pas jugés en sortant de notre cercle habituel. Sans surprise, toutefois : « les hommes cherchent d’abord du sexe (73 %) et ensuite de l’amour (59 %), tandis que les femmes ont des priorités inverses (67 % veulent de l’amour, 28 % du sexe) ».

Deuils et lâcher-prise

J’ai reçu un courrier très abondant à la suite de mon Zeitgeist de vendredi dernier, « L’avis des sages ». Cette lettre m’a semblé résumer le lâcher-prise (avec la permission de son auteur) :

« Bonjour Mme Blanchette.

Ayant eu un diagnostic de sclérose en plaques à l’âge de 36 ans, j’ai dû renoncer à 42 ans à la course à pied que je pratiquais depuis 25 ans, à la profession d’avocat à 47 ans, au vélo à 52 ans et, pour finir, aux activités aquatiques à 58 ans. Aujourd’hui, à l’âge de 62 ans, je suis confiné au fauteuil roulant depuis un an. Je vous écris tout cela pour vous dire qu’au fil de toutes ces renonciations, j’ai choisi la résilience. De lâcher prise et de laisser couler comme vous le dites si bien dans votre chronique. Mais je dois vous dire que cette attitude demande un certain effort. J’ai toujours dit à mon entourage que cela nous revient d’être heureux. Il faut tâcher de l’être. Et la meilleure façon pour moi d’y arriver a toujours consisté à regarder ce qui me reste pour m’organiser une qualité de vie. À ce stade-ci, le plus important est le confort et l’absence de souffrance. […]

Pour terminer, afin de vivre le confinement de la meilleure façon possible, j’ai décidé de structurer mes journées à l’identique. Je fais les mêmes choses et dans le même ordre à tous les jours. Et vous savez quoi ? Je ne vois pas les semaines passer.

Salutations.

Christian Dion »



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